À la une
Portrait gravé de Louis XVI en buste, perruque poudrée et cordon de l’ordre du Saint-Esprit, dans un cadre ovale.

Le roi a quitté Paris dans la nuit : la capitale se réveille devant les Tuileries vides

Nicolas-Joseph Voyez, d’après Louis-Simon Boizot, portrait de Louis XVI (1785), estampe, Bibliothèque nationale de France — domaine public (Wikimedia Commons).

Au petit matin, la nouvelle court de porte en porte : le roi, la reine et leurs enfants ne sont plus au palais. Fuite vers l’étranger ou enlèvement par les ennemis de la Révolution ? Personne, à cette heure, ne sait où ils sont — et chacun mesure qu’une monarchie dont le souverain s’absente n’est plus tout à fait la même.

La rédaction 21 juin 1791, au matin 8 min
Entretien

Le grand entretien du jour

La parole d’un acteur du moment, pour lire la crise depuis l’intérieur.

Jean-Baptiste Drouet, maître de poste à Sainte-Menehould

Jean-Baptiste Drouet, maître de poste : “J’ai reconnu un visage que je n’avais jamais vu”

L’homme de Sainte-Menehould raconte, sans forfanterie, l’instant où un voyageur lui a paru être le roi, et la décision — bien plus lourde que le soupçon — de partir le devancer. Un long entretien sur le doute, le devoir, et ce qu’un simple particulier peut désormais oser.

Dites-nous simplement : comment reconnaît-on un roi qu’on n’a jamais vu ?

Par l’habitude, monsieur, plus que par le miracle. Dans mon métier, on regarde les visages : c’est même tout le métier, jauger un voyageur en un clin d’œil. Et le visage du roi, je l’avais vu cent fois sans le savoir — sur les écus, sur les assignats qui passent dans nos mains du matin au soir. Quand cet homme est descendu, quelque chose m’a saisi : ce profil-là, je le connaissais. Pas l’homme : le profil. C’est étrange à dire, mais j’ai reconnu un visage que je n’avais jamais rencontré.

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23 juin 179115 min

Jean-Baptiste Sauce, épicier et procureur de la commune de Varennes

Jean-Baptiste Sauce, épicier et procureur : “On a mis le roi de France chez moi, au-dessus de la boutique”

À Varennes, c’est chez un épicier que la famille royale a passé la nuit, retenue par un notable de village soudain chargé d’une responsabilité immense. Il raconte l’embarras, la peur, et le poids d’une décision que rien ne l’avait préparé à prendre.

Comment la famille royale s’est-elle retrouvée chez vous ?

Par la force des choses, et nullement par mon choix, croyez-le. On avait arrêté une voiture, on ne savait trop quoi en faire au milieu de la nuit, dans une ville qui n’a ni château ni hôtel digne de ce nom. Il fallait bien mettre ces gens quelque part, à l’abri des regards et de la rue qui s’échauffait. Ma maison était là, au-dessus de la boutique. On y a conduit les voyageurs. Et c’est ainsi qu’un épicier de Varennes a logé, sans l’avoir demandé, le roi de France au-dessus de ses tonneaux et de ses sacs.

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23 juin 179115 min

Marie-Joseph du Motier, marquis de La Fayette, commandant en chef de la Garde nationale de Paris

Le général La Fayette : “J’ai pris sur moi de faire courir sus aux ravisseurs du roi”

Il avait engagé sa parole, et jusqu’à sa tête, que le roi ne quitterait pas Paris ; ce matin, les appartements des Tuileries sont vides. Insulté dès l’aube dans les couloirs du château, le commandant de la Garde nationale ne se dérobe pas : il endosse l’ordre lancé sur les routes, dit y voir un enlèvement, jure de ramener le roi au sein de l’Assemblée et de tenir la capitale. À onze heures, l’homme le plus regardé et le plus soupçonné de Paris nous a reçus.

Général, on rappelle partout ce matin que vous aviez répondu de la personne du roi. Aviez-vous engagé votre parole là-dessus ?

Je l’avais engagée, et je ne m’en dédis pas. J’ai dit, devant qui voulait l’entendre, que le roi était à Paris sous ma garde et qu’il n’en sortirait pas sans que la nation le sût. C’était plus qu’une consigne de service : c’était un engagement d’honneur, de ceux qu’un homme place au-dessus de sa vie. Aujourd’hui les appartements sont vides, et je n’ai pas l’intention de me cacher derrière des explications. Un homme qui a engagé sa tête n’a pas à discuter le prix ; il a à réparer ce qu’il peut encore réparer.

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21 juin 179115 min

Un député attaché à la monarchie constitutionnelle

Un député de l’Assemblée : “Nous devons choisir entre la vérité et la stabilité, et nous n’aurons peut-être pas les deux”

Attaché à la monarchie constitutionnelle, un représentant proche des modérés livre le dilemme qui déchire l’Assemblée : reconnaître que le roi a fui, au risque d’abattre l’édifice, ou parler d’enlèvement pour sauver une Constitution qu’on achève à peine. Un long entretien sur le prix d’un mot.

L’Assemblée semble hésiter sur les mots. Pourquoi est-ce si difficile de dire ce qui s’est passé ?

Parce que les mots, ici, ne décrivent pas seulement : ils décident. Si nous disons que le roi a fui, nous disons qu’il a rompu avec la nation, et alors il devient très difficile de le maintenir sur le trône ; tout l’édifice que nous bâtissons depuis deux ans vacille. Si nous disons qu’il a été enlevé, nous le faisons victime, et nous pouvons le replacer dans la Constitution. Vous voyez : ce n’est pas une querelle de grammairiens. Selon le mot que nous choisirons, la France aura demain une monarchie ou n’en aura plus. Voilà pourquoi nous pesons chaque syllabe comme on pèse de l’or.

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24 juin 179116 min

Articles secondaires

Société

La nuit de Varennes, heure par heure : comment un bourg en armes a retenu la berline du roi

Du passage de la lourde voiture sous la voûte Saint-Gengoult, vers onze heures du soir, jusqu’à son départ vers Paris au petit matin, récit rapproché d’une nuit où un procureur de campagne, un tocsin et quelques centaines d’hommes accourus des villages ont tenu tête à des escadrons de cavalerie. Les heures et les propos nous viennent de témoins et de courriers ; nous les rapportons sous réserve.

24 juin 17918 min
Portrait

Portrait | Marie-Antoinette, « l’Autrichienne » que les pamphlets désignent comme l’âme de la fuite

Elle voyageait sous le nom d’emprunt de « Mme Rochet », gouvernante au service d’une baronne de Korff, ses deux enfants près d’elle et le dauphin travesti en fille. À peine la berline arrêtée, les libelles ont tranché : ce départ vers l’Est serait son œuvre, celle d’une fille de Vienne rejoignant les siens. Portrait d’une reine que l’on accuse beaucoup et dont on prouve peu.

26 juin 17917 min
État des informations

Cette édition est datée de juin 1791. Elle s’en tient à ce qui peut être su à chaud et ne préjuge pas du sort de la monarchie ni des suites.

Ce que l’on sait

  • La famille royale a quitté les Tuileries dans la nuit, sous des identités d’emprunt.
  • La voiture a été arrêtée à Varennes, en Argonne, avant d’atteindre la frontière.
  • Une déclaration du roi désavouant plusieurs mesures de la Révolution a été trouvée à Paris.
  • L’Assemblée nationale a pris des mesures d’urgence et dépêché des commissaires.

Ce que l’on ignore

  • Le sort constitutionnel du roi n’est pas tranché : maintien, suspension durable ou déchéance.
  • Le rôle exact des militaires de l’Est et l’ampleur de la préparation restent à établir.
  • La réaction des cours étrangères et des princes émigrés est encore inconnue.
  • On ignore si le pays glisse vers la guerre ou vers un compromis.

Le contexte

Depuis 1789, le roi a dû accepter une monarchie constitutionnelle et résider à Paris, sous la surveillance de la Garde nationale et du peuple.

Les relations entre la Cour et l’Assemblée se sont tendues : question religieuse, émigration des princes, défiance réciproque.

Une partie de l’entourage royal plaide depuis des mois pour rejoindre une place forte de l’Est et traiter en position de force.

Les Champs Catalauniques — Attila arrêté en Gaule

La berline royale quitte Paris par l'est. Choiseul attend l'escorte à Pont-de-Somme-Vesle ; Drouet est maître de poste à Sainte-Menehould.

Infographie

Des Tuileries à Varennes : les heures d’une fuite

Repères de rédaction pour suivre une nuit où une lourde voiture, des relais de poste et quelques minutes de retard ont peut-être décidé du sort d’un règne.

Départ nuit du 20 au 21

La famille royale quitte les Tuileries sous des identités d’emprunt.

Direction l’Est

La route mène vers une place forte proche de la frontière.

Reconnaissance un relais de poste

Le roi aurait été identifié en cours de route, avant l’alerte.

Arrêt Varennes

La voiture est stoppée avant d’atteindre son but.

Confirmé

Sortie des Tuileries

Le départ se fait discrètement, sous une identité d’emprunt.

Confirmé

La capitale découvre le vide

Paris apprend que le roi n’est plus aux Tuileries.

Rapporté

Reconnaissance sur la route

Le voyageur est identifié à un relais ; l’alerte court plus vite que la voiture.

Confirmé

Arrêt à Varennes

La berline est retenue ; la commune décide de ne pas la laisser repartir.

Les heures précises sont reconstituées et restent discutées.

La thèse de l’enlèvement et celle de la fuite sont traitées comme deux récits concurrents, non comme des faits acquis.

L’édition ne raconte pas ce que décidera l’Assemblée dans les jours suivants.

Analyse

Analyse

Analyse | Ce que dit vraiment l’écrit laissé aux Tuileries, grief par grief

Le roi n’est pas parti sans se justifier. Il a laissé une longue déclaration « adressée à tous les Français », lue à l’Assemblée dès le 21 et désormais imprimée. C’est un réquisitoire contre le cours qu’a pris la Révolution : autorité royale ruinée, liberté refusée depuis octobre 1789, clubs, armée, finances, religion. Chacun la brandit ; presque personne ne l’a lue. Lecture posée, grief après grief.

24 juin 17919 min
Analyse

Bouillé et les escadrons fantômes : anatomie d’un dispositif militaire qui n’a rien empêché

Des détachements de cavalerie échelonnés de Châlons jusqu’à la frontière devaient recueillir la berline royale et l’escorter vers l’Est. Aucun n’a tenu son poste au bon moment. On prête ce plan au général de Bouillé, qui commande dans l’Est ; comment il fut monté, et pourquoi il s’est défait maillon après maillon, reste mal élucidé. Enquête prudente.

24 juin 17919 min

Opinion

Les acteurs du moment

Monarchie

Louis XVI

Roi des Français

Souverain d’une monarchie devenue constitutionnelle, il a quitté Paris de nuit ; ses intentions exactes font désormais l’objet de toutes les interprétations.

Monarchie

Marie-Antoinette

Reine des Français

Souvent désignée par les pamphlets comme l’inspiratrice du départ, elle voyageait avec ses enfants sous une identité d’emprunt.

Civil

Jean-Baptiste Drouet

Maître de poste à Sainte-Menehould

Un homme du relais de poste qui aurait reconnu le roi et devancé la lourde berline pour donner l’alerte plus loin sur la route.

Civil

Jean-Baptiste Sauce

Épicier et procureur de la commune de Varennes

Notable d’une petite ville qui se retrouve, en une nuit, à retenir la famille royale sous son toit et à porter une responsabilité immense.

Monarchie

François Claude de Bouillé

Général, commandant des troupes de l’Est

Il devait disposer des détachements de cavalerie pour escorter le roi jusqu’à une place forte. L’échec de ce dispositif reste mal élucidé.

Garde nationale

Marquis de La Fayette

Commandant de la Garde nationale de Paris

Responsable de la sûreté de la capitale et de la personne du roi, il voit sa position fragilisée par un départ survenu sous sa garde.

Assemblée nationale

Antoine Barnave

Député à l’Assemblée nationale

Figure des modérés attachés à la monarchie constitutionnelle, désigné parmi les commissaires chargés de ramener la famille royale.

Assemblée nationale

Maximilien de Robespierre

Député à l’Assemblée nationale, habitué du club des Jacobins

Avocat d’Arras, député du tiers état, il passe pour l’un des plus avancés et des plus opiniâtres de l’Assemblée. Souvent raillé, peu suivi, il se fait surtout entendre dans les clubs.

Civil

Camille Desmoulins

Journaliste, rédacteur des Révolutions de France et de Brabant

Avocat devenu pamphlétaire, plume véhémente et ami de Robespierre, dont il relaie volontiers les interventions dans sa feuille.

Sources historiques utilisées

secondary

Le roi s’enfuit (When the King Took Flight)

Timothy Tackett

Étude moderne de référence sur la fuite et son onde de choc politique ; utilisée pour la chronologie et la prudence sur les rumeurs.

secondary

Fuite de Varennes — encyclopédie Wikipédia

Notice tertiaire employée comme instrument de recherche et recoupée pour l’itinéraire, les acteurs (Drouet, Sauce, Destez, Choiseul, Deslon) et la chronologie de la nuit ; les faits qu’elle porte sont, quand c’est possible, adossés à la Déclaration du roi et aux études sous-jacentes.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale de juin 1791

Les scènes de rédaction et de rue sont plausibles, mais reconstituées : l’événement n’est connu en détail que par des récits postérieurs.