Entretien

Le grand entretien du jour

La parole d’un acteur du moment, pour lire la crise depuis l’intérieur.

Un commerçant du 14ᵉ arrondissement, resté dans Paris

Un commerçant resté dans Paris : « La ville a changé de maître sans qu’un coup de feu soit tiré »

Resté dans une capitale vidée des deux tiers de ses habitants, un petit commerçant du 14ᵉ arrondissement raconte les trois jours où Paris a changé de maître sans combattre : l’État parti, les volets clos, les avant-gardes entrées à l’aube du 14, les voitures à haut-parleurs ordonnant de rester chez soi, le couvre-feu, les horloges avancées d’une heure. Un long témoignage d’une ville livrée — amertume, dignité, sidération.

Quand avez-vous senti que la ville allait basculer ?

Bien avant qu’on le dise tout haut. Quand l’État s’en va, cela ne s’annonce pas au clairon, mais on le devine à mille petites choses. Les ministères qui déménagent leurs dossiers dans des camions, les administrations qui ne répondent plus, un commissariat où l’on trouve porte close. On a compris que ceux qui décident avaient plié bagage bien avant nous. Et quand ceux qui commandent partent en premier, le petit peuple, lui, se demande ce qu’on attend de lui : rester, fuir, obéir à qui ? Personne pour le lui dire. J’ai passé plusieurs jours dans ce vide-là, à écouter des bruits contradictoires, sans un ordre clair de personne.

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16 juin 1940, 11h1515 min

Un proche du général de Gaulle, à Londres

Un proche du général de Gaulle, à Londres : “Un appel ne suffit pas, mais il empêche le silence de gagner”

Au lendemain de la parole lancée sur les ondes britanniques, un des rares Français de Londres reçoit notre correspondante dans un bureau de fortune. Il refuse de transformer ce refus naissant en victoire imaginaire : il faudra des hommes, des navires, l’Empire, du temps, et rien n’est acquis. Un long entretien sur ce que peut et ne peut pas, ce mois de juin, une voix sans armée.

Soyons direct : un appel à la radio peut-il vraiment changer le cours des choses ?

Seul, non, et nous serions des charlatans de le prétendre. Une voix ne remplace ni un État, ni une armée, ni une flotte. Mais ne sous-estimez pas ce qu’elle empêche. Depuis huit jours, la seule parole française qui porte est celle de la défaite et de la demande d’armistice. Si rien ne lui répond, alors le silence devient un acquiescement, et la France entière paraît avoir renoncé. L’appel d’hier ne gagne rien ; il maintient ouverte une question que beaucoup voudraient déjà refermer. C’est peu, et c’est immense.

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19 juin 1940, 10h4015 min

Jeanne L., institutrice sur les routes

Sur les routes de l’exode : “On ne sait plus si l’on fuit une armée ou une rumeur”

Partie de la région parisienne avec deux enfants et une valise, une institutrice raconte la grande descente vers le sud : les départs sans adieu, les routes mitraillées, les nouvelles qui se contredisent d’une voiture à l’autre. Un long témoignage de cette France déplacée qui apprend la guerre entre deux bornes kilométriques, et pour qui les décisions de Bordeaux et de Londres arrivent toujours en retard.

Quand avez-vous compris qu’il fallait partir ?

Je ne suis pas sûre de l’avoir « compris ». On ne décide pas vraiment ; on est emporté. Un matin, les voisins chargeaient leur voiture sans un mot ; le boulanger avait baissé son rideau ; le maire ne répondait plus à rien. On entend dire que les Allemands sont à tant de kilomètres, on ne sait pas si c’est vrai, mais le doute devient insupportable. À un moment, rester paraît plus dangereux que de partir au hasard. Alors j’ai pris ce que deux mains pouvaient porter, j’ai pris les enfants, et j’ai fermé la porte. J’ai même tourné la clef, vous vous rendez compte ? Comme si une serrure protégeait encore quelque chose.

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18 juin 1940, 14h2514 min

Un capitaine de l’armée de terre, en repli au sud de la Loire

Un officier français, en repli : “On nous demande de poser les armes, et chacun cherche où est le devoir”

Après l’annonce du maréchal Pétain, un capitaine d’active, rencontré au cantonnement de ses hommes au sud de la Loire, dit le déchirement d’une armée vaincue mais non détruite. Faut-il obéir et cesser le combat, ou gagner l’Afrique du Nord avec ce qui reste ? Un long entretien sur la discipline, l’honneur et la flotte, recueilli au moment exact où la France hésite entre deux fidélités.

Vous avez entendu l’annonce du maréchal. Quelle a été votre première réaction ?

Un silence, d’abord, et puis deux réactions opposées dans la même poitrine. Une part de moi a éprouvé un soulagement honteux : on allait peut-être cesser de faire tuer des garçons pour reculer encore. Une autre part s’est révoltée. Cesser le combat, ce mot-là, dans la bouche d’un soldat, est presque un blasphème. J’ai regardé mes hommes ; certains pleuraient, d’autres riaient nerveusement, quelques-uns se sont tus pour toute la journée. On ne reçoit pas un tel ordre comme un autre. On le reçoit comme une amputation.

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18 juin 1940, 09h0015 min

Articles secondaires

État des informations

Cette édition se limite à l’état des nouvelles au 18 juin 1940 et traite les suites politiques au conditionnel.

Ce que l’on sait

  • Le gouvernement français s’est replié à Bordeaux.
  • Paris est occupée par les troupes allemandes depuis le 14 juin.
  • Le maréchal Pétain a demandé aux Français de cesser le combat.
  • Depuis Londres, le général de Gaulle appelle à poursuivre la guerre.

Ce que l’on ignore

  • Les conditions exactes d’un armistice ne sont pas encore connues.
  • On ignore combien de responsables français rejoindront la position défendue à Londres.
  • La situation réelle de nombreuses unités reste confuse dans l’exode et les communications rompues.

Le contexte

L’offensive allemande lancée le 10 mai a rompu le front occidental en quelques semaines.

L’exode de millions de civils complique les communications, les secours et la perception réelle de la situation militaire.

La décision française se joue désormais entre armistice, poursuite de la guerre depuis l’Empire et maintien de l’alliance britannique.

Carte de la journée

  • Bordeaux · France

    Ville de repli du gouvernement français au moment où Paris est occupée.

  • Londres · Royaume-Uni

    Point d’appui britannique d’où un appel à poursuivre la guerre est lancé.

  • Paris · France

    Capitale déclarée ville ouverte puis occupée par les troupes allemandes.

  • La Loire · France

    Ligne mouvante autour de laquelle se replient unités militaires et civils en exode.

Analyse

Opinion

Les acteurs du moment

France libre

Charles de Gaulle

Général de brigade à titre temporaire

Ancien sous-secrétaire d’État à la Guerre, il refuse l’idée d’une défaite définitive et tente de parler depuis Londres.

Gouvernement français

Philippe Pétain

Président du Conseil

Appelé au pouvoir dans l’effondrement militaire, il demande l’arrêt des combats et engage le pays vers l’armistice.

Gouvernement français

Paul Reynaud

Ancien président du Conseil

Partisan de la poursuite de la guerre avec l’Empire et les alliés, il a quitté le pouvoir au moment où l’option de l’armistice s’impose.

Royaume-Uni

Winston Churchill

Premier ministre britannique

Il cherche à maintenir la France dans la guerre et observe avec inquiétude la demande d’armistice.

Sources historiques utilisées

secondary

Les Français de l’an 40

Jean-Louis Crémieux-Brilhac · 1990

Synthèse utilisée pour la chronologie politique et militaire de juin 1940.

primary

L’Étrange Défaite

Marc Bloch · 1946

Témoignage et analyse d’un acteur de la défaite, mobilisé comme repère critique.

primary

Appel radiodiffusé du 18 juin

Charles de Gaulle · 1940

Texte de référence pour comprendre le geste politique de Londres.

editorial-reconstruction

Reconstitution journalistique

Les articles sont écrits comme si la rédaction suivait les événements au jour le jour, sans annoncer la suite.