À la une
Vue aérienne verticale de la rade de Toulon le 28 novembre 1942, au lendemain du sabordage : navires de guerre français à couple le long des quais, certains couchés ou coulés, panaches de fumée noire s’élevant des coques.

Toulon : les équipages sabordent la flotte

Royal Air Force, reconnaissance aérienne de la rade de Toulon, 28 novembre 1942 — domaine public (Wikimedia Commons).

Aux premières heures de ce vendredi, l’armée allemande a fondu par surprise sur l’arsenal de Toulon. Depuis le Strasbourg, l’amiral de Laborde a fait donner par radio l’ordre de saborder. Des explosions ont commencé à secouer la rade ; une lourde fumée monte au-dessus des bassins. Les équipages ont appliqué la consigne tenue depuis l’armistice : ne livrer la flotte ni aux Allemands, ni aux Britanniques.

Lucien Castéra 27 novembre 1942 7 min
Entretien

Le grand entretien du jour

La parole d’un acteur du moment, pour lire la crise depuis l’intérieur.

Un officier de l’arsenal de Toulon (anonymat préservé) — personnage composite

« Nous attendons, la main sur les vannes » — entretien avec un officier de l’arsenal

Depuis le 11 novembre, la Wehrmacht occupe l’ancienne zone libre. Toulon seule demeure, par accord provisoire, une enclave « neutre » où la marine garde ses navires et ses établissements. Un officier-marinier de l’arsenal, qui requiert l’anonymat, a accepté de nous décrire ce huis clos d’attente, de discipline et de consignes — sans rien savoir, dit-il, de ce que demain réserve.

Huit jours ont passé depuis l’entrée des Allemands en zone libre. Comment cela s’est-il su, à l’arsenal ?

Vite, et mal, comme toujours. Au matin du 11, on a appris que les colonnes allemandes avaient passé la ligne dans la nuit et descendaient vers le Midi. Radio Paris a diffusé un message où l’on nous expliquait que l’armée allemande « ne venait pas en ennemie du peuple français ». Vous imaginez l’effet d’une pareille phrase sur des marins. Personne, à bord, ne s’y est trompé : ce qui se passe, c’est l’occupation de ce qui restait de libre. Sur le moment, l’angoisse a été pour la flotte. On s’est demandé si les blindés allemands ne fonceraient pas droit sur les bassins. Et puis non. On s’est arrêté aux abords. On nous a laissé la place. Provisoirement, nous a-t-on dit. Ce mot, « provisoirement », nous le retournons depuis huit jours dans tous les sens.

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18 novembre 194213 min

Un quartier-maître de la flotte de Toulon, rescapé du sabordage (anonymat préservé) — personnage composite

« J’ai ouvert les vannes de mon propre bateau » — un marin rescapé raconte la nuit du sabordage

Il n’est ni officier ni chef : un homme du rang, un quartier-maître qui a reçu l’ordre, gagné son poste de sabordage et regardé sombrer son navire. Il a passé la nuit à bord, puis dans l’eau et le mazout de la rade. Quelques heures après l’évacuation, il raconte ce petit matin à sa hauteur — l’irruption des blindés, l’attente, les vannes qu’on ouvre, le froid, et cette idée simple qui tenait tout : que ces coques ne seraient « à personne d’autre que nous ».

Où étiez-vous quand la nuit a basculé ?

En bas, dans les coursives, à mon poste. On était sous pression réduite depuis des jours, les feux en veille, juste de quoi tenir les auxiliaires. Cette nuit-là je n’avais pas le quart tout de suite, mais personne ne dormait vraiment. On somnolait tout habillés, prêts à bondir. Il faisait ce froid humide de fin novembre qui prend dans le métal, qui vous entre dans les os malgré les chaudières. On attendait comme on attendait depuis le 11, depuis que les Allemands étaient descendus. Deux semaines à guetter, à sursauter pour rien. On s’était presque habitué à ne rien voir venir. Et puis voilà.

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27 novembre 194212 min

Articles secondaires

État des informations

Cette édition est tenue à chaud, sous censure, au fil de nouvelles fragmentaires. Elle rapporte ce qui est tenu pour sûr, cite la parole officielle sans l’endosser, donne les chiffres incertains en ordres de grandeur, et ne préjuge en rien de la suite.

Ce que l’on sait

  • Le 8 novembre 1942, les Alliés ont débarqué en Afrique du Nord française ; Vichy a rompu avec les États-Unis.
  • Le 11 novembre 1942, les troupes allemandes et italiennes ont occupé la zone sud ; Pétain a protesté par radio, sans ordre de résistance.
  • À l’aube du 27 novembre 1942, les équipages de Toulon ont sabordé la flotte (Strasbourg, Provence, Dunkerque parmi les pertes) ; cinq sous-marins ont forcé la passe ; bilan provisoire d’une douzaine de morts.

Ce que l’on ignore

  • Le décompte exact des navires détruits et l’heure précise de l’ordre de saborder.
  • Le sort des cinq sous-marins évadés, dont les destinations sont annoncées mais l’arrivée non établie.
  • La portée de la dissolution, ordonnée mais non encore exécutée, de l’armée d’armistice.

Le contexte

Depuis l’armistice du 22 juin 1940, la France est coupée par une ligne de démarcation : une zone nord occupée et une zone sud, dite « libre », administrée depuis Vichy, où subsistent une armée d’armistice réduite et, à Toulon, le gros de la flotte de guerre.

Le 8 novembre 1942, les forces anglo-américaines débarquent au Maroc et en Algérie. En riposte, les troupes allemandes et italiennes franchissent la ligne de démarcation le 11 novembre et occupent la zone sud, ne laissant hors de l’occupation directe que l’enclave de Toulon et sa flotte.

Dans la nuit du 26 au 27 novembre, les Allemands tentent de s’emparer de la flotte par surprise (opération Lila) ; les équipages la sabordent, en application d’une consigne tenue depuis 1940 — ne la livrer ni aux Allemands ni aux Britanniques, mémoire de Mers el-Kébir (3 juillet 1940).

En trois semaines, Vichy perd l’Empire d’Afrique du Nord, la zone qui portait le nom de « libre », et sa flotte ; la dissolution de l’armée d’armistice est ordonnée. L’État français survit comme administration, sans territoire non occupé, sans armée, sans flotte.

Carte de la journée

  • Toulon — rade et arsenal · France

    Grand port de guerre du Var. Depuis l’armistice de 1940, la flotte de haute mer y mouille ; en novembre 1942, la ville est la dernière enclave de métropole soustraite à l’occupation, avant le sabordage du 27.

  • Zone sud (« zone libre ») · France

    Moitié méridionale de la France laissée par l’armistice de juin 1940 à l’administration de Vichy. Envahie par la Wehrmacht et l’armée italienne le 11 novembre 1942.

  • Afrique du Nord française (Maroc, Algérie) · Maroc, Algérie

    Théâtre du débarquement anglo-américain du 8 novembre 1942, déclencheur de l’occupation de la zone sud et de la crise de Toulon.

  • Mers el-Kébir · Algérie

    Rade proche d’Oran où la Royal Navy attaqua la flotte française le 3 juillet 1940, à l’origine de la doctrine « ni aux Allemands, ni aux Britanniques ».

  • Montpellier · France

    Siège de la 16e division militaire, où le général de Lattre de Tassigny tenta, seul, de s’opposer à l’entrée allemande en zone sud.

8 novembre 1942

Le débarquement allié en Afrique du Nord

Trois têtes de pont anglo-américaines sur les côtes du Maroc et de l’Algérie, à l’aube du 8 novembre. Le nom de code de l’opération n’était pas public à l’époque.

Maroc (Casablanca, Safi, Mehdia) Force ouest

Commandée par le général américain Patton.

Oran Force centre

Commandée par le général américain Fredendall.

Alger Force est

Sous l’autorité du général Anderson ; combats interrompus dès le soir.

Forces de Vichy Résistance inégale

Combats au Maroc et devant Oran ; cessez-le-feu à Alger autour de l’amiral Darlan.

Incertain

Approche des convois

Les flottes alliées se présentent devant les côtes ; heures imprécises.

Rapporté

Débarquements

Prise de pied au Maroc et en Algérie ; combats franco-américains.

Rapporté

Cessez-le-feu à Alger

Le feu cesse dans la ville, Darlan présent sur place.

Le nom de code « Torch » n’était pas connu du public à l’époque.

Les heures de la nuit du 7 au 8 sont données en ordres de grandeur.

11 novembre 1942

L’avancée allemande sur la zone sud

En riposte au débarquement allié, la Wehrmacht franchit la ligne de démarcation au petit matin du 11 novembre et gagne la Méditerranée dans la journée ; l’Italie occupe la Côte d’Azur et la Corse.

Forces allemandes 1re et 7e armées

Sous le commandement du général Blaskowitz.

Forces italiennes Côte d’Azur, Corse

La 4e armée italienne occupe l’est de la zone et débarque en Corse.

Armée d’armistice Consignée

Garnisons restées l’arme au pied ; un seul ordre de résistance, à Montpellier.

Incertain

Franchissement de la ligne

Les premières colonnes passent en zone sud ; heure à recouper.

Rapporté

Progression vers le sud

Les blindés descendent vers le Rhône et la côte.

Rapporté

La Méditerranée atteinte

L’ancienne « zone libre » est entièrement occupée.

L’heure du franchissement (~5 h 25) repose sur une source reformulée, à recouper.

La date du 11 novembre coïncide avec l’anniversaire de l’armistice de 1918.

27 novembre 1942

La rade de Toulon, au matin du sabordage

Théâtre de l’attente puis de l’autodestruction : la grande et la petite rade, l’arsenal, le fort Lamalgue et la passe par où sortent les sous-marins. Les chiffres ne sont donnés qu’en ordres de grandeur, les sources divergeant.

Grandes unités perdues ≈ 3 cuirassés

Strasbourg, Provence, Dunkerque parmi les bâtiments détruits.

Total des navires plusieurs dizaines

Croiseurs, contre-torpilleurs, sous-marins, auxiliaires ; décompte non stabilisé.

Sous-marins sortis 5

Casabianca, Marsouin, Glorieux, Iris ont forcé la passe ; le Vénus s’est sabordé à l’entrée.

Bilan humain (provisoire) ≈ 12 morts, 26 blessés

Chiffres provisoires côté français.

Rapporté

Opération Lila

Deux groupes blindés allemands marchent sur l’arsenal.

Rapporté

Arrestation de Marquis

Le préfet maritime est appréhendé ; chars au fort Lamalgue vers 4 h 25.

Incertain

Ordre de saborder

Donné par radio depuis le Strasbourg ; heure non tranchée (5 h 25 / 5 h 35).

Rapporté

Explosions sur la rade

Les bâtiments coulent ou brûlent ; fumées visibles de loin.

Le décompte exact des navires n’est pas stabilisé : sous-totaux français et total anglophone (~77) ne concordent pas.

Les heures de la nuit sont approximatives.

Analyse

Analyse

Ce que l’on peut savoir — et ce que la radio nous cache

Depuis hier, une nouvelle immense court le pays : des troupes anglaises et américaines auraient débarqué sur les côtes d’Afrique du Nord. Mais cette nouvelle, beaucoup l’ont apprise non par le journal ni par le poste officiel, mais par une voix lointaine, brouillée, surgie de la TSF dans la nuit. À l’heure où chaque canal d’information dit autre chose, il importe de savoir qui parle, au nom de qui, et ce que l’on tait.

9 novembre 19429 min
Analyse

Mers el-Kébir, deux ans après : pourquoi la flotte ne se rendra à personne

À l’heure où les troupes allemandes franchissent la ligne de démarcation et où la rade de Toulon abrite le gros de nos forces navales, il faut relire le drame de Mers el-Kébir. Depuis ce 3 juillet 1940 où la Royal Navy a ouvert le feu sur d’anciens alliés, une doctrine s’est durcie dans la marine : la flotte ne se livrera à personne — ni à Berlin, ni à Londres. Clé de lecture d’un principe forgé dans la défiance.

18 novembre 194210 min

Opinion

Les acteurs du moment

Gouvernement français

Maréchal Philippe Pétain

Chef de l’État français

Chef de l’État installé à Vichy depuis juillet 1940. Au débarquement allié en Afrique du Nord, il rompt avec Washington ; à l’invasion de la zone sud, il n’oppose qu’une protestation radiodiffusée, sans ordre de résistance.

Gouvernement français

Pierre Laval

Chef du gouvernement de Vichy

Chef du gouvernement depuis avril 1942, partisan de la collaboration. Mandé en Allemagne au moment du débarquement allié en Afrique du Nord.

Gouvernement français

Amiral François Darlan

Chef des forces armées de Vichy, dauphin désigné du Maréchal

Présent par hasard à Alger lors du débarquement allié du 8 novembre 1942. Auteur, dès 1940, des consignes interdisant de livrer la flotte et prescrivant son sabordage en dernier recours.

Gouvernement français

Amiral Jean de Laborde

Commandant des Forces de haute mer à Toulon

À la tête de l’escadre de combat mouillée à Toulon. C’est de son navire-amiral, le Strasbourg, qu’est donné l’ordre de saborder la flotte à l’aube du 27 novembre 1942.

Gouvernement français

Vice-amiral André Marquis

Préfet maritime de Toulon

Responsable de la place et de l’arsenal de Toulon. Appréhendé par les forces allemandes à l’aube du 27 novembre, au déclenchement de l’opération sur la base.

Gouvernement français

Amiral Gabriel Auphan

Secrétaire d’État à la Marine

A rappelé le 11 novembre 1942 aux amiraux de Toulon les consignes héritées de Darlan : interdire l’accès des navires à toute force étrangère, négocier, saborder en dernier recours.

Gouvernement français

Général Jean de Lattre de Tassigny

Commandant la 16e division militaire (Montpellier)

Seul chef de l’armée d’armistice à avoir ordonné, le 11 novembre 1942, de s’opposer à l’entrée des troupes allemandes en zone sud. Arrêté pour avoir désobéi aux instructions du gouvernement.

Indéterminé

Général Johannes Blaskowitz

Général allemand commandant les forces engagées en zone sud

À la tête des armées allemandes qui franchissent la ligne de démarcation le 11 novembre 1942 et gagnent la Méditerranée dans la journée.

Sources historiques utilisées

secondary

Invasion de la zone libre

Déroulé de l’opération du 11 novembre 1942 (Anton/Attila), réaction de Vichy, cas isolé de De Lattre.

secondary

Opération Torch

Débarquement allié en Afrique du Nord, 8 novembre 1942, et réactions de Vichy.

secondary

Armée d’armistice

Statut de la flotte et de l’armée d’armistice ; dissolution ordonnée le 27 novembre 1942, exécutée en décembre.

secondary

Attaque de Mers el-Kébir

Bilan du 3 juillet 1940 (~1 295 morts, cuirassé Bretagne) et doctrine de méfiance navale qui en est issue.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — « Les Échos du Passé »

Les articles « à chaud » imitent la presse de novembre 1942, sous censure et sans connaissance de la suite. La parole officielle de Vichy y est citée et attribuée, jamais endossée ; les heures et décomptes incertains sont donnés en ordres de grandeur.