À la une
Gravure en coupe montrant le massacre de protestants dans une grange à Wassy, soldats armés attaquant des fidèles désarmés sous une charpente ouverte

Wassy : deux récits d’un même dimanche, et rien pour les départager

Franz Hogenberg, gravure du massacre de Wassy (fin du XVIᵉ siècle) — domaine public (Wikimedia Commons).

La nouvelle du sang versé dimanche dernier en Champagne est arrivée jusqu’à nous, mais elle nous arrive double. Les gens du duc de Guise et ceux de la religion racontent la même matinée de deux manières qui ne se rejoignent en aucun point. Nous les rapportons côte à côte, sans prétendre dire laquelle est la vraie : nous n’en avons pas les moyens.

La rédaction d’Aujourd’hier 6 mars 1562 7 min
Entretien

Le grand entretien du jour

La parole d’un acteur du moment, pour lire la crise depuis l’intérieur.

Un artisan drapier réformé de Wassy, la quarantaine, rescapé de l’assemblée de la grange (personnage composite)

« Nous chantions les psaumes quand les gens du duc sont entrés » — un rescapé de la grange raconte

Cinq jours après le dimanche sanglant de Wassy, nous avons recueilli le récit d’un artisan drapier réformé de la ville, rescapé de la grange. Il dit ce qu’il a vu et cru voir, non ce qui se murmure dans les deux camps. Son témoignage est celui d’un homme d’un seul bord ; nous le donnons comme tel.

Depuis combien de temps vous rassemblez-vous dans cette grange, et combien êtes-vous ?

Depuis quelques mois, ouvertement, depuis que le roi a donné son édit de janvier. Avant, on se réunissait la nuit, dans les maisons, à petit nombre, portes closes. Maintenant on venait au jour. Combien nous étions dimanche, je ne saurais le dire au juste : la grange était pleine, on se serrait, il en venait des hameaux d’alentour. On a parlé de cinq cents, on a parlé de bien plus. Moi je ne compte pas les têtes quand je prie. Ce que je sais, c’est qu’il y avait des femmes, des vieillards, des enfants au bras de leur mère. Ce n’est pas une troupe qu’on rassemble pour la guerre.

Lire l’entretien
6 mars 15629 min

Jehan de Brécourt, homme d’armes de la compagnie d’ordonnance du duc de Guise (portrait composite)

« Nous avons été reçus à coups de pierres » : un homme de la suite du duc raconte Wassy

Depuis Wassy, où le sang a coulé le dimanche 1ᵉʳ mars, nous avons entendu un gentilhomme de l’escorte du duc de Guise. Il porte la version de son camp : une assemblée tenue au mépris de l’édit, une troupe accueillie par des pierres, une échauffourée qui a tourné à la tuerie. Nous la rapportons comme un témoignage d’un seul côté. De l’autre grange sort un tout autre récit, que nous donnons ailleurs ; le journal ne tranche pas.

Vous étiez de l’escorte du duc ce dimanche-là. Que veniez-vous faire à Wassy ?

Rien qui touche cette ville en particulier. Nous montions vers Paris, Monseigneur, sa maison, et la compagnie d’ordonnance, quelque deux cents chevaux — je vous donne le chiffre de mémoire, nous n’étions pas rangés pour un dénombrement. Wassy est sur la route et relève du douaire de la reine d’Écosse, la nièce de Monseigneur. Nous étions donc en terre qui, d’une manière, est la sienne. On s’y est arrêtés pour ouïr la messe, comme il sied un dimanche. Personne ne cherchait querelle.

Lire l’entretien
6 mars 15629 min

Articles secondaires

État des informations

Nous nous en tenons à ce qui est connaissable ce 6 mars : deux récits opposés d'un même dimanche, l'enregistrement de l'édit et le litige sur le lieu de l'assemblée. Nous ne tranchons pas la question de la préméditation et donnons le bilan en fourchette.

Ce que l’on sait

  • Le dimanche 1er mars, à Wassy, une assemblée de réformés tenue dans une grange a été attaquée par des gens de la suite du duc de Guise ; il y a eu des morts et de nombreux blessés.
  • Deux récits complets sont maintenant parvenus à Paris, l'un du côté réformé, l'autre du côté du duc, et ils s'opposent sur l'enchaînement des faits.
  • Le parlement de Paris a enfin enregistré l'édit de janvier, cinq jours après les faits de Wassy.
  • La ville de Wassy relève du douaire de Marie Stuart, nièce du duc de Guise.

Ce que l’on ignore

  • On ne peut dire si la tuerie fut préméditée ou née d'une rixe : chaque camp accuse l'autre d'avoir commencé.
  • Le nombre exact des morts reste incertain ; on l'avance entre plusieurs dizaines selon les sources.
  • On ignore comment la cour, la régente et ceux de la religion répondront à cette affaire.

Le contexte

Depuis la mort du roi Henri II, le royaume passe de main en main : au jeune Charles IX, à peine âgé de onze ans, sa mère Catherine de Médicis tient lieu de régente au milieu des grandes maisons rivales.

La religion réformée s'est répandue jusque dans la noblesse et les villes. Après l'échec du colloque de Poissy, la cour a cherché une issue par le droit plutôt que par les armes.

En janvier 1562, un édit signé à Saint-Germain-en-Laye tolère, sous conditions, le culte des réformés hors les villes closes : première fois qu'une autre foi que l'ancienne est souffrie dans le royaume.

Les grands seigneurs catholiques — le duc de Guise, le connétable de Montmorency, le maréchal de Saint-André — jugent ces concessions excessives ; ceux de la religion, menés par le prince de Condé et l'amiral de Coligny, en réclament l'application loyale.

Carte de la journée

  • Wassy · France

    Petite ville de Champagne, relevant du douaire de Marie Stuart, où une assemblée réformée réunie dans une grange est prise à partie, le 1er mars, par l'escorte en armes du duc de Guise.

  • Saint-Dizier · France

    Ville voisine de Wassy, en Champagne, vers laquelle auraient été emmenés des prisonniers réformés, dont le ministre de l'assemblée, après le massacre.

  • Paris · France

    Capitale du royaume, place fortement catholique et siège du parlement chargé d'enregistrer l'édit de tolérance. Le duc de Guise y fait, à la mi-mars, une entrée acclamée par la foule.

  • Orléans · France

    Ville de la Loire dont le prince de Condé se saisit au début d'avril pour en faire la place d'armes de ceux de la religion réformée.

  • Saint-Germain-en-Laye · France

    Résidence royale près de Paris où la cour signe, en janvier 1562, l'édit de tolérance réglant le culte réformé.

Wassy, 1er mars 1562

Deux récits, point par point

De ce qui s’est passé dans la grange de Wassy le dimanche 1er mars, il nous parvient deux récits inconciliables : celui des gens du duc de Guise et celui de ceux de la religion. Nous les rangeons ici côte à côte, point litigieux par point litigieux, chacun attribué à son camp — sans arbitrer. AUCUNE des deux colonnes n’est validée : nous ne disposons d’aucun témoignage neutre, et il ne nous appartient pas de dire laquelle dit vrai. En particulier, la préméditation n’est pas tranchée : nul, à cette date, ne peut établir si le duc est venu pour faire cesser un culte ou pour tuer. Ce tableau met les versions en regard ; il ne les départage pas.

Nature de l’assemblée Culte réformé dans une grange, à quelques pas de l’église

Version catholique : assemblée illégale, un prêche tenu dans les murs de la ville, en violation de l’édit de janvier qui ne tolère le culte réformé qu’hors les murs des villes closes. — Version protestante : assemblée de fidèles réunis pour prier, que rien n’autorisait à venir troubler par les armes.

Qui a commencé ? Premier geste attribué au camp adverse par chacun

Version catholique : les gens du duc, venus faire cesser l’assemblée, auraient été accueillis à coups de pierres, voire visés par des arquebuses depuis la grange ; la tuerie serait une riposte qui a dégénéré. — Version protestante : des fidèles désarmés surpris en pleine prière, sans provocation de leur part, provoqués et attaqués délibérément.

Le duc frappé ? Une pierre reçue par le duc — allégation d’un seul camp

Version catholique : le duc lui-même aurait été atteint par une pierre lancée depuis l’assemblée, ce qui aurait déclenché ou justifié la charge de ses gens. — Version protestante : rien de tel ; le coup prêté au duc servirait à couvrir après coup une tuerie voulue.

Les cris « Tuez-les tous » — rapporté par un camp, nié par l’autre

Version catholique : on ne reconnaît pas de tel mot d’ordre ; ce qui s’est fait aurait été le fait d’une échauffourée. — Version protestante : les gens du duc auraient frappé aux cris de « tuez-les tous ». Nous donnons ces mots comme dits d’un camp, jamais comme parole établie.

Préméditation Indécidable à cette date

Version catholique : nulle intention de tuer ; le duc voulait faire cesser un culte illégal, et les choses ont dégénéré. — Version protestante : massacre prémédité, provocation délibérée du duc. — Nous ne tranchons pas : rien, sur le moment, ne permet d’établir l’intention.

Bilan humain De l’ordre de 25 à 50 morts, 150 à 200 blessés

Les deux camps s’accordent sur des victimes nombreuses — des femmes et au moins un enfant parmi les morts —, mais non sur leur nombre. Aucun décompte sûr : les chiffres avancés vont jusqu’à quelque soixante-dix morts. Le pasteur, blessé, a été arrêté et conduit prisonnier à Saint-Dizier.

Rapporté

Le duc et son escorte à Wassy

Le duc de Guise, avec une escorte d’environ deux cents gens d’armes, se trouve à Wassy, qui relève du douaire de sa nièce Marie Stuart. À quelques pas, une assemblée réformée est réunie dans une grange. L’heure exacte n’est pas fixée par les récits.

Incertain

L’affrontement éclate

Ce qui met le feu aux poudres — sommation, pierres, arquebuses, provocation — est précisément le point sur lequel les deux camps se contredisent. Nous ne le fixons pas.

Incertain

La tuerie

Nombreuses victimes dans et autour de la grange. Le pasteur est blessé et arrêté. Riposte dégénérée pour les uns, massacre voulu pour les autres.

Rapporté

Deux récits partent de Champagne

Chaque camp porte sa version ; elles se répandent séparément. C’est de cette divergence, non d’un fait unique et sûr, que nous rendons compte.

Aucune source neutre. Chaque colonne émane d’un camp : nous n’avons ni témoin extérieur ni pièce qui permette de départager. Les présenter en parallèle, sans arbitrage, est le seul parti honnête.

On compte déjà plus de quatre-vingts versions de cette journée. L’absence de vérité tranchée n’est pas un manque de ce tableau : elle EST l’information qu’il porte.

La préméditation reste indécidable. Nous n’écrivons ni « ce qui s’est vraiment passé », ni laquelle des deux colonnes dit vrai.

La légende de douze cents victimes court déjà : nous ne la reprenons pas. Elle est matériellement invraisemblable au regard de la taille de la grange. Les chiffres retenus ne sont donnés qu’en ordres de grandeur, tous contestés.

Le bilan que l’on ne connaît pas

Combien de morts ? Ce que l’on ne sait pas

Il n’existe aucun décompte sûr de ce qui s’est passé dans la grange de Wassy. Tous les nombres qui circulent proviennent de récits partisans, catholiques ou réformés, et varient du simple au triple. L’absence de bilan certain est, ici, l’information : nous donnons des fourchettes, jamais un total sec.

Morts ~25 à 50

Jusqu’à ~74 selon certains décomptes ; les sources partisanes divergent fortement. Femmes et au moins un enfant parmi les victimes.

Blessés ~150 à 200

Ordre de grandeur avancé par les récits ; le pasteur figure parmi les blessés.

Fidèles présents chiffres contestés (de quelques centaines à plus d’un millier)

On lit « 500 » comme « 1 200 » selon les plumes ; aucun effectif fiable de l’assemblée.

Versions recensées plus de 80

Autant de récits de l’épisode, sans qu’aucun puisse être tenu pour le vrai.

La rumeur des 1 200 morts invraisemblable

La grange n’aurait matériellement pu contenir ni abriter une telle foule : un chiffre de propagande, cité seulement pour être écarté.

Aucune source neutre : chaque total sert un camp. Ne pas prendre un nombre pour argent comptant.

Les fourchettes retenues valent comme ordres de grandeur, non comme un bilan arrêté.

Analyse

Analyse

Wassy, terre de la reine et du duc : le droit lui-même est en litige

La bourgade de Champagne où le sang a coulé dimanche relève du douaire de la reine Marie Stuart, nièce du duc de Guise, et le quartier du château y appartient à la maison de Lorraine. De ce lien seigneurial, les catholiques tirent que « le duc était chez lui, dans son droit ». Reste la question qui décide de tout et que personne ici ne sait trancher : l’assemblée se tenait-elle dans les murs, ou hors les murs ?

6 mars 15626 min

Les acteurs du moment

Indéterminé

François de Lorraine, duc de Guise

Grand capitaine du royaume, chef de la maison de Guise

Premier soldat du royaume, vainqueur de Metz et de Calais, chef de la puissante maison de Lorraine-Guise et défenseur ardent de l'ancienne foi. C'est son escorte en armes qui, traversant Wassy le 1er mars, se heurte à une assemblée réformée réunie dans une grange.

Indéterminé

Louis Ier de Bourbon, prince de Condé

Prince du sang, chef militaire du parti réformé

Prince du sang, cadet de la maison de Bourbon, rallié à la religion réformée dont il devient l'appui armé. Il tient les huguenots pour fidèles au roi et dénonce les grands catholiques qui, dit-il, oppriment au nom du souverain.

Indéterminé

Gaspard de Coligny, amiral de France

Amiral de France, chef du parti réformé

Amiral de France, gentilhomme de haute réputation gagné à la Réforme, l'une des principales figures de ceux de la religion à la cour. Il plaide leur cause auprès de la régente et réclame l'application loyale de l'édit de tolérance.

Royauté

Catherine de Médicis

Reine mère, régente du royaume

Mère du jeune roi Charles IX et régente du royaume, elle gouverne au milieu des factions et cherche, par le colloque de Poissy puis l'édit de janvier, à contenir la querelle religieuse sans rompre avec aucun des grands partis.

Royauté

Charles IX, roi de France

Roi de France, encore enfant

Jeune roi de France, âgé d'à peine onze ans, monté sur le trône à la mort de son frère François II. Le pouvoir est exercé en son nom par sa mère la reine régente ; c'est sous son autorité qu'est promulgué l'édit de tolérance.

Royauté

Michel de L’Hospital

Chancelier de France

Chancelier de France, magistrat lettré et artisan de la politique de conciliation. Il défend l'idée qu'on peut être sujet fidèle en priant autrement, et porte l'édit de janvier devant un parlement réticent.

Indéterminé

Léonard Morel

Ministre réformé, pasteur de l’assemblée de Wassy

Ministre de la religion réformée qui prêchait à l'assemblée de Wassy le jour du massacre (son prénom, donné pour Léonard, reste incertain dans nos avis). Blessé lors de la tuerie, il aurait été pris et emmené prisonnier vers Saint-Dizier.

Indéterminé

Anne de Montmorency, connétable de France

Connétable de France

Connétable de France, chef d'armée vieilli et fervent catholique, longtemps rival puis allié des Guise. Avec le duc de Guise et le maréchal de Saint-André, il forme le groupe des grands seigneurs attachés à l'ancienne foi.

Indéterminé

Jacques d’Albon, maréchal de Saint-André

Maréchal de France

Maréchal de France, homme de cour et de guerre attaché à l'ancienne religion. Il se range aux côtés du duc de Guise et du connétable de Montmorency parmi les grands catholiques hostiles aux concessions faites aux réformés.

Indéterminé

Marie Stuart, reine douairière

Reine douairière de France, reine d’Écosse

Reine d'Écosse et veuve du roi François II, nièce du duc de Guise par sa mère Marie de Lorraine. La ville de Wassy relève de son douaire, ce qui place la seigneurie du lieu dans la mouvance de la maison de Guise.

Sources historiques utilisées

secondary

Massacre de Wassy — Wikipédia

Récit du dimanche 1er mars 1562 : la troupe du duc de Guise, traversant Wassy en Champagne, tombe sur une assemblée réformée tenue dans une grange ; échauffourée, coups de feu et tuerie. Le déroulé exact, la préméditation et le nombre des morts restent débattus selon les camps.

secondary

Massacre of Vassy — Wikipedia

Notice anglophone sur le même événement : circonstances de la rencontre entre l'escorte du duc et l'assemblée huguenote, versions contradictoires sur l'ordre des faits et fourchettes de victimes avancées de part et d'autre.

secondary

Édit de janvier (1562) — Wikipédia

Contenu et portée de l'édit signé à Saint-Germain-en-Laye en janvier 1562, qui tolère pour la première fois le culte réformé hors les villes closes et sous conditions : premier essai de coexistence, âprement discuté au parlement.

secondary

Première guerre de Religion — Wikipédia

Vue d'ensemble de l'enchaînement qui suit Wassy : entrée du duc de Guise dans Paris, prise d'armes du prince de Condé et saisie d'Orléans au printemps 1562. Cadre dans lequel se lit la fin de notre séquence.

secondary

Le massacre de Wassy (1er mars 1562) — Musée protestant

Notice du Musée protestant sur l'événement : le culte réformé toléré par l'édit de janvier, l'assemblée de Wassy, la tuerie et son retentissement chez ceux de la religion, avec les réserves d'usage sur les chiffres.

secondary

Colloque de Poissy — Wikipédia

Rappel du colloque tenu à Poissy à l'automne 1561, où catholiques et réformés confrontèrent en vain leurs doctrines devant la cour : la tentative de conciliation religieuse dont l'édit de janvier est la suite politique.

editorial-reconstruction

Reconstitution journalistique

Les articles sont écrits comme si la rédaction suivait l'affaire au jour le jour, du 17 janvier au 2 avril 1562, sans rien préjuger de la suite. Sur Wassy, deux récits opposés remontent en même temps ; nous les rapportons l'un et l'autre sans les départager, la préméditation demeurant indécidable et le nombre des morts donné en fourchette. La datation de certains faits, au calendrier de l'époque, est donnée sous réserve.