À la une
Napoleon en campagne par temps de neige.

L'Empereur est de retour aux Tuileries

Jean-Louis-Ernest Meissonier, 1814, Campagne de France — domaine public (Wikimedia Commons).

Napoléon a franchi le seuil des Tuileries dans la nuit du 18 au 19 décembre, treize jours après avoir quitté Smorgoni à bride abattue. Il laisse derrière lui une armée dont l'état exact demeure ignoré à Paris, et un commandement confié à Murat. La cour retrouve son maître ; l'Europe retiendra son souffle.

La rédaction Paris, 19 décembre 1812 6 min
Entretien

Le grand entretien du jour

La parole d’un acteur du moment, pour lire la crise depuis l’intérieur.

Un officier de nos chevau-légers lanciers polonais, au bivouac sur le Niémen

Entretien | « Nous marchons pour la Pologne » — un officier de nos lanciers polonais, au bivouac sur le Niémen

Ils sont près de cent mille sous nos aigles, le plus fort contingent après les Français, et nul ne passe le fleuve d’un pas plus résolu. Depuis que l’Empereur, dans sa proclamation, a nommé « seconde guerre de Pologne » la campagne qui s’ouvre, un espoir vieux de vingt ans remonte dans les rangs polonais. Nous avons recueilli, au bivouac, les propos d’un officier subalterne de nos chevau-légers lanciers — un homme qui espère la résurrection de sa patrie sans encore oser la tenir pour promise.

Vous passez le Niémen ce matin. Quel sentiment court dans vos rangs à l’instant d’entrer sur les terres du tsar ?

Une joie que je ne saurais bien vous dire, monsieur, et qui n’a rien de bruyant. Nous ne sommes pas des conscrits qu’on mène à une guerre étrangère. Cette terre où nous entrons, beaucoup d’entre nous la tiennent pour à demi polonaise, arrachée aux nôtres du temps de nos pères. Franchir ce fleuve, ce n’est pas envahir : c’est, pour nous, revenir. Les hommes se signent, embrassent la crosse de leur lance, et vont. Il y a plus de recueillement que de cris. On sent que quelque chose de très ancien va peut-être se dénouer.

Lire l’entretien
Sur les bords du Niémen, 24 juin 181215 min

Un chirurgien-major de la Grande Armée, aux ambulances de la Moskova

Entretien | « On coupe pour sauver » — Un chirurgien-major raconte les ambulances de la Moskova

Derrière la ligne de feu, à quelques centaines de toises de la grande redoute, les ambulances n’ont pas désempli de la journée. Les voitures légères imaginées par le baron Larrey pour porter les chirurgiens au plus près des rangs ont ramené sans relâche leur charge d’hommes brisés par le canon. Nous avons trouvé, au soir de la plus grande bataille qu’on ait vue, un chirurgien-major du service des ambulances, le tablier raidi, la scie encore à portée de main. Il a bien voulu dire ce qu’est son métier les jours de bataille : couper vite, couper tôt, et disputer à la gangrène le peu qu’on peut lui reprendre.

Depuis quand êtes-vous à la table, et à quel rythme ?

Depuis le matin, monsieur, depuis que le canon a donné, vers six heures. Le premier homme m’est arrivé avant qu’il fît tout à fait jour, et je n’ai pas quitté la table depuis, sinon pour changer de tablier quand il ne tenait plus qu’au sang. On m’en pose un, je l’ôte ou je le panse, on me l’enlève, et le suivant est déjà là qu’on couche à sa place. La table ne s’est pas refroidie de la journée. Je ne saurais vous dire combien j’en ai vus passer ; je sais seulement que chaque fois que je lève les yeux, la file est aussi longue qu’à l’heure d’avant.

Lire l’entretien
Aux ambulances de la Moskova, 8 septembre 181215 min

Madame Hortense Delaunay, épouse d'un capitaine de la Grande Armée, en campagne de Russie

Entretien | « Nous vivons de placards et de silences » — une épouse d'officier raconte la nuit où Paris crut l'Empereur mort

Dans la nuit du 22 au 23 octobre, un bruit a couru Paris avant le jour : l'Empereur serait tombé « sous les murs de Moscou », l'Empire à bas, un gouvernement nouveau en train de se faire. Au matin, des placards ont démenti : l'Empereur vit, un homme est arrêté, l'ordre est rentré dans ses gonds. Madame Hortense Delaunay, épouse d'un capitaine de la Grande Armée parti aux armées ce printemps, a vécu ces heures dans son logement de la rive droite. Elle nous parle de cette peur d'une nuit — et de l'autre, celle qui ne la quitte plus depuis des semaines : l'absence de nouvelles de son mari.

Madame, on dit que vous avez appris avant le jour cette nouvelle qui a tant remué Paris. Comment cela vous est-il venu ?

Par la rue, monsieur, comme presque tout ce que nous apprenons. Il faisait encore nuit. J'ai entendu du bruit sous mes fenêtres, des pas, des voix qui n'étaient pas des voix de gens qui rentrent d'un souper. J'ai cru d'abord à une querelle. Puis on a frappé chez ma voisine, la femme du perruquier, et je l'ai entendue descendre. Quand elle est remontée, elle est venue à ma porte, tout habillée de travers, et elle m'a dit ce mot que je n'oublierai pas : « On dit que l'Empereur est mort. » Voilà. Pas un journal, pas une affiche, pas un homme en place. Une voisine en jupon, avant l'aube, qui répète ce qu'un autre lui a soufflé dans l'escalier. C'est ainsi que la plus grande nouvelle du monde entre chez vous : par la porte de service, sans qu'on sache d'où elle vient ni si elle est vraie.

Lire l’entretien
Paris, 23 octobre 181215 min

Un sergent d'infanterie de ligne, rescapé de la retraite de Russie

Entretien | « J'ai passé les ponts de la Bérézina » — Le récit d'un survivant de la retraite

Il marche depuis Moscou. Ses pieds sont enveloppés de chiffons, son shako a disparu, il n'a plus de fusil. Nous l'avons rencontré sur la route, près de Molodetchno, dans la cohue des hommes qui vont vers l'ouest. Le sergent Antoine Bréval, de l'infanterie de ligne, a franchi la Bérézina il y a cinq jours. Il raconte ce qu'il a vu — le froid, la faim, les ponts, la ruée du matin. Il parle bas, sans colère, comme un homme qui a cessé de s'étonner.

Sergent, vous êtes parti de Moscou. Quand cela ? Dans quel état était votre régiment ce jour-là ?

Nous avons quitté Moscou le 19 octobre, par un temps encore doux. Je vous assure qu'on est partis presque gaiement, ou du moins soulagés : la ville brûlée n'était plus tenable, on nous disait qu'on rentrait vers des pays plus riches, vers Smolensk et ses magasins. La colonne était longue à n'en plus finir, chargée de tout ce qu'on avait ramassé dans les décombres — des pelisses, de l'argenterie, des icônes, des voitures pleines de butin. On aurait dit un déménagement plus qu'une armée. Les premiers jours, on marchait bien ; on croyait le plus dur derrière nous. On ne savait pas encore ce que c'était que la route.

Lire l’entretien
Aux armées, près de Molodetchno, 3 décembre 181214 min

Fédor Vassilievitch Rostopchine, gouverneur général de Moscou

Entretien | « Qui a mis le feu à Moscou ? » — Le comte Rostopchine, gouverneur, répond à nos questions

On l’accuse, dans toute la Grande Armée, d’avoir ordonné de réduire en cendres l’antique capitale des tsars avant de l’abandonner à nos troupes. Les preuves, dit-on, s’accumulent : les pompes à incendie emmenées, les forçats lâchés, les foyers rallumés à mesure qu’on les éteignait. Le comte Fédor Vassilievitch Rostopchine, gouverneur général de Moscou, nie tout. Mais il nie d’une manière singulière — en accusant les nôtres, en invoquant un peuple qui se serait brûlé lui-même, en se réfugiant dans une grandeur antique. Entretien reconstitué, où l’homme esquive autant qu’il répond.

Comte, l’Empereur des Français vous accuse nommément d’avoir fait brûler Moscou. Avez-vous donné l’ordre d’incendier votre propre capitale ?

Voilà une accusation bien commode pour ceux qui ont vu fondre sous eux la conquête qu’ils croyaient tenir. Non, monsieur, je n’ai signé aucun ordre d’incendie. Cherchez-le, ce papier ; produisez-le. Vous ne le trouverez pas, pour la raison qu’il n’existe pas. Que votre maître ait besoin d’un coupable, je le conçois : il est plus doux d’avoir été brûlé par la perfidie d’un gouverneur que par sa propre imprudence. Mais qu’on me montre la preuve, et non la rumeur d’un bivouac. Un homme de ma naissance ne se justifie pas devant des on-dit.

Lire l’entretien
Paris, 9 octobre 181216 min

Le prince Nikolaï Volkonsky

« Le français est la langue dans laquelle je souffre » — entretien avec le prince Volkonsky

Russe de naissance, Parisien de cœur depuis vingt ans, le prince Nikolaï Volkonsky vit la campagne de Russie comme une blessure intime. Rencontré dans son hôtel particulier du faubourg Saint-Germain, il nous a reçus avec cette courtoisie distante qui est la marque des grandes maisons — et qui ne dit pas tout.

Monsieur le prince, vous m'avez accordé cet entretien sans hésiter. En des temps pareils, certains auraient craint de s'exprimer.

J'ai passé l'âge de me taire par prudence, et trop jeune encore pour me taire par sagesse. Entre les deux, il reste quelques heures de conversation possible. Je vous reçois parce que le silence, lui aussi, dit des choses — et pas toujours celles qu'on voudrait. Un homme de ma condition qui refuse de s'expliquer laisse entendre qu'il a des raisons de le faire. J'aime mieux parler. Les malentendus se dissipent plus aisément dans les mots que dans leur absence.

Lire l’entretien
Paris, 22 octobre 18129 min

Articles secondaires

À la une

Le 29e Bulletin : l’Empereur reconnaît le désastre

Le Moniteur universel de ce 17 décembre publie le 29e Bulletin de la Grande Armée, daté de Molodetchna le 3 décembre. Pour la première fois, le pouvoir impérial avoue l’ampleur de la catastrophe survenue en Russie. Le Bulletin l’impute tout entière au grand froid tombé brusquement sur l’armée le 6 novembre. Une nouvelle qui frappe Paris de stupeur — et qu’achève une dernière ligne sur la santé de Sa Majesté.

Paris, 17 décembre 18127 min
État des informations

Cette séquence couvre la campagne de Russie de juin à décembre 1812, telle qu'elle est connue à Paris au fil des courriers. Horizon d'ignorance : fin décembre 1812. Aucun fait postérieur n'est utilisé dans les articles.

Ce que l’on sait

  • La Grande Armée a franchi le Niémen le 24 juin 1812 et est entrée dans Moscou le 14 septembre.
  • Moscou a été ravagée par un incendie dans les jours qui ont suivi l'entrée des Français.
  • Le 29e Bulletin a reconnu publiquement les pertes considérables de la retraite.
  • Napoléon a quitté l'armée à Smorgoni le 5 décembre et est rentré aux Tuileries la nuit du 18 au 19 décembre, laissant le commandement à Murat.

Ce que l’on ignore

  • L'état exact des effectifs survivants de la Grande Armée n'est pas connu à Paris à la mi-décembre 1812.
  • Les intentions de l'Empereur pour la suite — nouvelle campagne, négociation, défense — ne sont pas publiquement arrêtées.
  • L'attitude des alliés allemands de la Confédération du Rhin face à ce revers demeure incertaine.

Le contexte

La Grande Armée, forte de quelque 450 000 hommes ayant effectivement franchi le Niémen (sur une armée totale de près de 600 000), a envahi la Russie le 24 juin 1812.

Les armées russes refusèrent la bataille rangée, pratiquant la retraite et la terre brûlée depuis la frontière jusqu'à Moscou.

La bataille de la Moskova (Borodino, 7 septembre) coûta à chaque camp plus de 30 000 hommes ; Moscou fut prise le 14 septembre mais incendiée avant l'entrée des Français.

L'attente d'une paix qui ne vint jamais contraignit Napoléon à évacuer Moscou le 19 octobre. La retraite tourna au désastre : froid, famine, harcèlement russe.

Le passage de la Bérézina (26-28 novembre) fut une catastrophe mais permit de sauver des milliers d'hommes grâce aux pontonniers du général Éblé.

Le 29e Bulletin (publié à Paris le 17 décembre) avoua le désastre. Napoléon rentra aux Tuileries le 19 décembre, laissant le commandement à Murat.

Carte de la journée

  • Moscou · Russie

    Ancienne capitale des tsars, ville sainte de la Russie orthodoxe. Prise par la Grande Armée le 14 septembre 1812, incendiée avant l'entrée des Français.

  • Borodino (la Moskova) · Russie

    Champ de bataille du 7 septembre 1812. La bataille la plus sanglante de la campagne (plus de 30 000 morts et blessés de chaque côté).

  • Bérézina · Biélorussie

    Rivière traversée par la Grande Armée en retraite les 26-28 novembre 1812. Passage catastrophique, sauvé par les pontonniers d'Éblé.

  • Smolensk · Russie

    Ville stratégique sur le Dniepr, prise par la Grande Armée les 17-18 août 1812 après de violents combats. Incendiée par les Russes avant leur retraite.

Analyse

Opinion

Les acteurs du moment

France

Napoléon Ier

Commandant en chef de la Grande Armée, Empereur des Français

Napoléon Bonaparte (1769-1821), Empereur des Français, conduit personnellement la campagne de Russie de juin à décembre 1812.

Coalition

Mikhaïl Koutouzov

Commandant en chef de l'armée russe (à partir d'août 1812)

Général russe (1745-1813), nommé commandant en chef le 17 août 1812 (calendrier julien) en remplacement de Barclay de Tolly. Vainqueur moral de la campagne.

Coalition

Mikhaïl Barclay de Tolly

Commandant en chef des armées russes (juin-août 1812), puis commandant de la 1re armée

Général russo-livonien (1761-1818), auteur de la retraite stratégique qui épuisa la Grande Armée.

France

Michel Ney

Maréchal d'Empire, commandant du IIIe Corps

Maréchal d'Empire (1769-1815), duc d'Elchingen. Couvrit la retraite avec le IIIe Corps ; traversa le Dniepr sur la glace à Krasnoï en novembre 1812.

France

Jean-Baptiste Éblé

Général de brigade, commandant du génie de la Grande Armée

Général français (1758-1812). Ses pontonniers construisirent les ponts de la Bérézina (26-28 novembre 1812), sauvant des milliers d'hommes. Il mourut d'épuisement le 31 décembre 1812.

Sources historiques utilisées

secondary

Campagne de Russie (1812) — Wikipédia FR

Notice de référence pour la chronologie de la campagne, les effectifs, les batailles (Smolensk, Borodino, Berezina), la retraite et les sources primaires.

primary

Le Moniteur universel, Paris, 1812

Organe officiel de l'Empire napoléonien. Publie les Bulletins de la Grande Armée et les communiqués officiels sur la campagne de Russie.

primary

29e Bulletin de la Grande Armée

Napoléon Ier · 1812

Dicté le 3 décembre 1812 à Maladetchna, publié dans Le Moniteur universel le 17 décembre 1812. Premier aveu officiel du désastre de la retraite.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Articles rédigés à chaud imitant la presse parisienne de 1812. Horizon d'ignorance : fin décembre 1812. Aucun fait postérieur à la date de parution de chaque article n'est utilisé.