En direct de Paris — la grande mortalité dans la ville
Le mal est entré dans Paris à la fin de l’été. Nous tenons de jour en jour le registre de ce que nous voyons et de ce qu’on nous rapporte : l’Hôtel-Dieu débordé, les charrettes vers les Saints-Innocents, les paroisses en deuil. Rien n’est compté pour sûr, et nul ne sait quand cela cessera.
Le mal sévit — fin inconnuefin août 1348Paris
FaitConfirmé
Le mal est dans nos murs
Ce que l’on redoutait depuis que les nouvelles montaient du Midi est arrivé : le mal est entré dans Paris. On signale les premiers morts en plusieurs paroisses à la fois, sans qu’on puisse dire par où il a passé les murs. La ville, qui suivait de loin le malheur des autres, se découvre à son tour frappée.
DépêcheProbable
L’Hôtel-Dieu ne désemplit plus
On porte à l’Hôtel-Dieu plus de malades qu’il n’en peut tenir. Les lits se partagent, les salles débordent dans les galeries. Les sœurs qui y servent ne fuient point et veillent les mourants jusqu’au bout, au péril de leur propre vie ; on en voit tomber malades à leur tour et mourir comme ceux qu’elles soignaient.
FaitProbable
Deux façons de mourir
On reconnaît le mal à deux signes. Les uns sont pris de fièvre et crachent le sang, et ceux-là s’en vont en deux ou trois jours. Les autres voient lever sous la peau des bosses et des glandes enflées aux aisselles et aux aines, et tiennent un peu plus avant de succomber. Peu en réchappent, et l’on n’a point de remède qui vaille.
DépêcheProbable
Les charrettes vers les Innocents
Au point du jour passent les charrettes chargées de morts, que l’on mène au cimetière des Saints-Innocents. Là, faute de place pour des fosses séparées, on creuse de longues tranchées où les corps sont rangés par lits, et que l’on bénit à la hâte. Le prêtre n’a pas le temps de chaque mort ; il bénit la fosse, et c’est tout ce qu’on peut donner.
RumeurIncertain
Un religieux avance des nombres qui épouvantent
Le religieux Jean de Venette, qui tient registre de ce qu’il voit, affirme qu’on enterre certains jours jusqu’à cinq cents corps au seul cimetière des Innocents, et davantage encore pour toute la ville. Nous redisons ce chiffre sous son nom, sans le tenir pour mesuré : nul ne compte vraiment les morts par un temps pareil, et la peur grossit tout.
DépêcheProbable
Les riches s’en vont, les pauvres demeurent
Beaucoup de bourgeois et de gens de bien ont quitté Paris pour leurs maisons des champs, croyant fuir l’air corrompu de la ville. Les marchés se vident, les boutiques ferment, des rues entières paraissent mortes. Ceux qui restent sont les pauvres, qui n’ont nulle part où aller, et les malades, qu’on ne peut plus déplacer.
RumeurIncertain
Trop de morts pour trop peu de prêtres
Les prêtres des paroisses sont débordés comme le reste, et beaucoup meurent à confesser les mourants. Il arrive qu’on rende l’âme sans avoir pu recevoir les derniers sacrements, ce qui est, pour les vivants, une affliction de plus. On dit que le Saint-Père, à Avignon, aurait permis qu’en pareille extrémité le regret du cœur tienne lieu du prêtre absent ; le propos console, mais nous attendons d’en savoir la teneur.
AnalyseIncertain
D’où vient le mal ? Nul ne s’accorde
Dans les rues comme dans les écoles, chacun cherche la cause. Les uns accusent l’air corrompu, venu des marais ou des vents du sud ; d’autres une conjonction des astres ; d’autres encore y voient le châtiment de nos péchés. Les médecins eux-mêmes avouent qu’ils n’y entendent rien de sûr. On dit que la Faculté pourrait être appelée à se prononcer.
Note de la rédactionConfirmé
Contre une calomnie qui tue
Nous mettons nos lecteurs en garde contre une accusation infâme qui court d’une contrée à l’autre : que le mal serait dû à un poison jeté dans les puits par les juifs. C’est là une fable de la peur, entièrement fausse, qui a déjà mené des innocents au bûcher dans le Midi. Nous la nommons pour ce qu’elle est — une calomnie meurtrière — et n’en débattons point. Le Saint-Père lui-même la condamne.
Note de la rédactionIncertain
Le mal ne faiblit pas
À l’heure où nous écrivons, rien n’annonce que le fléau se retire ; on le dirait plutôt croître à mesure que l’automne approche. Nous tiendrons ce registre tant que durera l’épreuve, sans rien promettre que nous ne sachions, et sans préjuger du jour où Paris en sera délivré.
Témoignage du religieux Jean de Venette sur la mortalité à Paris : afflux à l’Hôtel-Dieu, charrettes de morts, fosses communes aux Saints-Innocents, dévouement des sœurs de l’Hôtel-Dieu. Les nombres qu’il avance (jusqu’à cinq cents morts par jour aux Innocents) sont d’une source unique et tenus pour amplifiés ; ils sont donnés ici comme témoignage, non comme compte arrêté.
Arrivée du mal à Paris en août 1348, submersion de l’Hôtel-Dieu, fosses communes du cimetière des Saints-Innocents, pic de mortalité à l’automne et l’hiver.
editorial-reconstruction
Reconstitution éditoriale — « Les Échos du Passé »
Ce direct imite la couverture, jour après jour, d’un chroniqueur parisien de la fin d’août 1348. La cause du mal est tenue pour inconnue ; aucun bilan chiffré n’est arrêté ; les nombres, quand ils paraissent, sont attribués à un témoin et donnés comme tels. Aucune connaissance postérieure — ni la suite du mal, ni son retour — n’y est introduite.