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L’entrevue de Montereau, heure par heure

Sur le pont jeté entre les deux rives de l’Yonne, la rencontre du dauphin et du duc de Bourgogne a tourné au sang. Le récit, encore confus, d’un après-midi tragique.

Le duc de Bourgogne est tombé — les versions se contredisent 10 septembre 1419 Montereau-faut-Yonne, sur le pont

Les deux partis campent face à face sur les rives de l’Yonne

Depuis le début de l’après-midi, les gens du dauphin Charles tiennent une rive de l’Yonne, ceux du duc Jean de Bourgogne l’autre, séparés par la rivière et par le pont de Montereau. La rencontre a été convenue pour resserrer la paix jurée cet été et accorder les deux princes. De part et d’autre, on s’observe sans se joindre ; les hommes d’armes demeurent en arrière, et l’on attend que les deux seigneurs se décident à s’avancer.

Un enclos de bois dressé au milieu du pont, fermé d’une porte à chaque bout

Au milieu du pont a été élevé un enclos de planches, sorte de loge fermée d’une porte à chaque extrémité, afin que les deux princes s’y rencontrent à couvert et à l’écart de leurs troupes. Il a été accordé que chacun n’entrerait qu’avec dix hommes pour toute escorte, et que ces dix-là prêteraient serment. Les portes doivent demeurer closes le temps de l’entrevue. La précaution dit assez la défiance que les deux maisons se gardent l’une à l’autre.

Le duc de Bourgogne hésite longuement avant de passer le pont

On rapporte que le duc Jean a longtemps balancé avant de s’engager, pesant le péril d’une telle rencontre en terrain découvert. D’une rive à l’autre, les deux princes se sont épiés une partie de l’après-midi. Ce n’est, dit-on, que vers cinq heures que le duc s’est résolu à s’avancer vers l’enclos, ses gens autour de lui.

Le duc entre dans l’enclos et s’agenouille devant le dauphin

Le duc de Bourgogne franchit la porte et pénètre dans la loge où l’attend le dauphin Charles, l’un et l’autre suivis de leurs dix hommes jurés. Selon les récits qui parviennent du pont, le duc fléchit le genou et s’incline devant le dauphin par révérence. Le dauphin lui aurait reproché d’avoir gardé sa neutralité, voire une entente avec l’Anglais, malgré les accords passés ; le duc aurait répondu qu’il avait fait ce qu’il devait. Le ton, dit-on, est monté entre eux.

Un geste vers l’épée — et les versions se séparent aussitôt

C’est ici que les comptes rendus cessent de s’accorder. Du parti du dauphin, on assure que le duc, agenouillé, a porté la main à la garde de son épée — qu’on lui aurait reproché ce geste en présence du prince —, et que la garde a paré ce qu’elle a tenu pour une menace. Des gens du duc, au contraire, soutiennent qu’il n’ajustait que son arme glissée derrière lui en s’agenouillant, et qu’on a feint d’y voir une attaque pour le frapper. Qui de la main à l’épée ou du premier coup est venu d’abord, nul ici ne peut le trancher.

Le duc abattu dans la loge ; les gens du dauphin parlent d’un guet-apens

En un instant, l’entrevue tourne à la mêlée. Les épées sortent des fourreaux dans l’enclos resserré. Les chroniqueurs du parti bourguignon dénoncent une trahison préméditée : ils nomment Tanneguy du Châtel, qu’ils disent avoir fait un signe et frappé le duc au visage d’une petite hache au cri de « Tuez, tuez ! ». Cette version est celle de l’accusation bourguignonne ; le parti du dauphin la récuse et tient le coup pour une réponse à l’agression du duc. Ce qui est sûr, c’est que le duc Jean est tombé sous les coups dans la loge, et qu’on lui aurait tranché la main.

On dit la porte close du côté bourguignon, ouverte du côté du dauphin

Les gens du duc affirment que, l’affaire engagée, la porte de l’enclos donnant sur leur rive s’est trouvée refermée, les laissant pris au piège, tandis que celle du côté du dauphin demeurait grande ouverte pour laisser affluer les hommes d’armes. C’est, disent-ils, la preuve du guet-apens. Ceux du dauphin nient l’apprêt et rejettent sur le duc l’origine de la rixe. Nous rapportons l’une et l’autre version sans pouvoir, à cette heure, en garantir aucune.

Le dauphin retiré, les gens du duc dispersés ou pris

La rencontre achevée dans le sang, le dauphin Charles a été aussitôt entraîné hors de la loge par les siens. Des dix hommes entrés avec le duc de Bourgogne, on dit les uns abattus, les autres saisis et retenus. La nouvelle de la mort du duc gagne déjà la rive et les troupes bourguignonnes ; on devine quel ébranlement elle va porter dans le parti de Bourgogne. Sur le pont, on relève le corps.

Deux récits inconciliables : guet-apens d’un côté, légitime défense de l’autre

Au soir, deux récits s’affrontent sans qu’on puisse les départager. Le parti bourguignon crie au guet-apens et à l’assassinat traître d’un prince venu sous la foi des serments ; il met en cause nommément les gens du dauphin, Tanneguy du Châtel et Jean Louvet parmi eux. Le parti du dauphin tient au contraire que le duc, arrogant et la main à l’épée, a provoqué sa propre fin, et que les siens n’ont fait que défendre leur seigneur. Aucun des deux ne reconnaît le tort. Ceux qu’on désigne ne sont accusés que par la rumeur d’un camp, non convaincus de rien.

Note de la rédaction sur ce que nous savons et ce que nous ignorons

Nous tenons pour assuré qu’une entrevue était convenue ce jour sur le pont de Montereau, dans un enclos clos, escortes jurées de part et d’autre ; que le duc de Bourgogne y est entré ; et qu’il y a trouvé la mort dans une rixe soudaine. Tout le reste — qui a porté le premier coup, sur quel ordre, et si l’affaire fut préparée ou advint dans l’emportement — nous échappe encore. Nous donnons les deux versions à parts égales, sans en épouser aucune, et tenons pour suspect quiconque, ce soir, prétend déjà savoir le fond de la chose.

Sources historiques utilisées

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Assassinat de Jean sans Peur

Article Wikipédia (FR) consulté pour le déroulé : entrevue du 10 septembre 1419 sur le pont de Montereau, enclos de bois fermé d’une porte à chaque bout, escortes de dix hommes jurés, arrivée du duc vers 17 h, mort du duc la main droite tranchée, et les deux versions contradictoires (guet-apens bourguignon attribué à Tanneguy du Châtel et au cri « Tuez, tuez ! » ; version dauphinoise du duc agenouillé portant la main à l’épée). L’article souligne qu’il est difficile aujourd’hui d’arbitrer entre les deux récits.

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Jean sans Peur

Article Wikipédia (FR) consulté en recoupement sur les circonstances de la mort du duc à Montereau, la montée de ton lors de l’entrevue et les protagonistes du parti du dauphin.

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Reconstitution éditoriale — « Les Échos du Passé »

Les formulations à chaud de ce direct imitent le compte rendu d’un témoin du jour même : elles ne livrent que ce qui pouvait être su sur le pont le 10 septembre 1419, dates et lieux vérifiés, l’incertain rangé comme tel, les deux versions données sans qu’aucune soit posée comme la vérité. Les heures, reconstituées, sont données approximativement.