Entretien

Le grand entretien du jour

La parole d’un acteur du moment, pour lire la crise depuis l’intérieur.

Un député rangé parmi les libéraux de la Chambre des représentants

Un député libéral, à l’heure où l’armée part au nord : “On nous a promis des libertés ; on nous demande d’abord une guerre”

L’Empereur a quitté Paris voici trois jours pour rejoindre l’armée ; la Chambre des représentants, à peine réunie, siège dans une capitale suspendue. Un député rangé parmi les libéraux — élu de printemps, partisan de l’Acte additionnel qu’il juge pourtant trop timide — accepte de nous parler. Il dit soutenir la défense du sol, redouter une guerre longue, et refuser que le canon serve d’excuse à retarder les libertés qu’on vient de jurer. Un long entretien qui restitue la voix d’une opposition loyale, au matin d’une campagne dont nul, ici, ne connaît encore le premier engagement.

L’Empereur est parti rejoindre l’armée. La nation veut-elle vraiment cette guerre ?

Voilà la question que l’on n’ose pas poser tout haut, et vous me la posez d’entrée. Je vous répondrai sans détour : la nation ne veut pas la guerre, elle la subit. Ce n’est pas la même chose. On nous invitera à confondre les deux, à prendre la résignation pour de l’enthousiasme, parce qu’un peuple qui se défend a l’air de vouloir se battre. Mais regardez autour de vous : les campagnes se souviennent des conscriptions, les villes des impôts, les familles des absents qui ne sont pas revenus des dernières campagnes. On accepte de défendre le sol parce qu’il le faut ; on ne réclame pas une guerre de plus. Distinguer ces deux sentiments, c’est déjà tout mon propos.

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15 juin 181515 min

Un officier proche du grand quartier général impérial

Un officier de l’état-major impérial : “Cette bataille se gagne peut-être autant à l’est que devant Wellington”

À quelques lieues du champ de bataille, un officier proche du grand quartier général accepte de parler à visage couvert. Il décrit une journée suspendue à trois inconnues — le terrain détrempé, le silence de Grouchy, l’ombre des Prussiens — et refuse de transformer l’espoir français en certitude. Un long entretien qui restitue la lecture d’un état-major le 18 juin au soir, sans rien préjuger de l’issue.

Disons les choses simplement : où en est-on, à cette heure ?

Dans une bataille frontale, mon métier m’interdit de répondre simplement. Ce que je puis dire, c’est que nous avons attaqué tard. Le sol était trop gorgé d’eau ce matin pour mettre l’artillerie en batterie comme il l’aurait fallu ; on a attendu que la terre raffermisse un peu sous les roues. Ce délai, qui paraît un détail, nous a coûté des heures que nous n’avions pas. Une bataille comme celle-ci se compte moins en hommes qu’en heures de jour restantes.

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18 juin 1815, 18h3016 min

Un agent de change de la place de Paris

Un agent de change parisien : “La première marchandise cotée ce matin, c’est la confiance”

Pendant que les armées se cherchent en Belgique, la place de Paris cote déjà la peur. Dans son cabinet, un agent de change explique comment une rumeur de bataille devient un prix, pourquoi le souvenir des assignats hante encore chaque porteur de rente, et ce que la Bourse guette vers Londres et la ligne du télégraphe de Lille. Un long entretien sur l’autre champ de bataille des Cent-Jours : celui du crédit.

La bataille n’est pas tranchée, et pourtant vous dites que la place « cote » déjà. Que peut-on coter quand on ne sait rien ?

On cote précisément cela : le fait de ne rien savoir. Une place financière ne vit pas des nouvelles, elle vit de l’écart entre ce qu’on craint et ce qu’on espère. Ce matin, je vois peu d’ordres fermes et beaucoup de gens qui passent une tête à la porte pour demander « alors ? ». Cette retenue est elle-même un prix. Dans un marché étroit comme le nôtre, l’absence d’ordres en dit presque autant que la panique : chacun attend que l’autre se découvre le premier.

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19 juin 1815, 09h1515 min

Un chirurgien-major du service de santé aux armées

Un chirurgien-major aux armées : “Sur ma table, il n’y a ni vainqueur ni vaincu, seulement des blessures”

Pendant que la bataille gronde encore, un chirurgien-major reçoit dans une grange transformée en ambulance les premiers blessés des deux camps. Il décrit le tri des hommes, la vitesse de l’amputation, la douleur sans remède et l’ennemie invisible qu’est la gangrène. Un entretien rare, recueilli au plus près du fer, qui ignore tout du sort des armes mais sait déjà le prix du sang.

La bataille n’est pas finie, et vous opérez déjà. Comment décidez-vous par qui commencer ?

Par celui que je puis encore sauver, et non par celui qui crie le plus fort. C’est la règle la plus dure de mon métier et la plus nécessaire. On porte ici des hommes par dizaines ; si je m’acharnais une heure sur un cas désespéré, trois autres mourraient pendant ce temps d’une blessure que dix minutes auraient suffi à arrêter. Je regarde donc d’abord les hémorragies, les membres broyés qu’il faut retrancher vite, et je laisse à part, je l’avoue avec peine, ceux que rien ne sauvera. Trier, ce n’est pas être insensible ; c’est refuser de gaspiller le peu de temps que la guerre nous laisse.

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18 juin 1815, à la nuit tombante15 min

Articles secondaires

Guerre

De l’autre côté de la crête : ce que l’on distingue de l’armée anglo-hollandaise sur le plateau de Mont-Saint-Jean

Face à nos lignes, l’armée du duc de Wellington a garni la hauteur puis s’est en partie dérobée derrière la crête de Mont-Saint-Jean. À la lunette et de recoupement en recoupement, on devine plusieurs drapeaux — Britanniques, Allemands au service anglais, contingents du royaume uni des Pays-Bas, Brunswickois en deuil de leur duc — et trois fermes verrouillées. Ce que l’on voit, ce que l’on suppose, ce que l’on ignore.

19 juin 18158 min
État des informations

Cette édition s’en tient aux informations plausiblement disponibles le 18 juin 1815 et ne révèle pas l’issue de la bataille.

Ce que l’on sait

  • L’armée française fait face aux forces commandées par Wellington au sud de Bruxelles.
  • Les Prussiens ont été battus à Ligny, mais leur capacité de regroupement reste discutée.
  • La pluie de la veille a rendu le terrain difficile pour l’artillerie et les mouvements de troupes.
  • La journée est suivie avec inquiétude à Paris, Londres, Vienne et Berlin.

Ce que l’on ignore

  • La position exacte d’une partie des forces prussiennes reste incertaine.
  • Les pertes réelles ne peuvent pas être établies pendant les combats.
  • On ignore si Napoléon engagera sa réserve impériale dans l’après-midi.
  • Les délais de transmission rendent les nouvelles venues du front difficiles à confirmer.

Le contexte

Depuis son retour de l’île d’Elbe, Napoléon cherche à empêcher les puissances européennes de coordonner une offensive générale contre la France.

La campagne engagée en Belgique vise à séparer les armées alliées avant qu’elles ne puissent réunir leurs forces.

À Paris, les soutiens de l’Empereur espèrent une victoire rapide, tandis que ses adversaires redoutent une nouvelle guerre longue.

Carte de la journée

  • Waterloo · Belgique

    Village au sud de Bruxelles autour duquel les armées se font face.

  • Mont-Saint-Jean · Belgique

    Crête tenue par les forces de Wellington, élément central de la position alliée.

  • Hougoumont · Belgique

    Ferme fortifiée où les combats paraissent particulièrement violents.

  • La Haye Sainte · Belgique

    Point d’appui situé près du centre allié, suivi de près par les observateurs.

  • Paris · France

    Capitale suspendue aux nouvelles du front belge.

Infographie

Forces en présence et déroulé de la journée du 18 juin

Repères de rédaction établis d’après les dépêches et les recoupements parvenus à cette heure. Les volumes de forces sont des ordres de grandeur, non des chiffres assurés.

Armée française engagée env. 70 000

Ordre de grandeur des forces disponibles autour de Napoléon.

Forces de Wellington env. 68 000

Armée composite alliée, tenue autour de Mont-Saint-Jean.

Position prussienne incertaine

Les mouvements venus de l’est restent difficiles à confirmer.

Fenêtre de décision avant la nuit

La bataille paraît aussi se jouer contre le temps.

Confirmé

Ouverture du feu français

L’artillerie entre en action après une matinée ralentie par le terrain.

Rapporté

Hougoumont fixe les regards

Le point d’appui allié absorbe une partie notable des combats.

Rapporté

Charges de cavalerie

Des attaques massives sont signalées contre les lignes alliées.

Incertain

Réserve impériale observée

Plusieurs mouvements suggèrent une possible attaque décisive.

Ce relevé ne révèle pas l’issue de la bataille.

Les chiffres sont présentés comme des estimations de rédaction.

Les mouvements prussiens restent volontairement traités au conditionnel.

Analyse

Opinion

Les acteurs du moment

France

Napoléon Bonaparte

Empereur des Français

Revenu de l’île d’Elbe, il tente de reprendre l’initiative avant que la coalition ne concentre toutes ses forces.

Coalition

Arthur Wellesley, duc de Wellington

Commandant des forces alliées anglo-néerlandaises

Le général britannique tient une position défensive au sud de Bruxelles et attend des nouvelles de ses alliés prussiens.

Coalition

Gebhard Leberecht von Blücher

Commandant de l’armée prussienne

Battu deux jours plus tôt à Ligny, il tente de maintenir son armée en état de peser sur la campagne.

France

Michel Ney

Maréchal de France

Surnommé le Brave des braves, il commande une partie centrale du dispositif français pendant cette journée confuse.

France

Emmanuel de Grouchy

Maréchal de France

Détaché à la poursuite des Prussiens, son éloignement nourrit déjà de nombreuses interrogations dans les états-majors.

Sources historiques utilisées

secondary

The Campaigns of Napoleon

David G. Chandler · 1966

Ouvrage de synthèse utilisé pour vérifier la chronologie générale des opérations.

secondary

1815

Henry Houssaye · 1893

Récit détaillé des Cent-Jours, consulté pour les acteurs et les débats de l’époque.

primary

The Dispatches of Field Marshal the Duke of Wellington

Arthur Wellesley · 1838

Correspondances et dépêches utiles pour restituer la perspective britannique.

editorial-reconstruction

Reconstitution journalistique

Les formulations à chaud sont écrites comme un média du moment, sans annoncer la suite historique.

secondary

Le marché financier français au XIXe siècle

Publications de la Sorbonne

Repère utilisé pour éviter de projeter une Bourse moderne sur un marché alors surtout dominé par les effets publics et les rentes.