Antioche, 28 juin : la sortie contre Kerbogha, heure par heure
Reconstitution de la journée du lundi 28 juin 1098, la sainte Lance en tête de l'ost
Reconstitution1098-06-28Devant Antioche, du Pont sur l'Oronte à la plaine, jusqu'aux monts
DépêcheConfirmé
Jour de bataille : l'ost se confesse et communie
Depuis des jours, la faim nous ronge dans les murs pris à l'Infidèle, tandis que la grande armée du Turc Kerbogha, venu de Mossoul, nous tient enfermés à notre tour. Ce lundi, il n'est plus question d'attendre. Nos barons ont résolu de sortir et de livrer bataille en plaine. Avant le jour, les prêtres ont dit la messe le long des rangs ; les hommes se sont confessés et ont communié, car beaucoup pensent ne pas revoir le soir. On jeûne, on prie, et l'on s'arme.
DépêcheProbable
La sainte Lance portée en tête des rangs
La relique trouvée voici quinze jours sous l'église Saint-Pierre, cette pointe de fer qu'on tient pour le fer de la Lance qui perça le côté de Notre-Seigneur, est portée en tête de l'ost. C'est le clerc provençal Raymond d'Aguilers, de la maison du comte de Saint-Gilles, qui la lève devant les rangs. Beaucoup, parmi les Provençaux surtout, y voient le gage que Dieu combattra pour nous aujourd'hui. D'autres, on ne le cache pas, gardent leur quant-à-soi sur cette relique-là.
FaitConfirmé
L'ost franchit le Pont sur l'Oronte et se déploie
L'armée sort de la ville et passe le fleuve. Les nôtres franchissent le Pont sur l'Oronte, division après division, et se rangent dans la plaine, dos à l'eau et aux murs, face au camp du Turc. Le comte Raymond de Saint-Gilles, retenu au lit par la maladie, n'est pas de la sortie : il demeure dans la ville avec une garde pour tenir en respect la citadelle du haut, qui n'est pas encore tombée et où flotte toujours l'enseigne de l'ennemi.
FaitProbable
Les corps de bataille et leurs chefs
Messire Bohémond a réparti l'ost en plusieurs corps. On voit sortir en tête les gens de Hugues le Grand, frère du roi de France, et ceux du comte Robert de Flandre ; puis le duc Godefroi de Bouillon ; puis Robert, le duc des Normands ; l'évêque du Puy, messire Adhémar, légat de Rome, mène les siens avec la Lance ; et Bohémond garde pour lui un corps en arrière, pour parer où il faudra. Tancrède et le vicomte Gaston de Béarn sont des rangs.
AnalyseIncertain
Kerbogha laisse sortir tout l'ost sans frapper
Chose qu'on ne comprend pas encore de ce côté-ci : le Turc n'a pas jeté ses cavaliers sur nous pendant que nous passions le pont, corps par corps, quand un seul de nos rangs était formé. On dit qu'on l'aurait pressé de nous tailler en pièces à la sortie, et qu'il aurait refusé, voulant nous laisser tous déboucher pour nous détruire d'un coup. On rapporte aussi qu'il aurait cherché à parlementer, tenant notre armée pour plus faible qu'elle n'est. Nous le donnons pour ce qui se dit dans les rangs.
FaitProbable
Le feu à l'herbe et la nuée de flèches
Le combat s'engage. Les archers turcs criblent nos rangs de traits, et l'ennemi a fait mettre le feu à l'herbe de la plaine pour nous gêner et nous enfumer. Des cavaliers turcs tentent de tourner notre aile du côté des monts et de nous prendre à revers. Pour parer à ce débordement, on a formé en hâte un corps de plus, qu'on dit mené par messire Renaud de Toul, afin de tenir ce flanc pendant que le gros pousse en avant.
RumeurIncertain
On crie que des saints chevauchent avec nous
Au plus dur de la mêlée, un cri a couru les rangs : une armée de cavaliers vêtus de blanc descendrait des montagnes pour nous prêter secours, et l'on nomme à leur tête les martyrs saint Georges, saint Démétrios et saint Mercure, envoyés de Dieu pour combattre l'Infidèle. Beaucoup jurent les avoir vus et en prennent cœur au ventre. Nous rapportons cette nouvelle telle qu'elle passe de bouche en bouche : c'est la foi de l'ost qui parle, non une chose que la main peut toucher.
FaitConfirmé
Les émirs alliés lâchent Kerbogha
Voici que l'armée d'en face se défait par elle-même. Des chefs turcs qui marchaient avec Kerbogha se retirent du champ sans combattre : on nomme au premier rang Duqaq, le maître de Damas, et d'autres émirs avec lui. Le bruit de cette défection jette l'épouvante dans leurs rangs. Ceux qui tenaient encore voient partir leurs voisins, et la peur gagne de proche en proche.
FaitConfirmé
Kerbogha en fuite, le camp turc abandonné
La grande armée de Mossoul se débande. Kerbogha lui-même quitte le champ et fuit ; les Turcs s'écoulent en désordre, chacun cherchant sa route, et les nôtres les poussent l'épée aux reins jusque vers le Pont de Fer. Le camp de l'ennemi nous reste, avec ses tentes, ses vivres et ses troupeaux — pour des gens qui mouraient de faim ce matin, c'est un secours du Ciel autant qu'un butin. Nul ici ne saurait dire le nombre des morts ni celui des fuyards.
DépêcheProbable
La citadelle du haut se rend à Bohémond
Voyant fuir Kerbogha sur qui elle comptait, la garnison de la citadelle qui domine la ville a demandé à composer. Elle s'est rendue, et c'est à messire Bohémond qu'elle a remis la place : on dit que sa bannière a été plantée sur la tour du sommet. Le comte de Saint-Gilles, qui gardait le bas de la ville contre cette même citadelle, entendait qu'elle lui revînt. L'affaire aurait été traitée sans lui, et l'on murmure déjà d'une brouille entre les deux barons. Nous le notons sans trancher : c'est chose fraîche et disputée.
Note de la rédactionConfirmé
Ce que nous tenons pour sûr, ce soir
Au soir de ce lundi, voici ce qui est assuré : l'ost est sorti, a livré bataille en plaine et a mis en fuite l'armée de Kerbogha ; le camp ennemi est pris ; la citadelle s'est rendue à Bohémond. Le reste — les chiffres des uns et des autres, le nombre des tués, le pourquoi du refus de Kerbogha de nous frapper à la sortie, les cavaliers du Ciel qu'on dit avoir vus — nous le rapportons comme rumeur ou le laissons en suspens. Nous n'écrirons rien de la suite avant de la voir venir.
Bataille du 28 juin 1098 : Bohémond répartit l'ost en corps de bataille le 27 juin, Raymond de Saint-Gilles malade reste garder la citadelle, sortie de la ville et déploiement, feu mis à l'herbe, défection de Duqaq de Damas, débandade de l'armée de Kerbogha, prise du camp, reddition de la citadelle à Bohémond plutôt qu'à Raymond.
Sortie des croisés affamés en six corps par les portes de la ville, Raymond d'Aguilers portant la sainte Lance, hésitation puis tentative de négociation de Kerbogha, septième corps de Renaud de Toul, visions présumées de saint Georges, saint Mercure et saint Démétrios, désertion de Duqaq de Damas, déroute générale et poursuite jusqu'au Pont de Fer.
Découverte de la sainte Lance sous la cathédrale Saint-Pierre le 14 juin 1098 et son effet galvanisant sur l'ost ; scepticisme contemporain, notamment d'Adhémar du Puy, sur l'authenticité de la relique.
editorial-reconstruction
Reconstitution éditoriale — la sortie du 28 juin 1098
La rédaction d'Aujourd'hui
Le fil des heures est reconstitué d'après les chroniques de la première croisade (Gesta Francorum, Raymond d'Aguilers). Les horaires (none, « sur le midi ») et l'ordre exact des faits sont approximatifs ; les visions de saints guerriers, le refus de Kerbogha de frapper à la sortie et la brouille sur la citadelle sont donnés comme récits rapportés, non comme faits assurés.