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La calomnie qui tue : les juifs accusés, les massacres, et la voix du pape

Tandis que la grande mortalité monte vers le nord, une rumeur sans visage la précède : on murmure que des mains auraient empoisonné les puits, et l’on désigne les juifs. À Toulon, à La Baume, des innocents en sont déjà morts, égorgés et brûlés sur la foi d’un mensonge. Disons-le sans détour : c’est une calomnie. Et disons aussi que, d’Avignon, le pape Clément l’a condamnée et s’apprête à protéger ceux qu’elle désigne.

Le chroniqueur 20 mai 1348, 08h00 8 min
Analyse

Le Languedoc embrasé, et la calomnie qui tue

Depuis le début de l’an, le mal est monté de Provence dans les terres de Languedoc : Montpellier, Béziers, puis Narbonne, Carcassonne, et déjà l’on parle de Perpignan. Mais à la mortalité s’ajoute une autre plaie, plus honteuse encore : une calomnie monstrueuse court les chemins, qui impute le fléau à un empoisonnement des puits par les juifs, et l’on a mené des innocents au bûcher sur cette fable. Nous rapportons l’une et l’autre — la marche du mal, et le crime des hommes qui en accusent les juifs.

5 mars 1348, 08h00 9 min
Société

Dans la carrière des juifs : la peur d’un double fléau

Dans les rues où vivent les juifs de Provence, on meurt du mal comme partout ailleurs — des mêmes bosses, du même crachement de sang, aux mêmes jours que les chrétiens. Mais à ce deuil s’en ajoute un autre, que les chrétiens ne connaissent pas : la rumeur qui, de ville en ville, désigne ces mêmes morts comme les empoisonneurs des puits. À Toulon, la nuit du 13 au 14 avril, cette haine a déjà forcé un quartier et laissé une quarantaine de corps.

10 mai 1348, 08h00 9 min
Entretien

Le grand entretien du jour

La parole d’un acteur du moment, pour lire la crise depuis l’intérieur.

Un aîné de la juiverie de Narbonne, âgé d’environ soixante ans, homme de lettres, appartenant à la confrérie qui lave et ensevelit les morts de sa communauté ; il n’a pas voulu qu’on donnât son nom.

« Nous mourons du même mal » : la parole d’un aîné de la juiverie de Narbonne

Dans la juiverie de Narbonne, un homme d’une soixantaine d’années lave et met en terre les morts des siens, qui tombent du mal comme tombent les chrétiens. Il a vu, dans sa jeunesse, la fureur des bergers ; il a vu brûler des innocents sur le mensonge des puits empoisonnés. Il reconnaît aujourd’hui la même fable, et il parle — de sa communauté, de ses morts, et de la peur qui monte aux portes de sa maison.

On dit, sur les chemins, que le mal aurait épargné les juifs. Est-il vrai ?

Que ceux qui le disent viennent le voir de leurs yeux. Le mal n’a épargné personne chez nous, pas plus qu’ailleurs. Il est entré dans nos rues à la mi-février, en même temps qu’il entrait dans le reste de la ville, et il y frappe des mêmes signes : ces bosses dures qui se lèvent sous le bras et à l’aine, cette fièvre qui fait cracher le sang, la mort au bout de deux ou trois jours. J’ai lavé de mes mains des voisins que je saluais la semaine d’avant, des enfants que j’avais vus naître. J’ai vu des maisons de chez nous vidées d’un bout à l’autre, comme on en voit chez les chrétiens. Nous mourons du même mal, aux mêmes jours, et nous l’attrapons de la même façon, sans la comprendre mieux que quiconque. Voilà ce que je réponds à la fable : nos morts la démentent. Un homme qui aurait le secret d’un poison ne s’en donnerait pas à lui-même, ni à ses fils.

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