Entretien

Le grand entretien du jour

La parole d’un acteur du moment, pour lire la crise depuis l’intérieur.

Paul Barras, directeur

Paul Barras, directeur : « Je suis ici depuis quatre ans, et j’y suis encore »

Seul des cinq directeurs fondateurs encore en place, quatre ans après l’établissement du régime, Paul Barras reçoit dans les ors du Luxembourg avec l’aisance d’un homme qui a vu passer tous les orages. Il balaie d’un revers de main les rumeurs de complot et les bruits de révision qui courent les salons. Il parle de Sieyès avec dédain, de Bonaparte avec la familiarité du protecteur, de sa propre réputation avec une hauteur souveraine. Un long entretien où affleure pourtant, sous l’assurance, la solitude d’un directeur que ses collègues ne lui doivent plus rien.

Vous êtes le dernier des cinq directeurs fondateurs encore en place. Quatre ans, deux présidences : d’où vous vient cette permanence ?

De ce que je n’ai jamais confondu la politique avec les phrases. Regardez qui est entré ici avec moi à l’automne de 1795, et regardez qui reste : moi seul. Les autres ont cru qu’on gouvernait avec des principes, ou avec des systèmes, ou avec de la vertu ; ils sont tombés les uns après les autres, et je suis toujours dans ce fauteuil. Cela ne tient pas au hasard, monsieur. Cela tient à ce que j’ai toujours vu venir la vague avant qu’elle ne se lève, et à ce que je me suis toujours trouvé du bon côté quand elle est retombée. On me dit habile ; je veux bien de ce compliment-là. J’ai fait Thermidor quand il fallait abattre Robespierre, j’ai fait Vendémiaire quand il fallait mater les royalistes, j’ai fait Fructidor quand il fallait les mater encore. À chaque secousse, le régime a eu besoin d’un homme qui ne tremble pas. Cet homme, c’était moi. Voilà pourquoi j’y suis encore, et pourquoi j’entends y rester.

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17 brumaire an VIII, après-midi15 min

Emmanuel-Joseph Sieyès, directeur

Le directeur Sieyès : “La République meurt moins de ses ennemis que de son impuissance”

Au soir d’une journée où les Conseils ont été convoqués hors de Paris et un commandement militaire confié à Bonaparte, l’homme que l’on dit le cerveau de l’opération nous reçoit. Il défend la nécessité d’une refonte du régime sans dire jusqu’où elle ira, et balaie le mot de coup d’État tout en sachant qu’on l’y attend. Un long entretien qui éclaire la logique froide d’un juriste convaincu que le Directoire se meurt de sa propre mécanique.

Pourquoi parler aujourd’hui de salut de la République ? Est-elle donc en danger de mort ?

Elle l’est, mais pas de la manière dont on l’imagine. On guette toujours l’ennemi du dehors, le royaliste, le jacobin, l’étranger. Le mal est plus intime : il est dans nos institutions mêmes. Depuis des années, ce gouvernement ne se maintient qu’en se faisant violence à lui-même, en annulant des élections, en proscrivant des élus, en se sauvant chaque automne par un expédient. Une République qui doit se trahir tous les ans pour survivre est déjà malade jusqu’à l’os. Le salut dont je parle n’est pas une formule de circonstance ; c’est le constat d’un médecin au chevet d’un corps que les remèdes ordinaires n’atteignent plus.

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18 brumaire an VIII, soir16 min

Lucien Bonaparte, président du Conseil des Cinq-Cents

Lucien Bonaparte, président des Cinq-Cents : “Je suis le frère du général, mais je préside l’Assemblée — et c’est elle que je servirai”

À vingt-quatre ans, il occupe le fauteuil d’où dépend, peut-être, le sort de la journée. Frère du général à qui l’on vient de confier les troupes, président du Conseil des Cinq-Cents, Lucien Bonaparte se débat dans une contradiction qu’il refuse d’admettre : sauver le régime sans paraître le renverser. Un long entretien, au soir du 18 brumaire, avec l’homme qui jure de protéger la représentation nationale qu’on s’apprête à déplacer.

Vous présidez les Cinq-Cents et vous êtes le frère du général. Laquelle de ces deux fidélités l’emporte ce soir ?

Vous posez la question comme si elles devaient s’opposer ; je refuse ce piège. J’aime mon frère, je ne m’en cache pas, et je crois à ce qu’il représente pour le pays. Mais je siège dans ce fauteuil par la volonté de l’Assemblée, et c’est elle que j’ai juré de servir. Si demain ces deux devoirs se contredisaient, alors seulement il faudrait choisir, et je vous assure que je choisirais la représentation nationale, car c’est d’elle que je tiens ma charge. Mais je ne crois pas qu’on en vienne là. Toute mon action vise précisément à ce que ce choix déchirant ne se présente jamais.

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18 brumaire an VIII, soir15 min

Joseph Fouché, ministre de la Police générale

Joseph Fouché, ministre de la Police : “Mon métier, aujourd’hui, est de veiller à ce qu’il ne se passe rien”

L’homme qui tient Paris dans sa main reçoit peu et parle moins. Ministre de la Police générale, Joseph Fouché observe la journée avec le détachement d’un joueur qui n’a pas encore montré sa carte. Un long entretien glaçant de lucidité, où l’on comprend qu’une révolution peut tenir, ce jour-là, moins aux discours des assemblées qu’au calme savamment entretenu des rues.

Vous êtes ministre du Directoire. Que faites-vous, aujourd’hui, pour le défendre ?

Je maintiens l’ordre, ce qui est, croyez-moi, le plus grand service qu’on puisse rendre à n’importe quel pouvoir. Vous attendiez peut-être que je vous parle de fidélité, de serment, de dévouement à la chose publique ? Ce sont là des mots pour les tribunes. Mon office est plus humble et plus utile : empêcher que Paris ne s’embrase. Un gouvernement ne tombe pas parce qu’un ministre cesse de l’aimer ; il tombe quand la rue se soulève. Tant que la rue reste calme, le régime, quel qu’il soit, a une chance de durer. C’est à ce calme que je travaille. Le reste ne me regarde pas.

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18 brumaire an VIII, après-midi15 min

Jean-Baptiste Jourdan, général et député de la Haute-Vienne au Conseil des Cinq-Cents

Le général Jourdan, député : “On invoque un complot sans preuve pour livrer la représentation nationale au sabre”

Tandis que les Anciens décrètent le transfert des Conseils à Saint-Cloud et qu’un commandement des troupes de Paris est remis à Bonaparte, une voix s’élève contre la manœuvre. Général vainqueur de Fleurus devenu député de la Haute-Vienne, figure du club du Manège, Jean-Baptiste Jourdan y voit un guet-apens tendu à la représentation nationale sous le masque de la loi. Il dénonce un péril jacobin invoqué sans preuve, un article 102 de la Constitution détourné de son objet, et le spectre d’un pouvoir de sabre. Un long entretien, au soir du 18 brumaire, avec l’un des rares à nommer tout haut ce que d’autres taisent.

Vous parlez de guet-apens. Le décret des Anciens est pourtant régulier. Où est le piège ?

Le piège n’est pas dans la forme, il est dans l’intention. La forme, je vous l’accorde, est irréprochable : un décret, un vote, une signature, tout est en règle. Mais regardez comment les choses se sont enchaînées, à quelle vitesse, dans quel ordre. On ne décide pas en une matinée de transférer les deux Conseils et de remettre les troupes de Paris à un général si l’on n’y a pas songé longtemps à l’avance. Ce que je vois, c’est une opération montée de longue main, préparée dans le secret des salons, et qu’on habille au dernier moment d’une procédure pour lui donner le visage de la loi. La régularité du décret n’est pas la preuve de l’innocence de la manœuvre ; elle en est le déguisement. On me tend une apparence légale et l’on me somme de m’incliner devant elle comme si la légalité d’un jour effaçait le calcul de plusieurs semaines.

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18 brumaire an VIII, soir15 min

Articles secondaires

État des informations

Cette édition est datée du 18 brumaire an VIII et ne révèle pas ce qui se jouera le 19 brumaire à Saint-Cloud.

Ce que l’on sait

  • Le Conseil des Anciens invoque un péril contre la représentation nationale.
  • Les Conseils doivent être transférés à Saint-Cloud.
  • Bonaparte reçoit un commandement militaire autour de Paris.
  • Plusieurs directeurs sont fragilisés ou isolés dans la journée.

Ce que l’on ignore

  • La réalité précise du complot dénoncé reste impossible à vérifier à cette heure.
  • On ignore si les Cinq-Cents accepteront sans résistance la manœuvre institutionnelle.
  • La place exacte de l’armée dans la crise demeure ambiguë.
  • La forme du régime qui pourrait sortir de cette journée n’est pas connue.

Le contexte

Le Directoire sort affaibli par les crises militaires, financières et politiques de la République.

Bonaparte revient d’Égypte avec un prestige considérable, mais sa place politique reste encore à définir.

Plusieurs acteurs jugent la Constitution de l’an III incapable de stabiliser durablement le régime.

Carte de la journée

  • Palais des Tuileries · France

    Centre de gravité des Conseils et des mouvements politiques de la journée.

  • Palais du Luxembourg · France

    Siège du Directoire, où les équilibres du pouvoir exécutif se défont ou se recomposent.

  • Saint-Cloud · France

    Lieu choisi pour transférer les assemblées hors de Paris, officiellement pour leur sécurité.

  • Paris · France

    Capitale calme en apparence, mais travaillée par les rumeurs de complot et de révision du régime.

Infographie

Les trois leviers du 18 brumaire : Conseils, Directoire, armée

Repères de rédaction pour suivre une journée où la crise prend l’apparence d’une procédure légale, tout en s’appuyant sur une force militaire très visible.

Date républicaine 18 brumaire an VIII

Équivalent grégorien : 9 novembre 1799.

Assemblée déplacée Saint-Cloud

Les Conseils doivent quitter Paris sous prétexte de sûreté.

Exécutif Directoire divisé

Les directeurs ne paraissent plus agir comme un bloc.

Force décisive armée

Bonaparte reçoit un commandement dont la portée politique reste ambiguë.

Confirmé

Les Anciens invoquent un péril

La représentation nationale serait menacée, selon les promoteurs du transfert.

Confirmé

Bonaparte reçoit le commandement

La crise institutionnelle se double d’un encadrement militaire.

Rapporté

Le Luxembourg sous pression

Le Directoire paraît divisé et de moins en moins capable de reprendre l’initiative.

Confirmé

Tout se déplace vers Saint-Cloud

La décision politique semble reportée au lendemain, loin des rues parisiennes.

Le journal utilise le calendrier républicain pour tous les repères éditoriaux de cette édition.

Le péril invoqué par les Anciens est traité comme une affirmation politique, non comme un fait établi.

Le lendemain n’est pas raconté ici comme acquis.

Analyse

Opinion

Les acteurs du moment

Bonapartistes

Napoléon Bonaparte

Général récemment revenu d’Égypte

Son prestige militaire en fait le recours autour duquel plusieurs acteurs civils tentent de réorganiser le pouvoir.

Conseils

Lucien Bonaparte

Président du Conseil des Cinq-Cents

Sa position institutionnelle peut peser lourd si la crise se déplace vers les assemblées.

Directoire

Emmanuel-Joseph Sieyès

Directeur et artisan d’une révision du régime

Il cherche depuis plusieurs semaines une issue constitutionnelle ou quasi constitutionnelle à l’épuisement du Directoire.

Directoire

Roger Ducos

Directeur proche de Sieyès

Son ralliement aux manœuvres du jour renforce l’idée d’une crise préparée depuis le sommet du régime.

Directoire

Paul Barras

Directeur influent

Sa position reste surveillée : son retrait ou son maintien peut déterminer la capacité du Directoire à résister.

Indéterminé

Joseph Fouché

Ministre de la Police générale

Il observe Paris, les clubs et les rues ; son silence ou son intervention peut peser sur la lecture des événements.

Sources historiques utilisées

primary

Le Moniteur universel, an VIII

Repère de presse et de vocabulaire politique, à lire avec prudence dans un contexte de contrôle de l’information.

secondary

Napoléon ou le mythe du sauveur

Jean Tulard

Repère moderne sur la construction politique du rôle de Bonaparte.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale du 18 brumaire

Les scènes de rédaction et de rue sont plausibles, mais reconstituées à partir d’un événement très documenté après coup.