Louis-Charles-Emmanuel de Servières, marquis de Prégilbert, gentilhomme émigré rentré d’exil (personnage-type, non historique)
Entretien | « Vingt-cinq ans que j’attends ce jour » — un gentilhomme émigré rentre dans Paris
Il est de ceux qui prirent la route de l’exil aux premiers orages de la Révolution et qui reviennent aujourd’hui, la cocarde blanche au chapeau, derrière l’entrée de Monsieur. Le marquis de Prégilbert a passé un quart de siècle hors du royaume — Coblence, l’armée de Condé, puis l’Angleterre. Il a suivi le cortège du comte d’Artois le 12 avril et attend maintenant, comme tout son parti, la venue du Roi qu’on dit sur le point de quitter l’Angleterre. Entretien reconstitué, où l’espérance le dispute à la rancune, et la ferveur à la défiance.
Marquis, voici vingt-cinq ans que vous aviez quitté la France. Qu’avez-vous éprouvé en franchissant de nouveau les barrières de Paris ?Ce que j’ai éprouvé, monsieur, je ne suis pas sûr de savoir le dire. J’étais parti jeune homme, l’épée au côté, croyant m’absenter quelques mois ; je reviens vieilli, les cheveux blancs, après un quart de siècle. Il y a des rues que j’ai reconnues comme on reconnaît un visage aimé qu’on a cru mort. Et d’autres que je n’ai plus retrouvées du tout : des couvents abattus, des hôtels dont on a changé jusqu’au nom, des saints qu’on a descendus des façades. J’ai marché dans une ville qui est la mienne et qui ne l’est plus. Comprenez-moi bien : je ne pleure pas sur des pierres. Je pleure sur ces vingt-cinq années qu’on m’a prises, sur les miens morts loin de leur terre, sur tout ce temps où il a fallu vivre de la charité des cours étrangères en attendant un jour qu’on n’osait plus espérer. Ce jour est venu. Je serais un ingrat de ne songer qu’à ce qu’il m’a coûté.
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