Madame Hortense Delaunay, épouse d'un capitaine de la Grande Armée, en campagne de Russie
Entretien | « Nous vivons de placards et de silences » — une épouse d'officier raconte la nuit où Paris crut l'Empereur mort
Dans la nuit du 22 au 23 octobre, un bruit a couru Paris avant le jour : l'Empereur serait tombé « sous les murs de Moscou », l'Empire à bas, un gouvernement nouveau en train de se faire. Au matin, des placards ont démenti : l'Empereur vit, un homme est arrêté, l'ordre est rentré dans ses gonds. Madame Hortense Delaunay, épouse d'un capitaine de la Grande Armée parti aux armées ce printemps, a vécu ces heures dans son logement de la rive droite. Elle nous parle de cette peur d'une nuit — et de l'autre, celle qui ne la quitte plus depuis des semaines : l'absence de nouvelles de son mari.
Madame, on dit que vous avez appris avant le jour cette nouvelle qui a tant remué Paris. Comment cela vous est-il venu ?Par la rue, monsieur, comme presque tout ce que nous apprenons. Il faisait encore nuit. J'ai entendu du bruit sous mes fenêtres, des pas, des voix qui n'étaient pas des voix de gens qui rentrent d'un souper. J'ai cru d'abord à une querelle. Puis on a frappé chez ma voisine, la femme du perruquier, et je l'ai entendue descendre. Quand elle est remontée, elle est venue à ma porte, tout habillée de travers, et elle m'a dit ce mot que je n'oublierai pas : « On dit que l'Empereur est mort. » Voilà. Pas un journal, pas une affiche, pas un homme en place. Une voisine en jupon, avant l'aube, qui répète ce qu'un autre lui a soufflé dans l'escalier. C'est ainsi que la plus grande nouvelle du monde entre chez vous : par la porte de service, sans qu'on sache d'où elle vient ni si elle est vraie.
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