Un marchand établi à Damiette, place occupée par l’ost
Un marchand de Damiette : « Ici, c’est le fleuve qui décide, pas le roi »
Recueilli dans une échoppe de la ville prise, le témoignage d’un homme de négoce qui a suivi la flotte jusqu’à Damiette et y trafique depuis l’été : la crue du Nil qui a cloué l’ost cinq mois durant, les greniers pleins trouvés à l’entrée, la cherté de tout le reste, la ville à demi vide où l’on prie désormais dans la mosquée changée en église, la méfiance entre les nations de marchands, et cette peur sourde, maintenant que l’ost s’est ébranlée vers l’amont, de rester derrière ses murs à guetter le fleuve.
Comment un marchand comme vous se trouve-t-il installé dans Damiette occupée ?Par le métier, tout simplement. Un marchand va où va l’argent, et l’argent, cet été, est venu ici avec la flotte. J’ai trafiqué des années durant entre les ports d’Acre, de Limassol et les échelles d’Égypte ; on achète et on vend avec les gens du soudan comme on respire, la guerre ou la paix n’y changent pas grand-chose sur la longue durée, seulement le prix du passage. Quand on a su à Chypre que le roi de France mettait le cap sur l’Égypte, beaucoup d’entre nous ont chargé ce qu’ils pouvaient et ont suivi. Là où campe une armée de cette taille, il faut du drap, du vin, du cuir, du fer, des chandelles, du sel — tout ce que le soldat ne porte pas sur lui. Nous sommes venus pour cela. Je ne me suis pas battu et je ne me battrai pas : je vends.
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