À la une
Plan médiéval de la cité d’Acre : une enceinte fortifiée bordée par la mer, ses tours et bâtiments légendés (« LA CITÉ DE ACRE »), avec plusieurs navires mouillés le long de la côte.

L’armée du sultan est sous nos murs

Matthew Paris, plan d’Acre (« La Cité de Acre »), extrait de la « Chronica Majora » (Corpus Christi College, Cambridge, Parker MS 26, v. 1250) — domaine public (Wikimedia Commons).

Depuis quelques jours, l’ost du sultan al-Ashraf Khalil a paru devant Acre et s’est établi tout autour de la ville, d’une mer à l’autre, à une portée de trait renforcée de nos remparts. La cité, gonflée de réfugiés, a fermé ses portes et garni ses tours. On rapporte une multitude d’hommes comme on n’en a guère vu ; les premiers jours se passent presque sans coups, dans une attente qui pèse plus que le fer.

Frère Aycard d’Acre, dans la ville assiégée 6 avril 1291 6 min

La trêve rompue et deux siècles sur cette côte

Avant que l’ost du sultan ne parût, il y eut la faute de l’été passé : des croisés fraîchement débarqués massacrèrent à Acre des marchands sarrasins, en violation de la trêve, et la commune refusa de livrer les coupables. On rappelle la cause, on écoute un rescapé de Tripoli qui a déjà fui une ville prise, et l’on remet la place dans la longue histoire des Francs d’Outremer.

Contexte

D’où vient cette guerre : la trêve rompue de l’été passé

Le soudan campe sous nos murs, et déjà l’on s’interroge, dans la ville : par quelle faute en sommes-nous là ? Nous avons voulu remonter le fil sans le farder. Il ne nous mène pas à une agression sarrasine, mais à un forfait des nôtres, commis l’été dernier, la paix jurée encore fraîche. Le dire ne nous coûte pas moins qu’à un autre ; mais un chroniqueur qui tairait la cause n’écrirait plus qu’un plaidoyer.

6 avril 1291 6 min
Entretien

Le grand entretien du jour

La parole d’un acteur du moment, pour lire la crise depuis l’intérieur.

Regard en arrière

Deux siècles sur cette côte

D'année en année, la mémoire des nôtres tient le compte de cette bande de rivage disputée aux Infidèles. De la prise de Jérusalem à ce printemps devant Acre, voici, sans rien préjuger, les grandes dates que chacun ici a apprises de ses pères — une chronique du chemin parcouru, telle qu'on la garde à ce jour.

Depuis la prise de Jérusalem 1099 — près de deux cents ans

La Cité sainte fut emportée par les premiers croisés, et de cette conquête naquirent les royaumes et principautés que les Latins tiennent en Orient.

Acre, deux fois gagnée aux Francs 1104, puis reprise en 1191

Le roi Baudouin Iᵉʳ s'en empara d'abord avec l'aide des galères de Gênes ; perdue après Hattin, elle fut reconquise par les croisés du roi Richard.

Capitale du royaume depuis Jérusalem perdue Un siècle, ou peu s'en faut

Depuis que Jérusalem échappe aux nôtres, Acre est le siège du roi et le grand port par où arrivent hommes, blé et secours d'outre-mer.

Deux places tombées coup sur coup Antioche 1268, Tripoli 1289

De mémoire récente, la grande Antioche fut prise par le sultan Baybars, puis Tripoli emportée par Qalâwûn ; le rivage latin s'en trouve resserré.

Confirmé

Prise de Jérusalem

Les croisés de la première expédition emportent la Cité sainte ; de là sont nés les États latins d'Orient.

Confirmé

Acre prise par les Francs

Le roi Baudouin Iᵉʳ enlève la ville avec le concours de la flotte génoise ; elle devient l'un des grands ports du royaume.

Confirmé

Hattin : Jérusalem et Acre perdues

Après le désastre des armes chrétiennes à Hattin, Saladin reprend Jérusalem et se rend maître d'Acre.

Confirmé

Acre reprise par la croisade

Au terme d'un long siège, les croisés du roi Richard Cœur de Lion et du roi Philippe reprennent Acre, qui devient la capitale du royaume.

Confirmé

Antioche tombe devant Baybars

La grande principauté d'Antioche est emportée par le sultan Baybars ; la nouvelle a frappé tout l'Orient latin.

Confirmé

Tripoli emportée par Qalâwûn

Le comté de Tripoli tombe à son tour aux mains du sultan Qalâwûn ; bien des réfugiés de la ville sont depuis à Acre.

Rapporté

Acre, aujourd'hui

L'armée du sultan al-Ashraf Khalil est venue camper devant nos murs, d'une mer à l'autre. Ce qu'il adviendra, nul ici ne le sait encore.

Ces dates sont celles que gardent les chroniques et la mémoire des familles d'Outremer ; les années anciennes sont sûres, les circonstances de détail varient d'un récit à l'autre.

Cette frise ne regarde qu'en arrière : elle dit le chemin parcouru jusqu'à ce printemps, non ce que réserve la suite, que Dieu seul connaît.

La ville, ses murs, la mer — et l’homme venu tenir un serment

Ce que valent nos murailles contre les grandes machines de Hama, et le plan de la cité assiégée d’une mer à l’autre. En face, le sultan al-Ashraf Khalil, venu sous nos murs pour tenir le serment fait à son père devant Tripoli.

Saint-Jean-d'Acre, avril 1291

Acre assiégée : la ville, ses murs, la mer

La place telle qu'un homme du rempart la voit ce mois d'avril : une double enceinte hérissée de tours du côté de la terre, la mer aux deux autres flancs, et l'armée du sultan qui s'est fermée d'une eau à l'autre pour l'investir. Le port reste ouvert sur le large ; le château du Temple, à la pointe de mer, ferme la ville comme un dernier verrou.

La double enceinte Deux murs et un fossé, côté terre

Du côté de la campagne, un mur extérieur bas double un mur intérieur plus haut, séparés d'un espace battu par le tir du mur du fond ; devant eux court le fossé. La mer garde les deux autres flancs.

Les douze tours Tour du Roi, tour Maudite, tour du Légat…

Douze tours jalonnent la ceinture, chacune au nom d'un roi ou d'un grand pèlerin bâtisseur : tour du Roi Hugues, tour de la Comtesse de Blois, tour du Légat, tour du Patriarche, tour Anglaise, tour des Allemands, tour Saint-Nicolas, et la tour dite Maudite.

Les points clefs La tour du Roi et la tour Maudite

La tour du Roi, en avant sur le mur extérieur, prend la première tous les coups. La tour Maudite, au saillant de l'enceinte intérieure, en commande le tour : qui la tiendrait tiendrait le mur.

La porte Saint-Antoine L'issue du secteur nord, vers la campagne

Grande porte de l'enceinte de terre, au nord de la ville, par où l'on gagne la campagne ; c'est un des passages que le train du sultan tient sous ses machines.

Le camp du sultan Déployé d'une mer à l'autre

L'armée d'al-Ashraf Khalil s'est rangée en arc devant l'enceinte de terre, appuyée à la mer aux deux bouts, à faible distance des murs mais hors de portée de nos traits. On la dit à quelque deux mille pas.

Les grandes machines La Victorieuse et la Furieuse, face aux tours

Deux grands trébuchets à contrepoids braqués sur les points clefs : al-Mansûrî, « la Victorieuse », venue de Hama, et al-Ghadbâne, « la Furieuse » ; autour d'elles, les mangonneaux plus prompts qu'on nomme les « Taureaux noirs ».

Le port et son môle La voie de mer, seul flanc libre

Au sud-est, le port abrité d'un môle — gardé à son entrée par la tour des Mouches — reste ouvert sur le large. Par là viennent le ravitaillement et les renforts d'outre-mer, et par là seul on peut encore aller et venir.

Le réduit du Temple Le château templier, à la pointe de mer

À l'angle ouest de la ville, sur la mer, se dresse le château fort du Temple, la plus forte maison de la place : un ouvrage à part, capable de tenir comme un réduit derrière les murs de la cité.

Incertain

L'armée paraît devant Acre

On place l'arrivée du gros de l'ost du sultan dans ces premiers jours d'avril ; la date exacte de l'investissement se dit à un ou deux jours près, selon les bouches.

Confirmé

Le camp se ferme d'une mer à l'autre

Les tentes s'étirent en arc devant l'enceinte de terre, appuyées à la mer aux deux extrémités ; la ville est investie du côté de la campagne, le port demeurant ouvert.

Rapporté

Peu de combats

On rapporte que les huit ou dix premiers jours se passent presque sans assaut, le temps que l'ennemi assoie son camp et amène ses pièces.

Confirmé

Les grandes machines en batterie

Les trébuchets démontés dans les forteresses de l'empire sont remontés devant le fossé et mis en batterie face à la tour du Roi et à la tour Maudite ; les écrans d'osier commencent à gagner vers le bord du fossé.

Plan dressé d'après ce qui est connaissable au mois d'avril, du point de vue du rempart : disposition des défenses et déploiement du camp assiégeant, sans rien préjuger de la suite du siège.

La date de l'investissement est donnée en fourchette, du 4 au 6 avril : les sources d'époque ne s'accordent pas au jour près, et les nombres (distance du camp, effectifs, machines) sont des ordres de grandeur colportés, jamais un décompte vérifiable.

Toponymie et disposition croisées sur « Siège de Saint-Jean-d'Acre (1291) », Wikipédia FR (https://fr.wikipedia.org/wiki/Si%C3%A8ge_de_Saint-Jean-d%27Acre_(1291)) et « Siege of Acre (1291) », Wikipedia EN (https://en.wikipedia.org/wiki/Siege_of_Acre_(1291)) : double enceinte et douze tours, tour du Roi et tour Maudite, porte Saint-Antoine, château du Temple à l'angle de mer, trébuchets nommés de Hama.

Reconstitution éditoriale : Aujourd'hui restitue le plan de la place tel qu'un défenseur pouvait le tenir en tête au début du siège, à des fins d'immersion ; les lieux et machines sont attestés, leur agencement exact sur le terrain reste sujet à la prudence des sources médiévales.

Le Temple sort de nuit contre les machines

Au clair de lune, quelque trois cents Templiers menés par Jean de Grailly et Otton de Grandson tentent le feu grégeois sur l’artillerie sarrasine. Le récit de la sortie et le portrait des deux chevaliers d’Occident au premier rang de la défense.

Guerre

Sortie nocturne du Temple contre les machines

L’autre nuit, à la faveur de la lune, une compagnie du Temple — près de trois cents chevaliers, dit-on — est sortie de nos murs pour porter le feu grégeois aux machines que les gens de Hama ont dressées contre le fossé. Menés par messire Jean de Grailly et messire Otton de Grandson, les nôtres ont surpris les tentes ennemies ; mais l’entreprise a tourné court, les chevaux pris dans les cordages. Un coup de main hardi pour desserrer l’étau, payé cher.

22 avril 1291 5 min
Portrait

Deux chevaliers d’Occident au premier rang

Ils ne sont ni du royaume ni de ses barons, mais on les voit sortir des portes la nuit, la lance au poing, contre les machines des Infidèles. Le sire Othon de Grandson et messire Jean de Grailly, venus l’un des monts de Savoie, l’autre de Gascogne, tous deux hommes du roi d’Angleterre, tiennent aujourd’hui l’un des premiers rangs de la défense d’Acre. Portrait de deux étrangers venus verser leur sang pour une terre qui n’est pas la leur.

22 avril 1291 5 min