Un lieutenant au 5e régiment d’infanterie de ligne, présent à Laffrey le 7 mars 1815 (officier fictif et composite reconstitué)
Entretien | Un lieutenant du 5e de ligne, présent à Laffrey : « Aucun de nous n’a voulu tirer ; quand il a ouvert sa redingote, tout était déjà décidé dans nos cœurs »
Il sert au 5e régiment d’infanterie de ligne, ce bataillon que le général Marchand avait poussé de Grenoble jusqu’au défilé de Laffrey pour barrer la route à l’homme revenu de l’île d’Elbe. Officier subalterne, ancien de la Grande Armée, il était dans les rangs lorsque la troupe a reçu, fusils chargés, l’ordre de faire feu — et que cet ordre n’est pas parti. Il raconte la marche dans la neige, l’attente sur la prairie, l’homme à la redingote grise qui s’est avancé seul, les cris, le ralliement. Il dit la fidélité, le doute, le serment au Roi qu’il avait prêté de bonne foi, et ce qu’on éprouve quand on reconnaît une voix qu’on croyait ne plus entendre. Sans rien préjuger de ce que demain réserve.
Lieutenant, remontons au matin du 7 mars. Que saviez-vous, dans la troupe, de l’homme que l’on vous envoyait arrêter ?Ce que tout le monde en savait à Grenoble, monsieur, c’est-à-dire peu de chose de sûr et beaucoup de rumeurs. On nous avait dit qu’il avait quitté son île, débarqué du côté de Cannes ou d’Antibes avec une poignée d’hommes, des grenadiers de sa garde, et qu’il remontait par les montagnes du Dauphiné. Le Roi l’avait déclaré hors la loi, traître, rebelle ; les ordres parlaient de l’arrêter, de le prendre mort ou vif. Mais voyez-vous, dans nos rangs, le mot qui courait n’était pas « le rebelle ». C’était un autre mot, plus court, qu’on n’osait pas dire trop haut devant les officiers à cocarde blanche. On disait : « il revient ». On ne disait même pas qui. Tout le monde comprenait.
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