Un aîné de la juiverie de Narbonne, âgé d’environ soixante ans, homme de lettres, appartenant à la confrérie qui lave et ensevelit les morts de sa communauté ; il n’a pas voulu qu’on donnât son nom.
« Nous mourons du même mal » : la parole d’un aîné de la juiverie de Narbonne
Dans la juiverie de Narbonne, un homme d’une soixantaine d’années lave et met en terre les morts des siens, qui tombent du mal comme tombent les chrétiens. Il a vu, dans sa jeunesse, la fureur des bergers ; il a vu brûler des innocents sur le mensonge des puits empoisonnés. Il reconnaît aujourd’hui la même fable, et il parle — de sa communauté, de ses morts, et de la peur qui monte aux portes de sa maison.
On dit, sur les chemins, que le mal aurait épargné les juifs. Est-il vrai ?Que ceux qui le disent viennent le voir de leurs yeux. Le mal n’a épargné personne chez nous, pas plus qu’ailleurs. Il est entré dans nos rues à la mi-février, en même temps qu’il entrait dans le reste de la ville, et il y frappe des mêmes signes : ces bosses dures qui se lèvent sous le bras et à l’aine, cette fièvre qui fait cracher le sang, la mort au bout de deux ou trois jours. J’ai lavé de mes mains des voisins que je saluais la semaine d’avant, des enfants que j’avais vus naître. J’ai vu des maisons de chez nous vidées d’un bout à l’autre, comme on en voit chez les chrétiens. Nous mourons du même mal, aux mêmes jours, et nous l’attrapons de la même façon, sans la comprendre mieux que quiconque. Voilà ce que je réponds à la fable : nos morts la démentent. Un homme qui aurait le secret d’un poison ne s’en donnerait pas à lui-même, ni à ses fils.
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