Un sergent d'infanterie de ligne, rescapé de la retraite de Russie
Entretien | « J'ai passé les ponts de la Bérézina » — Le récit d'un survivant de la retraite
Il marche depuis Moscou. Ses pieds sont enveloppés de chiffons, son shako a disparu, il n'a plus de fusil. Nous l'avons rencontré sur la route, près de Molodetchno, dans la cohue des hommes qui vont vers l'ouest. Le sergent Antoine Bréval, de l'infanterie de ligne, a franchi la Bérézina il y a cinq jours. Il raconte ce qu'il a vu — le froid, la faim, les ponts, la ruée du matin. Il parle bas, sans colère, comme un homme qui a cessé de s'étonner.
Sergent, vous êtes parti de Moscou. Quand cela ? Dans quel état était votre régiment ce jour-là ?Nous avons quitté Moscou le 19 octobre, par un temps encore doux. Je vous assure qu'on est partis presque gaiement, ou du moins soulagés : la ville brûlée n'était plus tenable, on nous disait qu'on rentrait vers des pays plus riches, vers Smolensk et ses magasins. La colonne était longue à n'en plus finir, chargée de tout ce qu'on avait ramassé dans les décombres — des pelisses, de l'argenterie, des icônes, des voitures pleines de butin. On aurait dit un déménagement plus qu'une armée. Les premiers jours, on marchait bien ; on croyait le plus dur derrière nous. On ne savait pas encore ce que c'était que la route.
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