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1347-1348 : la grande mortalité remonte le royaume

novembre 1347 - octobre 1348 · La grande mortalité · Perspective Vu du royaume de France, du port de Marseille à Paris, automne 1347 - automne 1348

À la une
Enluminure médiévale : des habitants portent et déposent des cercueils dans une fosse commune lors de la grande mortalité, des fossoyeurs s’affairant autour de la tombe.

La grande mortalité est dans nos murs

Pierart dou Tielt, « L’inhumation des victimes de la peste à Tournai », enluminure du Tractatus quartus de Gilles li Muisit (vers 1353), KBR — Bibliothèque royale de Belgique, Bruxelles — domaine public (Wikimedia Commons).

Le mal qui dévore le royaume depuis l’automne dernier, et qu’on suivait de ville en ville comme un incendie remontant du Midi, a franchi nos portes. Depuis quelques jours, on meurt dans Paris comme on mourait à Avignon et à Rouen. L’Hôtel-Dieu ne désemplit plus, les charrettes descendent vers les Saints-Innocents, et les bourgeois qui le peuvent fuient aux champs. Nous rapportons ce que nous voyons, et ce qu’on nous redit, sans pouvoir encore en mesurer la fin.

Le chroniqueur 22 août 1348, 08h00 10 min
En direct Le mal sévit — fin inconnue

En direct de Paris — la grande mortalité dans la ville

Le mal est entré dans Paris à la fin de l’été. Nous tenons de jour en jour le registre de ce que nous voyons et de ce qu’on nous rapporte : l’Hôtel-Dieu débordé, les charrettes vers les Saints-Innocents, les paroisses en deuil. Rien n’est compté pour sûr, et nul ne sait quand cela cessera.

Le mal est dans nos murs

Ce que l’on redoutait depuis que les nouvelles montaient du Midi est arrivé : le mal est entré dans Paris. On signale les premiers morts en plusieurs paroisses à la fois, sans qu’on puisse dire par où il a passé les murs. La ville, qui suivait de loin le malheur des autres, se découvre à son tour frappée.

L’Hôtel-Dieu ne désemplit plus

On porte à l’Hôtel-Dieu plus de malades qu’il n’en peut tenir. Les lits se partagent, les salles débordent dans les galeries. Les sœurs qui y servent ne fuient point et veillent les mourants jusqu’au bout, au péril de leur propre vie ; on en voit tomber malades à leur tour et mourir comme ceux qu’elles soignaient.

Deux façons de mourir

On reconnaît le mal à deux signes. Les uns sont pris de fièvre et crachent le sang, et ceux-là s’en vont en deux ou trois jours. Les autres voient lever sous la peau des bosses et des glandes enflées aux aisselles et aux aines, et tiennent un peu plus avant de succomber. Peu en réchappent, et l’on n’a point de remède qui vaille.

Les charrettes vers les Innocents

Au point du jour passent les charrettes chargées de morts, que l’on mène au cimetière des Saints-Innocents. Là, faute de place pour des fosses séparées, on creuse de longues tranchées où les corps sont rangés par lits, et que l’on bénit à la hâte. Le prêtre n’a pas le temps de chaque mort ; il bénit la fosse, et c’est tout ce qu’on peut donner.

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Le chemin du mal

La remontée de la grande mortalité, étape par étape

Entré par la mer à Marseille à l’arrière-saison de 1347, le mal a remonté la vallée du Rhône et gagné le royaume de proche en proche, jusqu’à Paris. Voici, d’après ce qu’on en sait à ce jour, les étapes connues de sa marche — sans présumer de la suite.

Confirmé

Marseille

Un navire venu d’Orient, des échelles de Gênes et de la mer Noire, apporte le mal au port. La ville est durement frappée dès l’hiver.

Confirmé

La Provence

De la côte aux collines, le mal gagne Aix et l’arrière-pays en suivant les routes des marchands.

Confirmé

Avignon

La cité où réside le souverain pontife, hors du royaume sur terre d’Empire, devient un foyer majeur ; on y meurt en grand nombre.

Confirmé

Le Languedoc

Montpellier et Béziers d’abord, puis Narbonne et Carcassonne ; le Midi s’embrase et le mal pousse vers Perpignan.

Confirmé

Toulouse, Montauban, l’Auvergne

Le mal gagne le sud-ouest intérieur et les pays du centre.

Incertain

Lyon

Le mal remonte le Rhône et la Saône ; la date exacte de son entrée dans la ville est diversement rapportée.

Confirmé

Bordeaux et l’Aquitaine

Foyer majeur de l’ouest, par où le mal gagne aussi, dit-on, les côtes d’au-delà de la mer.

Rapporté

Rouen et la Normandie

Le mal atteint le nord-ouest du royaume vers la Saint-Jean.

Confirmé

Paris

La grande mortalité entre dans la capitale vers la fin du mois ; l’Hôtel-Dieu déborde et les fosses se creusent aux Saints-Innocents.

Chemin arrêté à ce que l’on en sait à l’automne 1348 ; on ne préjuge pas des contrées qu’il pourrait gagner ensuite.

Les dates locales sont indicatives et parfois divergentes : les nouvelles remontent lentement et certaines étapes ne sont connues que par ouï-dire.

Le verdict des astres

Sur commande du roi Philippe VI, la Faculté de médecine de Paris rend sa consultation : le mal vient d’une conjonction des astres ayant corrompu l’air.

Société

Les médecins du roi parlent : le mal vient des astres

Pressés par le roi Philippe de dire d’où vient la grande mortalité, les maîtres de la Faculté de médecine de Paris ont rendu leur consigne. Leur verdict, fondé sur les arts de l’astre et la science des humeurs, remonte à une funeste rencontre des planètes survenue voici trois ans, qui aurait corrompu l’air que nous respirons. Voici, par le menu, ce que les plus savants hommes du royaume tiennent pour la cause du fléau, et les régimes qu’ils prescrivent pour s’en garder.

20 octobre 1348, 08h00 8 min
Opinion

La calomnie qui tue : les juifs accusés, les massacres, et la voix du pape

Tandis que la grande mortalité monte vers le nord, une rumeur sans visage la précède : on murmure que des mains auraient empoisonné les puits, et l’on désigne les juifs. À Toulon, à La Baume, des innocents en sont déjà morts, égorgés et brûlés sur la foi d’un mensonge. Disons-le sans détour : c’est une calomnie. Et disons aussi que, d’Avignon, le pape Clément l’a condamnée et s’apprête à protéger ceux qu’elle désigne.

20 mai 1348, 08h00 8 min
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