Notre dossier du moment

1202-1204 : la croisade détournée et le sac de Constantinople

Novembre 1202 – mai 1204 · Le sac de Constantinople · Perspective Vu du camp de la croisade, 13 avril 1204

À la une
Enluminure médiévale montrant des soldats en armes débarquant d’une nef à proue haute pour assaillir une cité fortifiée, tandis que des arbalétriers postés sous les remparts tirent vers les défenseurs juchés sur les tours.

Zara tombe : la Croix contre une cité catholique

Enluminure d’un siège maritime médiéval — Grandes Chroniques de France (XIVe siècle), BnF, ms. Français 2813 — domaine public (Wikimedia Commons).

Après deux semaines de siège, la ville de Zara, sur la côte de Dalmatie, s’est rendue hier à l’ost et à la flotte de Venise. C’est une cité chrétienne, catholique comme nous, sujette du roi de Hongrie qui porte lui-même la croix. Nul, dans le camp, ne se réjouit tout haut d’une telle victoire. On la dit nécessaire ; on la sait pesante à la conscience.

Geoffroi le clerc, avec l’ost 25 novembre 1202 6 min

Comment on en est arrivé à Zara

L'armée trop peu nombreuse, la dette envers Venise et le vœu d'Égypte détourné : le moteur financier du détournement, et le portrait du doge qui ne lâche pas sa créance.

Contexte

Le vœu du pape : frapper l’Égypte, rouvrir Jérusalem

Tandis que l’ost se rassemble et que les nefs s’arment, il n’est pas inutile de rappeler d’où vient ce grand voyage et vers quoi il tend. Voici bientôt quatre ans que le pape Innocent a appelé la chrétienté à reprendre les armes pour le Sépulcre. Cette fois, les barons ne veulent plus marcher droit sur la Syrie : ils veulent porter le fer au cœur même de la puissance ennemie, en la terre d’Égypte.

24 août 1202 4 min
Quatrième croisade

Le compte qui a tout dévié

Derrière la justification de guerre sainte, un contrat de transport que l'armée n'a jamais pu honorer : la dette envers Venise, restée en déficit de plusieurs dizaines de milliers de marcs, est le moteur caché qui a mené l'ost croisé de Zara jusque sous les murs de Constantinople.

Contrat de Venise (avril 1201) 85 000 marcs d'argent

Prix convenu du transport et du ravitaillement pour un an, plus la moitie de toute conquete a venir.

Croisés attendus vs présents ~33 500 contractés, ~12 000 rassemblés

Le muster de l'été 1202 à Venise s'est révélé très sous-effectif : beaucoup de croisés ont embarqué depuis d'autres ports.

Versé par l'armée ~49 000-51 000 marcs

Malgré les bourses vidées, jointes aux deniers des chefs, la somme réunie reste en deçà du contrat.

Déficit envers Venise ~34 000 marcs

Une dette que l'ost, immobilisé sur l'île du Lido, ne peut acquitter sans un accord de rechange.

Promesses d'Alexis IV 200 000 marcs + 10 000 hommes

Plus 500 chevaliers entretenus en Terre sainte et la soumission de l'Église grecque à Rome, en échange d'un retour sur le trône.

Confirmé

Traité de Venise

Les envoyés de l'ost concluent avec la Sérénissime un contrat de transport fixé à 85 000 marcs d'argent, plus la moitié des conquêtes.

Rapporté

Le rassemblement manque à l'appel

Bien moins de croisés que prévu se présentent au Lido ; les caisses réunies restent loin du compte, l'armée est retenue par Venise, débitrice et créancière à la fois.

Confirmé

Zara, « pour éteindre la dette »

Sur proposition du doge, l'ost prend la ville chrétienne de Zara afin d'éponger une partie de ce qui reste dû à Venise.

Rapporté

L'offre du prince Alexis

Le fils du basileus déchu Isaac II Ange fait porter à l'ost une offre jugée providentielle par ceux qui pressent d'éteindre la dette : couronne à reconquérir contre subsides, troupes et ralliement de l'Église grecque à Rome.

Tous les montants sont des ordres de grandeur : les chroniques latines (Villehardouin, Robert de Clari) ne s'accordent pas au marc près, et aucun registre comptable complet ne subsiste.

Le ressort réel de la déviation vers Zara puis vers Constantinople est ce déficit financier et le pari dynastique qui a suivi — distinct, dans les faits, de la justification de croisade portée par le camp.

Entretien

Le grand entretien du jour

La parole d’un acteur du moment, pour lire la crise depuis l’intérieur.

Gui des Vaux-de-Cernay, abbé cistercien de l’ost, chargé par le Saint-Père de lever les décimes de la croisade

L’abbé qui a défendu, au nom du pape, de porter le fer sur Zara

Le jour même où Zara se rend, l’abbé des Vaux-de-Cernay accepte de dire pourquoi il s’est dressé devant le conseil pour proclamer l’interdit du Saint-Père. Cistercien envoyé lever les décimes de la croisade, non homme de guerre, il a parlé au nom des seigneurs qui campent à l’écart et a défendu, la lettre d’Innocent à la main, d’assiéger une cité chrétienne. La ville est tombée sans qu’il ait été écouté ; il n’en retire rien de ce qu’il a dit.

Un abbé de Cîteaux dans une armée en campagne, on ne s’y attend guère. Qu’êtes-vous venu faire jusqu’ici, mon Père ?

Je ne suis pas venu pour l’épée, vous le voyez bien. Un moine ne verse pas le sang, il prie et il exhorte. Le Saint-Père, notre Père Innocent, a voulu que quelques-uns de mon ordre suivissent le pèlerinage pour lever sur les églises les deniers dont une croisade a besoin, et pour rappeler à ceux qui l’ont prise ce qu’est la croix qu’ils portent sur l’épaule. Voilà ma charge : les décimes, et la parole. J’ai prêché la délivrance du Sépulcre, j’ai reçu l’argent des fidèles, j’ai suivi les nefs. Je croyais aller vers Jérusalem, ou vers la terre d’Égypte d’où l’on peut frapper au cœur ceux qui tiennent les lieux saints. Je ne croyais pas venir camper devant une ville de chrétiens.

Lire l’entretien
24 novembre 12029 min
Consulter toutes les archives disponibles