À la une
Gravure de 1590 montrant le siège de Paris par les troupes d'Henri IV et son dégagement par les forces espagnoles du duc de Parme, avec les positions des camps autour de la ville.

Quatre ans de guerre, et maintenant ?

Atelier de Frans Hogenberg, « Paris besieged by King Henry IV and relieved by the Duke of Parma, August 19, 1590 » (1590-1592), Rijksmuseum Amsterdam — domaine public, CC0 (Wikimedia Commons).

Trois jours après l'abjuration du roi à Saint-Denis, il faut regarder la carte en face. Depuis la mort du feu roi Henri III, quatre années de guerre ont donné au roi de Navarre deux grandes journées et de longs sièges, mais ni Paris ni la moitié du royaume. La messe entendue à Saint-Denis changera-t-elle ce que les armes n'ont pu trancher ?

Antoine Vasselin, chroniqueur 28 juillet 1593 6 min
Entretien

Le grand entretien du jour

La parole d’un acteur du moment, pour lire la crise depuis l’intérieur.

Un marchand drapier de Paris, bourgeois de la ville, tenue pour la Ligue (nom tu à sa demande)

« Dans Paris, on a faim et on est las de la guerre » — un bourgeois de la ville pèse la nouvelle de Saint-Denis

Paris tient toujours pour la Ligue, portes closes, garnison en armes et prédicateurs en chaire. À trois jours de l’abjuration du Béarnais à Saint-Denis, nous avons recueilli, sous le sceau de la prudence, un marchand de la ville. Il ne se déclare pour personne — la ville étant ce qu’elle est — mais il dit la lassitude, la cherté du pain et le poids des soldats du roi d’Espagne, et il se demande tout haut si un roi redevenu catholique rendrait le pain et la paix. Aujourd’hier rapporte sa parole sans la faire sienne.

Comment va la ville, en ces jours-ci ?

Elle va comme une ville qui a trop souffert et qui n’ose pas le dire tout haut. Nous tenons pour l’Union, les portes sont closes, on monte la garde aux murailles, et à voir les processions et les chaires on croirait le peuple d’un seul cœur. Mais entrez dans les maisons, écoutez aux marchés : on est las. Voilà bientôt cinq ans qu’on ne vit plus qu’en armes, qu’on enterre, qu’on renchérit. Les gens vont à la messe et prient Dieu, et en sortant ils demandent quand cela finira. Je ne vous dis pas que la ville se rende ; je vous dis qu’elle est fatiguée jusqu’à l’os, et cela, tout le monde le sait, même ceux qui crient le plus fort.

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28 juillet 159313 min

Un capitaine gascon de l’armée du roi, de la Religion, commandant une compagnie de chevau-légers (nom tu à sa demande)

« Je sers ce roi depuis Ivry, et il vient d’abjurer ma foi »

Quelques jours après que le roi a ouï la messe à Saint-Denis, nous avons rencontré, sous les murs de Paris, un capitaine gascon de l’armée royale, de la Religion. Il a porté les armes pour ce prince à Coutras, à Arques, à Ivry ; il l’a suivi quand il n’était que roi de Navarre et le chef de leur parti. Aujourd’hui, il se demande à voix haute ce qu’il doit à un maître qui vient de quitter la foi pour laquelle les siens sont morts. Aujourd’hier rapporte ses paroles sans les faire siennes.

Vous avez appris la conversion du roi. Qu’avez-vous ressenti ?

Un coup au cœur, je ne le cacherai pas, et je crois qu’il en fut de même sous toutes les tentes où l’on prie comme moi. Comprenez ce qu’est cet homme pour nous. Il n’était pas seulement notre roi : il était le premier de notre parti, le chef que nous avons suivi quand nous n’étions qu’une poignée contre tout le royaume. Nous l’avons tenu pour l’un des nôtres, un homme de la Religion qui commandait des hommes de la Religion. Et voilà que, ce dimanche, il entre dans une église, il fléchit le genou, il ouït la messe. Le roi que je sers, je l’ai encore ; le frère de foi, je ne l’ai plus. C’est cela qui pèse, et cela ne se répare pas d’un mot.

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29 juillet 159313 min

Articles secondaires

État des informations

Nous nous en tenons à ce qui est connaissable ce 28 juillet : l'abjuration du 25, l'état des forces après quatre ans de guerre et les réactions des deux camps. Nous ne préjugeons ni de la reddition des villes, ni de la position de Rome, ni de la fin des troubles.

Ce que l’on sait

  • Trois jours après l'abjuration, le royaume reste partagé entre les terres du roi et celles de la Ligue, Paris et plusieurs grandes villes demeurant fermées.
  • La Ligue affiche son scepticisme et tient la conversion pour feinte ; le camp réformé ressent l'abandon de son chef.
  • L'Espagne de Philippe II soutient toujours la Ligue et a poussé aux États la candidature de l'infante Isabelle.

Ce que l’on ignore

  • On ignore si les villes de la Ligue se rendront au roi désormais catholique, et combien de temps la guerre durera encore.
  • L'attitude de Rome à l'égard de la conversion n'est pas connue.

Le contexte

Depuis la mort d'Henri III (1er août 1589), Henri de Bourbon, roi de Navarre, est l'héritier de la couronne par la loi salique — mais il est protestant, et la Ligue catholique, appuyée par l'Espagne, lui refuse le trône.

Quatre années de guerre (victoires d'Arques en 1589 et d'Ivry en 1590, longs sièges de Paris) n'ont pas suffi à lui livrer son royaume : Paris et Reims restent tenus par la Ligue.

Au printemps 1593, la Ligue a réuni ses États généraux à Paris pour donner un roi catholique à la France ; le parti espagnol y pousse la candidature de l'infante Isabelle, contre la loi salique.

Le 28 juin 1593, l'arrêt Lemaistre du Parlement de Paris a réaffirmé la loi salique contre tout prince étranger. Dans ce contexte, le roi joue la carte décisive de la conversion, annoncée le 17 mai à Suresnes et solennisée à Saint-Denis le 25 juillet.

Carte de la journée

  • Basilique de Saint-Denis · France

    Abbatiale au nord de Paris, nécropole des rois de France. C'est là, faute de pouvoir gagner Paris ou Reims tenus par la Ligue, que le roi abjure le protestantisme le 25 juillet 1593.

  • Paris (ville ligueuse) · France

    Capitale tenue par la Ligue et le duc de Mayenne, éprouvée par le grand siège de 1590 et la famine. Elle reste fermée au roi, qui ne peut y entrer, et y a réuni les États de l'Union.

  • Suresnes · France

    Lieu des conférences ouvertes au printemps 1593 entre les délégués du roi et ceux de la Ligue, où fut annoncée, le 17 mai, la résolution du roi de se faire instruire dans la foi catholique.

  • Camp royal de Saint-Denis · France

    Place tenue par le roi au nord de Paris, d'où il presse la capitale et d'où la rédaction suit l'instruction puis l'abjuration.

Juillet 1593

La France coupée en deux

Au moment où le roi de Navarre abjure à Saint-Denis, le royaume est partagé entre les terres obéissant au roi et celles que tient la Ligue, avec l'appui de l'Espagne. Les lignes ne sont pas des frontières : elles bougent de ville en ville, et bien des places restent incertaines.

Terres du roi Le Béarnais

Une bonne part de la Normandie, du Maine, de l'Anjou, de la Touraine, du Centre et du Sud-Ouest obéissent au roi de Navarre ; c'est de Saint-Denis, au nord de Paris, qu'il presse la capitale.

Villes de la Ligue L'Union

Paris, Reims (ville du sacre), et plusieurs grandes cités tiennent pour la Ligue et refusent le roi. Le duc de Mayenne en est le lieutenant général.

Appui espagnol Philippe II

Le roi d'Espagne soutient la Ligue de son or et de ses armes ; des secours espagnols ont déjà débloqué Paris (1590) et paru devant Rouen. Le parti espagnol pousse la candidature de l'infante Isabelle.

Saint-Denis Camp royal

L'abbaye, nécropole des rois, est aux mains du roi, à une courte lieue au nord de Paris. Faute de pouvoir entrer dans Paris ou gagner Reims, c'est là qu'a eu lieu l'abjuration.

Les lignes de partage ne sont pas des frontières fixes : de nombreuses villes changent de parti au fil de la guerre, et des places restent partagées ou incertaines.

La carte représente une situation connaissable en juillet 1593 ; elle ne préjuge en rien de la suite des opérations.

Analyse

Opinion

Les acteurs du moment

Royauté

Henri IV, roi de Navarre

Roi de France contesté, héritier par la loi salique

Henri de Bourbon, roi de Navarre, chef du parti réformé, devenu héritier de la couronne à la mort d'Henri III (1589) comme premier prince du sang. Vainqueur à Arques et à Ivry, mais tenu hors de Paris et de Reims par la Ligue. Il abjure le protestantisme à Saint-Denis le 25 juillet 1593.

Royauté

Renaud de Beaune

Archevêque de Bourges, grand aumônier de France

Archevêque de Bourges, grand aumônier de France depuis 1591, prélat resté fidèle à la couronne sans rallier la Ligue. Chef de la délégation royaliste aux conférences de Suresnes, il reçoit l'abjuration du roi à Saint-Denis.

Indéterminé

Charles de Lorraine, duc de Mayenne

Lieutenant général de la Ligue

Frère cadet des Guise tués à Blois en 1588, chef et lieutenant général de la Ligue en 1593. Il a réuni à Paris les États de l'Union pour donner un roi catholique à la France et compose avec l'appui espagnol.

Indéterminé

Philippe II d'Espagne

Roi d'Espagne, appui de la Ligue

Roi d'Espagne, soutien financier et militaire de la Ligue catholique. Il pousse aux États de l'Union la candidature de sa fille, l'infante Isabelle, contre la loi salique.

Indéterminé

Infante Isabelle Claire Eugénie

Candidate du parti espagnol au trône de France

Fille de Philippe II et d'Élisabeth de France, donc petite-fille d'Henri II. Le parti espagnol avance sa candidature au trône de France, projet qui heurte la loi salique et divise la Ligue elle-même.

Indéterminé

Jean Lemaistre

Premier président du Parlement de Paris

Premier président du Parlement de Paris, alors acquis à la Ligue. Sous son nom, la cour rend le 28 juin 1593 l'arrêt qui réaffirme la loi salique et écarte du trône tout prince étranger.

Sources historiques utilisées

secondary

Abjuration d'Henri IV — Wikipédia

Déroulé de l'abjuration du 25 juillet 1593 à Saint-Denis : instruction par une vingtaine de prélats, réception au portail par Renaud de Beaune, archevêque de Bourges, profession de foi, absolution, messe ; refus de la Ligue de reconnaître la conversion.

secondary

Henri IV (roi de France) — Wikipédia

Biographie d'Henri de Bourbon, roi de Navarre : héritier de la couronne par la loi salique depuis 1589, chef du parti réformé, victoires d'Arques (1589) et d'Ivry (1590), abjuration de Saint-Denis.

secondary

1593 en France — Wikipédia

Chronologie de 1593 : États généraux de la Ligue (janvier), conférences de Suresnes et annonce du 17 mai, arrêt Lemaistre du 28 juin, abjuration du 25 juillet.

editorial-reconstruction

Reconstitution journalistique

Les articles sont écrits comme si la rédaction suivait l'affaire au jour le jour, du 23 au 29 juillet 1593, sans rien préjuger de la suite : l'issue de la guerre est ouverte. La formule « Paris vaut bien une messe » est signalée comme apocryphe ; le verbatim du portail et les détails matériels de la cérémonie, de source unique, sont donnés sous réserve, et la sincérité de la conversion est présentée comme un débat non tranché.