À la une
Portrait de Philippe II d'Espagne, en habit noir, fraise et chapeau haut, tenant un chapelet

Paix avec l'Espagne : Vervins referme la guerre

Sofonisba Anguissola, « Portrait de Philippe II d’Espagne » (1565), Musée du Prado — domaine public (Wikimedia Commons).

Signé ce jour dans la petite ville de Vervins, en Thiérache, le traité met fin à trois années de guerre ouverte avec le roi d'Espagne. Philippe II reconnaît enfin Henri IV pour roi de France ; Calais et les places prises ces dernières années doivent revenir à la couronne.

Une plume de la rédaction, correspondant aux frontières de Picardie 2 mai 1598 6 min
Entretien

Le grand entretien du jour

La parole d’un acteur du moment, pour lire la crise depuis l’intérieur.

Un gentilhomme du Bas-Poitou, député de l’assemblée de Châtellerault, appelé à demeurer à Saumur pour l’exécution de l’édit (nom tu à sa demande)

« Nous restons à Saumur pour veiller à l’exécution »

Le second brevet, daté du 30 avril, permet à dix députés de l’assemblée de Châtellerault de se tenir ensemble à Saumur, pour poursuivre l’exécution de l’édit jusqu’à ce qu’il soit vérifié au parlement de Paris. L’un de ces députés, gentilhomme du Poitou, a bien voulu nous dire dans quel esprit ceux de la religion reçoivent ce texte : soulagés d’en tenir enfin un, mais résolus à ne point désarmer avant qu’il ne soit enregistré et mis à effet.

Vous étiez à Châtellerault. Comment les églises réformées reçoivent-elles cet édit ?

Avec soulagement d’abord, je ne le cacherai point. Voilà des années que nous vivons sur des sûretés provisoires, des trêves, des articles concédés puis repris. Tenir enfin un texte long, scellé, où le roi couche par écrit ce qu’il nous accorde, c’est déjà beaucoup. Beaucoup des nôtres l’ont attendu si longtemps qu’ils ont peine à croire qu’il soit là. Mais soulagement n’est pas contentement, et l’assemblée ne s’est pas séparée en criant que tout était gagné. Un texte n’est qu’un texte tant qu’il n’est pas exécuté ; nous avons trop de mémoire pour l’oublier.

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2 mai 159814 min

Un conseiller catholique dans une cour de parlement (nom tu à sa demande ; personnage composite reconstitué)

« Ce texte, il faudra le vérifier avant de l’enregistrer »

L’édit signé à Nantes le mois dernier concède aux réformés un culte encadré, des chambres de justice mêlées et des places tenues à leurs frais. Beaucoup de magistrats catholiques n’en veulent point. L’un d’eux, conseiller à la cour, a bien voulu nous dire pourquoi cet édit heurte sa conscience et l’ordre du royaume — et pourquoi il tient que rien n’est fait tant que la cour ne l’a pas vérifié et enregistré.

Le roi a signé le mois dernier, à Nantes, un édit en faveur des réformés. On dit que les cours de parlement en sont émues. L’êtes-vous ?

Je le suis, et je ne m’en cache pas. Qu’on m’entende bien : je ne suis pas de ceux qui veulent la guerre pour la guerre, ni qui se réjouissent de voir le royaume saigné depuis trente ans. Mais un édit n’est pas une trêve d’armée qu’on signe le soir pour reposer les troupes. C’est une loi qu’on veut planter dans le royaume pour y demeurer. Et cette loi-là, telle qu’on nous la donne, accorde à ceux de la religion prétendue réformée — c’est ainsi que le texte les nomme — des choses qu’un catholique ne peut voir de sang-froid : un culte permis en quantité de lieux, des juges tirés de leur parti dans nos propres cours, et des villes qu’ils tiendront garnison et clefs en main, aux dépens du roi. On me dira que c’est le prix de la paix. Je réponds qu’il faut regarder de près à ce qu’on achète, et avec quoi on le paie.

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2 mai 159813 min

Un ministre de l’Évangile, pasteur d’une église réformée (nom tu à sa demande)

Soulagé, oui ; rassuré, pas encore

Un ministre de l’Évangile, pasteur d’une de nos églises, a bien voulu nous dire ce que l’édit signé à Nantes inspire à ceux de la religion : un soulagement réel, et une prudence qui ne se laisse pas encore désarmer. Entretien.

La nouvelle de l’édit signé à Nantes est parvenue jusqu’à vous. Quel a été votre premier mouvement ?

Un soulagement, je ne le cacherai pas. Voici tantôt trente-six ans que nos églises vivent dans le fer et le feu, entre des trêves qu’on rompt et des massacres qu’on n’oublie pas. Qu’un roi de France veuille bien coucher par écrit que ceux de la religion ont droit de vivre, de prier Dieu à leur manière là où ils le font déjà, et d’occuper des charges comme les autres sujets, cela n’est pas rien. J’en ai rendu grâces. Mais je vous dirai tout de suite que le soulagement n’est pas encore le repos. On respire ; on ne se couche pas les armes défaites.

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2 mai 159813 min

Articles secondaires

État des informations

Nous nous en tenons à ce qui est connaissable ce 2 mai : la paix de Vervins, l'édit signé l'avant-veille et le fait que son enregistrement reste à venir. Nous ne préjugeons ni de l'attitude des parlements, ni de la durée de la paix.

Ce que l’on sait

  • La paix a été conclue à Vervins avec l'Espagne : Philippe II restitue les places prises, dont Calais et Amiens, et l'on revient pour l'essentiel aux frontières d'avant la guerre.
  • Deux jours plus tôt, le roi a signé à Nantes l'édit de pacification réglant le sort des deux religions.
  • L'enregistrement de l'édit par les parlements, qui lui donnerait pleine force de loi, n'a pas encore eu lieu.

Ce que l’on ignore

  • On ignore si les parlements, à commencer par celui de Paris, enregistreront l'édit sans résistance.
  • Nul ne sait si l'apaisement au-dehors et au-dedans se maintiendra, ni ce que Rome dira des concessions faites aux réformés.

Le contexte

Le roi Henri IV, catholique depuis 1593 et absous par Rome en 1595, a passé trois années à réduire les uns après les autres les chefs de la Ligue et à repousser l'Espagne, qui lui a pris Calais puis Amiens.

Au printemps 1598, le duc de Mercœur, gouverneur de Bretagne et dernier grand chef ligueur, s'est soumis : la guerre civile s'éteint dans l'Ouest.

Restent deux affaires liées : régler par un édit la place de ceux de la religion réformée dans le royaume, et conclure la paix avec Philippe II d'Espagne, dont les délégués négocient à Vervins sous la médiation du légat.

Le roi séjourne à Nantes, où se sont achevées les négociations avec les députés réformés réunis l'an passé à Châtellerault.

Carte de la journée

  • Nantes · France

    Ville de Bretagne où le roi séjourne au printemps 1598 après la soumission de Mercœur, et où il signe l'édit de pacification qui prend le nom de la ville.

  • Vervins · France

    Petite ville de Thiérache, au nord du royaume, où sont conclues les négociations de paix entre la France et l'Espagne, sous la médiation du légat pontifical.

  • Angers et Briollay · France

    Lieux d'Anjou, aux confins de la Bretagne, où se négocie et se scelle au printemps 1598 la soumission du duc de Mercœur, avant que le roi ne gagne Nantes.

  • Paris · France

    Capitale ralliée au roi depuis 1594, siège du Parlement à qui il reviendra d'enregistrer l'édit pour lui donner pleine force de loi — formalité encore à venir.

  • La Rochelle, Montauban et les places de sûreté · France

    Villes du Midi et de l'Ouest, comme La Rochelle et Montauban, comptées parmi les places que le roi concède par brevet à ceux de la religion réformée pour la garde de leurs personnes.

Royaume de France, avril 1598

Où le culte est permis, où il est interdit

L'édit ne donne pas le culte réformé partout. Il l'accorde en des lieux désignés, l'écarte de plusieurs grandes villes, et accompagne le tout de places tenues avec garnison. Le tableau ci-dessous rassemble ce qu'on peut en dire au moment de la signature, sans prétendre à un relevé exact du royaume.

Culte permis Là où il était établi

Le culte réformé est autorisé aux lieux où il se tenait déjà, la référence étant prise sur l'année 1597, ainsi que dans les fiefs des seigneurs hauts-justiciers. À quoi s'ajoutent, dit le texte, deux localités par bailliage. La liberté de conscience, elle, vaut pour tout le royaume.

Culte interdit Paris et grandes villes

Le culte des réformés reste interdit dans Paris et dans plusieurs grandes cités — on cite Rouen, Dijon, Toulouse, Lyon. La capitale demeure fermée à l'exercice public de la religion réformée. Le catholicisme reste la religion du roi et de l'État.

Places de sûreté Pour huit ans

Des places tenues avec garnison sont laissées aux réformés pour un terme de huit ans, avec subside du roi. Elles ne sont pas des lieux de culte mais des gages : la garantie matérielle que le parti obtient en échange de son adhésion à la paix.

Les chiffres qui courent sur les places et les lieux divergent fortement et ne se recoupent pas : on entend parler d'environ cent cinquante lieux de refuge, d'une cinquantaine de places de sûreté (une soixantaine selon d'autres), de quatre-vingts places particulières, de seize places de mariage, et de plusieurs milliers de châteaux de hauts-justiciers. Ce sont des ordres de grandeur, non des totaux arrêtés.

Nous nous gardons de donner un nombre unique comme exact : les décomptes recouvrent des catégories différentes (places de garnison, lieux de refuge, fiefs de justiciers) qu'on ne peut additionner sans se tromper.

La carte des lieux permis dépend de vérifications encore à venir, bailliage par bailliage ; à la date de la signature, la répartition fine n'est pas fixée sur le terrain.

Analyse

Opinion

Les acteurs du moment

Royauté

Henri IV, roi de France

Roi de France et de Navarre

Henri de Bourbon, roi de France depuis 1589, catholique depuis son abjuration de 1593, sacré à Chartres en 1594 et absous par Rome en 1595. Après avoir réduit les derniers chefs ligueurs, il fait signer à Nantes, en avril 1598, un édit de pacification réglant le sort des deux religions.

Indéterminé

Philippe-Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur

Gouverneur de Bretagne, dernier chef ligueur

Beau-frère du dernier roi Valois par sa sœur Louise, gouverneur de Bretagne et dernier grand chef de la Ligue à tenir tête au roi. Sa soumission au printemps 1598, scellée par le mariage projeté de sa fille avec César de Vendôme, met fin à la guerre civile dans l'Ouest.

Indéterminé

Philippe II d'Espagne

Roi d'Espagne, adversaire du roi de France

Roi d'Espagne, longtemps soutien de la Ligue catholique et ennemi déclaré d'Henri IV depuis 1595. Vieilli et malade, il traite à Vervins en 1598 et restitue les places conquises, dont Calais et Amiens.

Indéterminé

Clément VIII

Souverain pontife

Pape régnant, qui a levé l'excommunication d'Henri IV et l'a reçu dans l'Église en 1595. Artisan du rapprochement entre les couronnes catholiques, il suit avec réserve les concessions faites en France à ceux de la religion réformée.

Royauté

Pierre Forget de Fresnes

Secrétaire d'État, rédacteur de l'édit

Secrétaire d'État et conseiller du roi, chargé de la rédaction de l'édit de Nantes. Il met en forme, après de longues négociations avec les députés réformés, le texte des articles publics et des brevets qui l'accompagnent.

Royauté

Philippe Duplessis-Mornay

Conseiller du roi, négociateur du parti réformé

Gentilhomme et théologien réformé, l'un des principaux conseillers du roi et porte-parole des Églises réformées dans les négociations qui aboutissent à l'édit. Surnommé le « pape des huguenots », il pèse pour obtenir garanties et sûretés.

Sources historiques utilisées

secondary

Édit de Nantes — Wikipédia

Contenu et portée de l'édit signé à Nantes en avril 1598 : édit de pacification en quatre-vingt-douze articles publics, complété de brevets et d'articles secrets, réglant la coexistence des deux religions, les lieux de culte autorisés et les garanties accordées à ceux de la religion réformée.

secondary

Paix de Vervins — Wikipédia

Traité signé le 2 mai 1598 à Vervins entre Henri IV et Philippe II d'Espagne, mettant fin à la guerre ouverte de 1595 : restitution des places prises par l'Espagne (dont Calais et Amiens) et retour, pour l'essentiel, aux frontières du traité du Cateau-Cambrésis.

secondary

Henri IV (roi de France) — Wikipédia

Biographie du roi : abjuration de 1593, sacre à Chartres en 1594, entrée dans Paris, absolution de Rome en 1595, réduction des chefs ligueurs et pacification du royaume.

secondary

Clément VIII — Wikipédia

Notice sur le pape régnant : il a absous Henri IV en 1595 et cherche, en 1598, à obtenir une paix générale entre les couronnes catholiques ; sa position sur les concessions faites aux réformés reste réservée.

secondary

César de Bourbon, duc de Vendôme — Wikipédia

Fils légitimé d'Henri IV et de Gabrielle d'Estrées, fiancé à Françoise de Lorraine, héritière de Mercœur : ce mariage projeté scelle la réconciliation de la maison de Lorraine-Mercœur avec la couronne.

secondary

L'édit de Nantes (1598) — Musée protestant

Notice du Musée protestant sur l'économie de l'édit : liberté de conscience générale, culte réformé limité à des lieux définis, égalité civile, chambres de justice mi-parties et places de sûreté concédées par brevet.

editorial-reconstruction

Reconstitution journalistique

Les articles sont écrits comme si la rédaction suivait l'affaire au jour le jour, du 28 avril au 2 mai 1598, sans rien préjuger de la suite : la durée de la paix intérieure comme l'enregistrement de l'édit par les parlements restent des questions ouvertes à cette date. La datation exacte de la signature dans les derniers jours d'avril est incertaine dans les sources et donnée sous cette réserve.