À la une
Officiers allemands faits prisonniers, assis au sol et le long d'un mur, gardés dans Paris libéré, fin août 1944.

Paris repris quartier par quartier : von Choltitz capturé, la garnison capitule

U.S. Army Signal Corps (photographe Lovell), officiers allemands prisonniers à Paris, 26 août 1944 — domaine public (Wikimedia Commons).

Le gros de la 2e division blindée a franchi la Seine au matin et réduit l’un après l’autre les points d’appui allemands. En fin d’après-midi, le gouverneur du Gross-Paris est tombé entre nos mains à l’hôtel Meurice et a signé l’ordre de reddition. La ville tient encore debout.

Henri Vaucresson 25 août 1944 9 min
Entretien

Le grand entretien du jour

La parole d’un acteur du moment, pour lire la crise depuis l’intérieur.

Marguerite Aubert, repasseuse, XIVe arrondissement

« On a dépavé la rue à mains nues. Personne n'a attendu qu'on lui demande. »

Marguerite Aubert, repasseuse dans le XIVe arrondissement, tient une barricade rue d'Alésia depuis deux jours. Elle nous reçoit entre deux relèves, les mains encore calleuses de pavés.

Madame Aubert, quand avez-vous décidé de participer à la barricade ?

Ce n'est pas vraiment une décision qu'on prend, vous savez. Le dimanche soir — c'était le 20 — j'entends du bruit dans la rue. Je descends. Les voisins sont déjà là, M. Ferrière le boucher, les filles de la crémerie, deux ou trois gars que je connais à peine de vue. Quelqu'un avait commencé à soulever un pavé avec un pied-de-biche. Et puis tout le monde s'y est mis. On formait une chaîne — les uns arrachaient, les autres passaient les pavés, d'autres encore les empilaient. C'est allé très vite. En deux heures, la barricade était haute comme ça. Personne n'avait attendu qu'on lui demande quoi que ce soit.

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21 août 19449 min

Chef d’escadron Pierre-Étienne Moreau, 2e division blindée (général Leclerc)

« Nous avons foncé sur Paris comme on revient chez soi »

Le chef d’escadron Pierre-Étienne Moreau, de la 2e division blindée du général Leclerc, nous reçoit ce soir dans le hall de l’hôtel Meurice, encore marqué par les impacts de la bataille. Il retrace, depuis le débarquement normand jusqu’aux barricades de la capitale, une campagne de trois années que rien n’aura interrompue depuis les sables d’Afrique.

Chef d’escadron, voici un an et demi que la 2e DB se bat. Où en étiez-vous quand on vous a donné l’ordre de marcher sur Paris ?

Nous étions en Normandie, à peine soufflé d’Écouché et d’Argentan. La division venait de participer à la fermeture de la poche de Falaise — des combats durs, meurtriers, dans ce bocage que les chars n’aiment guère. Quand l’ordre est tombé, le 22 au soir, l’annonce s’est propagée parmi les hommes avec une rapidité que seule la nouvelle de la mort d’un camarade peut égaler, mais dans le sens inverse. Paris. Nous allons sur Paris. Certains pleuraient. Des hommes qui n’avaient pas pleuré depuis des années. Moi compris, je ne m’en cache pas.

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25 août 194414 min

Un gardien de la paix de la Préfecture de police, Île de la Cité

« J’ai lâché mon uniforme mardi. Ce matin, j’ai repris un fusil sur le parvis. Entre les deux, je n’ai pas beaucoup dormi. »

Depuis ce matin, le drapeau tricolore flotte sur la Préfecture de police. Parmi les quelque deux mille gardiens qui l’ont prise, l’un d’eux a accepté de parler — de la grève commencée mardi, de la porte laissée entrouverte, et de ce que fut, avant cela, le métier de policier sous l’Occupation.

Racontez-moi ce matin. Comment êtes-vous entré dans la Préfecture ?

À pied, en veston, comme un homme qui va à son travail. On nous avait dit de nous trouver sur le parvis avant sept heures, sans uniforme, sans rien qui se voie. Nous étions des centaines, puis des milliers, à traîner là comme si de rien n’était, à guetter les fenêtres. Je n’avais sur moi que mon pistolet de service, celui que j’avais gardé quand on nous a ordonné de rendre le reste. Une balle de trop dans la poche et c’était fini. Et puis la porte s’est ouverte — quelqu’un l’avait laissée entrouverte de l’intérieur, je ne sais pas qui, je ne veux pas le savoir — et nous sommes entrés en courant. Franchir ce seuil, cette porte devant laquelle j’ai monté la garde tant de fois pour d’autres, ça m’a fait quelque chose que je ne saurais pas bien vous dire.

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19 août 194410 min

Articles secondaires

État des informations

Nous écrivons depuis une ville qui vient de s’arracher à quatre années d’occupation, au rythme de nouvelles encore incertaines. Nous rapportons ce qui est tenu pour sûr, signalons ce qui demeure incertain, et nous gardons d’attribuer ce que nous ne pouvons établir.

Ce que l’on sait

  • Paris s’est insurgée le 19 août ; les FFI, sous le colonel Rol-Tanguy, tiennent la Préfecture de police et plusieurs points de la ville.
  • Une trêve négociée le 20 août par le consul général de Suède Raoul Nordling a été conclue puis rompue ; des centaines de barricades hérissent la capitale.
  • Une avant-garde de la 2e division blindée a atteint l’Hôtel de Ville au soir du 24 août ; le 25, le gros de la division est entré, le général von Choltitz a capitulé et le général de Gaulle a paru à l’Hôtel de Ville.

Ce que l’on ignore

  • Qui commandera durablement la France libérée : le général de Gaulle ou la Résistance intérieure, à forte composante communiste ?
  • Quel sera le coût humain réel de la bataille de Paris ? Les bilans restent provisoires et divergents.
  • La guerre est loin d’être finie : l’ennemi tient encore une grande partie du pays et l’est de la capitale.

Le contexte

Paris vit sous l’occupation allemande depuis le mois de juin 1940. Quatre années de couvre-feu, de rationnement, de réquisitions et de présence ennemie ont pesé sur la capitale, où l’uniforme allemand est devenu un spectacle familier des grands boulevards et des ministères.

L’été de 1944 a tout changé : les Alliés ont débarqué en Normandie au mois de juin, puis en Provence au mois d’août, et leurs colonnes progressent. Dans Paris, on suit la marche des armées par la radio de Londres et la presse clandestine, et l’on sent l’occupant se replier.

La tension monte de jour en jour. Les grèves se succèdent — cheminots du métro, policiers, postiers, gendarmes — jusqu’à la grève générale du 18 août. Des tracts signés « Rol » appellent les Parisiens à la mobilisation, tandis que la direction de la Résistance hésite entre l’insurrection immédiate et l’attente des armées alliées.

Nul, dans la ville, ne sait ce que l’occupant fera d’une capitale soulevée, ni si les troupes alliées s’en détourneront pour pousser vers l’est. Tout, à l’heure où nous écrivons, demeure ouvert.

Carte de la journée

  • Préfecture de police de Paris · France

    Vaste bâtiment de l’île de la Cité, face à Notre-Dame, occupé dès le 19 août par des policiers résistants qui y ont hissé le drapeau tricolore. Premier bastion tenu par les FFI dans la capitale insurgée.

  • Hôtel de Ville de Paris · France

    Siège municipal sur la place de Grève, point de ralliement de l’insurrection et de la Résistance. L’avant-garde de la 2e DB l’a atteint au soir du 24 août ; le général de Gaulle y a prononcé son allocution le 25.

  • Hôtel Meurice · France

    Hôtel de la rue de Rivoli abritant le quartier général du gouverneur militaire allemand. C’est là qu’a été capturé le général von Choltitz le 25 août.

  • Gare Montparnasse · France

    Gare du sud de Paris où le général Leclerc avait établi son poste de commandement. La capitulation de la garnison allemande y a été signée le 25 août, contresignée par le colonel Rol-Tanguy.

  • Champs-Élysées et Arc de triomphe · France

    Grande avenue conduisant de l’Étoile à la Concorde. Le général de Gaulle y a ranimé la flamme sous l’Arc de triomphe puis l’a descendue à pied, le 26 août, devant une foule immense.

  • Cathédrale Notre-Dame de Paris · France

    Cathédrale de l’île de la Cité, terme du cortège du 26 août. La cérémonie d’action de grâces y a été écourtée tandis que des coups de feu d’origine inconnue éclataient sur le parvis et à l’intérieur.

Infographie

Paris insurgé : l’état des forces au 21 août

Depuis l’occupation de la Préfecture de police dans l’île de la Cité, le 19 août, Paris vit au rythme de l’insurrection. Cartographie provisoire d’une ville disputée, dressée à partir des nouvelles parvenues jusqu’au soir du 21 août. Tout chiffre demeure une estimation.

Cœur de l’insurrection Préfecture de police

Dans l’île de la Cité, des policiers résistants tiennent la Préfecture depuis le 19 août, drapeau tricolore hissé. Premier point de la capitale repris aux mains des FFI.

Barricades dans la ville ~600 (estimation)

Pavés, véhicules retournés, arbres abattus : on évalue à environ six cents le nombre des barricades dressées après la rupture de la trêve. Chiffre rapporté, encore impossible à vérifier rue par rue.

Début de l’insurrection 19 août

Au lendemain de la grève générale du 18, l’insurrection éclate. Le colonel Rol-Tanguy commande les FFI d’Île-de-France.

Trêve négociée 20 août (contestée)

Le consul de Suède Raoul Nordling obtient une trêve entre le commandement allemand et une partie de la direction de la Résistance. Sa portée et sa solidité sont vivement discutées dans les rangs de la Résistance.

Confirmé

Vague de grèves

Cheminots du métro, policiers le 15, PTT, gendarmes : les débrayages se multiplient jusqu’à la grève générale du 18 août.

Confirmé

Insurrection

Des policiers résistants occupent la Préfecture de police ; les FFI s’organisent sous le commandement de Rol-Tanguy. Issue ouverte.

Rapporté

Trêve Nordling

Trêve négociée par le consul de Suède pour évacuer les blessés. Approuvée par une tendance de la Résistance, dénoncée par une autre.

Confirmé

Barricades

La trêve est rompue ; environ six cents barricades se dressent dans la capitale. La ville se hérisse.

État arrêté au 21-22 août : tout fait postérieur au dressage des barricades est exclu de cette infographie.

Le nombre de barricades (~600) et l’ampleur des forces engagées sont des estimations rapportées, non des comptages vérifiés.

On ignore encore si et quand des renforts alliés atteindront la capitale.

Infographie

La 2e DB dans Paris : la progression, du 24 au 26 août

Reconstitution provisoire de l’entrée de la division Leclerc dans la capitale, établie d’après les premiers récits. Heures et toponymes divergent d’une source à l’autre et sont donnés sous toute réserve.

Avant-garde, 24 août au soir Hôtel de Ville

Le détachement du capitaine Dronne, dont la 9e compagnie dite « La Nueve », gagne le cœur de Paris. Le point d’entrée par le sud varie selon les récits — Porte d’Italie ou porte de Gentilly. Les cloches, dont Notre-Dame, se mettent à sonner.

Points d’appui réduits, 25 août Meurice · Sénat · École militaire · Concorde

Le gros de la division et la 4e division d’infanterie américaine donnent l’assaut aux principaux points d’appui allemands de la rive droite comme de la rive gauche.

Capitulation 25 août

Le général von Choltitz est capturé à l’hôtel Meurice ; la capitulation est signée dans la journée, puis contresignée par le colonel Rol-Tanguy à la gare Montparnasse.

Défilé 26 août

Descente des Champs-Élysées, de l’Étoile vers la Concorde, devant une foule immense.

Rapporté

Avant-garde Dronne

Le détachement du capitaine Dronne atteint l’Hôtel de Ville. L’heure couramment avancée, ~21h22, est rapportée sous réserve ; le gros de la division n’est pas encore là.

Confirmé

Entrée massive

La 2e DB et la 4e division d’infanterie américaine entrent en force et réduisent les points d’appui allemands.

Rapporté

Capitulation signée

Capture de von Choltitz au Meurice ; signature de la capitulation, dont l’heure (~14h45) diverge selon les récits ; double cérémonie, Rol-Tanguy contresignant à Montparnasse.

Confirmé

Défilé

Descente des Champs-Élysées et hommages dans la ville.

Heures et toponymes sont attribués, non établis : ~21h22 (avant-garde à l’Hôtel de Ville) et ~14h45 (signature) varient d’un récit à l’autre.

Le point d’entrée du détachement Dronne par le sud est diversement rapporté : Porte d’Italie ou porte de Gentilly.

Cette progression est reconstituée à chaud, d’après les premières dépêches et témoignages.

Infographie

Du 10 au 26 août : chronologie de la libération de Paris

Chronologie complète des journées d’août, des premières grèves au défilé. Les bilans chiffrés ne sont que des estimations provisoires, divergentes selon les sources, et seront révisés.

FFI et résistants ~800 à 1 600 morts (estimations)

Les premiers bilans des pertes parmi les FFI et les résistants varient fortement d’une source à l’autre. Fourchette donnée sous toute réserve.

2e division blindée ~71 à 130 tués / ~225 à 319 blessés (selon le périmètre retenu)

Pertes avancées pour la division Leclerc lors des combats de la capitale. Chiffres provisoires, à recouper.

Forces allemandes ~3 200 morts / ~12 800 prisonniers (estimations)

Pertes et reddition évaluées pour la garnison allemande. Comptage encore incertain au lendemain des combats.

Population civile ~582 morts / ~2 000 blessés (estimations)

Premier bilan rapporté pour les civils. Chiffres provisoires, susceptibles d’être revus à la hausse.

Confirmé

Grèves

Cheminots du métro, police le 15, PTT, gendarmes : les débrayages enflent jusqu’à la grève générale du 18 août. Tracts FFI signés « Rol ».

Confirmé

Insurrection

Occupation de la Préfecture de police par des policiers résistants, drapeau tricolore hissé. Rol-Tanguy commande les FFI d’Île-de-France.

Rapporté

Trêve Nordling

Trêve négociée par le consul de Suède pour évacuer les blessés. Approuvée par une tendance de la Résistance, dénoncée par une autre.

Confirmé

Barricades

La trêve est rompue ; environ six cents barricades se dressent dans la capitale.

Incertain

Ordre allié à Leclerc

On rapporte que le commandement allié aurait autorisé la marche de la 2e DB sur Paris. La nouvelle reste, dans la capitale, à l’état de rumeur non confirmée.

Rapporté

Avant-garde Dronne

Le détachement du capitaine Dronne atteint l’Hôtel de Ville (~21h22, rapporté). Les cloches sonnent.

Rapporté

Capitulation

Entrée massive de la 2e DB ; capture de von Choltitz au Meurice ; signature de la capitulation (~14h45, rapporté), contresignée par Rol-Tanguy à Montparnasse.

Confirmé

Discours à l’Hôtel de Ville

Allocution du général de Gaulle devant le CNR, le CPL et la foule (« Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! Mais Paris libéré ! »).

Incertain

Défilé et tirs

Descente des Champs-Élysées devant une foule immense ; Te Deum écourté à Notre-Dame ; des tirs éclatent sur la foule (Concorde, Notre-Dame), d’origine inconnue.

Tous les bilans chiffrés sont provisoires, divergents selon les sources et attribués comme tels : ils ne valent que comme estimations à chaud.

L’ordre allié à Leclerc (22-23 août) ne circule dans Paris que comme rumeur non confirmée.

L’origine des tirs du 26 août (Concorde, parvis et intérieur de Notre-Dame) demeure inconnue à ce jour ; aucune attribution n’est possible.

Heures (~21h22, ~14h45) et toponymes sont rapportés sous réserve.

Analyse

Opinion

Les acteurs du moment

Gouvernement français

Charles de Gaulle

Président du Gouvernement provisoire de la République française

Chef de la France libre depuis l’appel de juin 1940, il préside le Gouvernement provisoire et entend incarner la légitimité de l’État restauré. Il a paru à l’Hôtel de Ville au soir du 25 août et descend les Champs-Élysées le 26.

France libre

Philippe Leclerc de Hauteclocque

Général commandant la 2e division blindée

Général à la tête de la 2e DB, qui a reçu mission de marcher sur Paris. C’est à son poste de commandement de la gare Montparnasse qu’a été signée, le 25 août, la capitulation de la garnison allemande.

France libre

Henri Rol-Tanguy

Colonel, chef des Forces françaises de l’intérieur d’Île-de-France

Ancien des Brigades internationales, il commande les FFI de la région parisienne sous le nom de guerre « Rol ». Il a appelé à l’insurrection, tenu la Préfecture de police et contresigné, à Montparnasse, l’acte de reddition aux côtés de Leclerc.

Indéterminé

Dietrich von Choltitz

Général, gouverneur militaire du Gross-Paris

Général allemand nommé commandant du Grand Paris en août 1944. Il n’a pas exécuté l’ordre de destruction de la ville ; capturé à l’hôtel Meurice le 25 août, il a signé la reddition de sa garnison. On ignore les motifs de sa conduite.

France libre

Raymond Dronne

Capitaine de la 2e division blindée

Capitaine commandant le détachement précurseur de la 2e DB. C’est sa 9e compagnie, dite « La Nueve », composée en majorité de républicains espagnols, qui a atteint l’Hôtel de Ville au soir du 24 août.

Civil

Raoul Nordling

Consul général de Suède à Paris

Diplomate suédois qui a négocié, le 20 août, une trêve entre le gouverneur allemand et une partie de la direction de la Résistance, notamment pour l’évacuation des blessés. La portée et la solidité de cet accord sont contestées.

Gouvernement français

Georges Bidault

Président du Conseil national de la Résistance

Successeur de Jean Moulin à la tête du Conseil national de la Résistance. Il était présent à l’Hôtel de Ville lors de l’allocution du général de Gaulle au soir du 25 août.

Sources historiques utilisées

secondary

Libération de Paris

Synthèse encyclopédique de référence (chronologie, acteurs, chiffres).

secondary

Liberation of Paris

Version anglophone, utile pour les heures et la composition des unités.