À la une
Enluminure de la bataille de Castillon (1453) — camp retranché français, canons et mêlée de cavalerie

Talbot est tombé devant Castillon

Anonyme, « Bataille de Castillon » (fol. 229v), in Martial d'Auvergne, Les Vigiles du roi Charles VII (vers 1484), BnF, Ms. Français 5054 — domaine public (Wikimedia Commons).

La nouvelle a mis huit jours à remonter de Guyenne, et l'on peine encore à la tenir pour vraie : devant Castillon, sur la Dordogne, le vieux Talbot a donné l'assaut au camp retranché du maître de l'artillerie Jean Bureau, et il y a péri avec son fils, le vicomte Lisle. Les bombardes ont fauché les assauts l'un après l'autre ; une charge de cavaliers bretons a achevé la déroute. Deux jours après, le château s'est rendu.

Notre correspondant aux nouvelles de Guyenne 26 juillet 1453, 08h00 6 min
Entretien

Le grand entretien du jour

La parole d’un acteur du moment, pour lire la crise depuis l’intérieur.

Un manœuvrier du parc d'artillerie du roi, servant sous Jean et Gaspard Bureau (il a requis qu'on tût son nom)

Dans le parc à canons de maître Bureau : « On a calé les pièces, et on a attendu »

Il sert les bouches à feu du roi depuis des années, de siège en siège, sous la main de Jean et de Gaspard Bureau. Manœuvrier du grand parc d'artillerie qui battait le retranchement devant Castillon, il était à sa pièce le matin du 17 de ce mois, quand les gens de Talbot sont venus se jeter sur le fossé. Il parle de son ouvrage : ranger les bombardes, caler les couleuvrines, bourrer la poudre, attendre — puis tirer.

Vous servez l'artillerie du roi. Qu'est-ce au juste que votre besogne, à vous, manœuvrier ?

Tout ce qui n'est pas tirer noblement et tout ce qui fait que l'on tire. Nous sommes les bras de la pièce. Il faut l'amener à pied d'œuvre — et croyez-moi, une grosse bombarde, ça ne court pas les chemins : il y faut des bœufs, des rouliers, des madriers pour passer les fondrières, et trente bras pour la remettre droite quand elle verse. Une fois sur place, il faut la coucher sur son lit de bois, la caler à la pierre et au coin de chêne pour qu'elle ne recule pas au coup et ne se déchausse pas, lui creuser sa fosse derrière pour encaisser le recul. Puis charger, bourrer, pointer, mettre le feu, écouvillonner, recharger. Maître Bureau range les pièces et choisit le terrain ; nous, nous les faisons parler. C'est un métier de manœuvre et de patience, pas un métier de panache.

Lire l’entretien
28 juillet 1453, 10h0013 min

Un bourgeois de Bordeaux, marchand de vin et membre de la jurade (figure composite, non nommée)

Un bourgeois de Bordeaux entre deux rois

Huit jours après l'entrée des gens du roi de France dans Bordeaux, un marchand de vin de la ville, naguère sujet du roi d'Angleterre comme l'avaient été son père et le père de son père, reçoit notre envoyé dans sa maison du port. Entre soulagement d'en avoir fini avec la faim du siège et crainte de ce que vaudra le nouveau maître, il parle d'une cité qui a changé de roi deux fois en deux ans et ne sait plus très bien à qui elle est.

Voici huit jours que les gens du roi de France sont entrés dans Bordeaux. Comment a-t-on vécu cette journée, ici ?

En silence, pour la plupart. Je ne vous dirai pas qu'on a pleuré, ni qu'on a crié de joie : on a regardé passer les bannières, et chacun pensait à ses affaires. Quand on a eu si faim, voir la fin du siège, c'est déjà beaucoup ; les vivres ne montaient plus, les malades se comptaient par maisons entières, et un homme affamé ne fait pas le difficile sur le roi qui lui rouvre les portes. Mais ne croyez pas que la ville soit en liesse. On a ouvert parce qu'il fallait ouvrir, après l'accord passé à Montferrand. Le roi est entré ; nous l'avons reçu comme on reçoit celui qu'on ne peut plus tenir dehors. Ce n'est pas la même chose que de l'avoir appelé.

Lire l’entretien
26 octobre 1453, 10h0012 min

Articles secondaires

État des informations

Cette édition suit la reconquête de la Guyenne au présent de l’été 1453, de l’investissement de Castillon à la journée du 17 juillet et à la reddition de Bordeaux, sans rien anticiper de ce qui pourrait suivre. Elle distingue partout ce qui est su, ce qui est ignoré et ce qui n’est que rapporté ; les chiffres sont donnés en fourchettes et le détail de la mort de Talbot tenu pour rumeur.

Ce que l’on sait

  • Après la reprise de la Normandie, l’armée de Charles VII est redescendue en Guyenne durant l’été 1453 pour reprendre le pays bordelais repassé aux Anglais à l’hiver précédent.
  • Trois corps de l’armée du roi ont fait leur jonction sur la Dordogne et investi Castillon vers le début de juillet, le maître de l’artillerie Jean Bureau y dressant un camp retranché hérissé de bouches à feu.
  • Le 17 juillet 1453, l’armée anglo-gasconne du comte de Shrewsbury, venue secourir la place, a donné l’assaut au camp retranché et a été rompue ; Talbot est demeuré mort sur le champ avec son fils, le vicomte Lisle.
  • La déroute de Castillon a privé le parti d’Angleterre de toute armée de campagne en Guyenne, et les places du pays sont tombées les unes après les autres dans les semaines suivantes.
  • Bordeaux, investie et réduite par la faim, a fini par composer et rendre ses portes au roi à l’automne 1453.

Ce que l’on ignore

  • Les effectifs des deux armées et le nombre exact des bouches à feu ne sont connus que par fourchettes, les chiffres des chroniques étant peu fiables.
  • Le compte des morts de l’assaut anglais demeure incertain et diversement rapporté.
  • Les dates exactes de certaines redditions du pays bordelais varient d’un jour à l’autre selon les courriers.

Le contexte

La Guyenne tient à la couronne d’Angleterre depuis le XIIe siècle, par l’héritage d’Aliénor d’Aquitaine ; trois siècles d’obédience ont attaché le pays bordelais au roi d’Angleterre, dont il tire son commerce de vin.

Après le sacre de Reims (1429) et la reprise de la Normandie, l’armée de Charles VII s’était rendue maîtresse de la Guyenne en 1451, et Bordeaux même avait ouvert ses portes au roi de France.

À l’automne 1452, les bourgeois de Bordeaux ont rappelé les Anglais et fait rentrer le vieux capitaine Talbot, qui a remis la ville et le pays sous l’obéissance du roi d’Angleterre ; Castillon a suivi ce branle.

Cet été 1453, l’armée du roi est redescendue en force sur la Dordogne pour reprendre les places passées aux Anglais ; le maître de l’artillerie Jean Bureau y conduit le grand parc des bouches à feu de la couronne.

Carte de la journée

  • Castillon · France

    Petite ville murée de la vallée de la Dordogne, en pays de Périgord aux confins de la Guyenne ; rentrée dans l’obéissance anglaise, elle est investie par l’armée du roi.

  • Bordeaux · France

    Grande cité et port de Guyenne sur la Garonne, capitale du pays bordelais tenu par la couronne d’Angleterre depuis des siècles ; cœur de la fidélité anglaise du Sud-Ouest.

  • Libourne · France

    Bastide et port de la Dordogne en aval de Castillon, place du pays bordelais sur la route de Bordeaux.

  • Lesparre-Médoc · France

    Place forte du Médoc, l’un des derniers points du pays bordelais tenus pour le parti d’Angleterre.

  • La Dordogne · France

    Rivière de Guyenne le long de laquelle l’armée du roi est descendue jusque devant Castillon ; elle commande les passages du pays de Périgord vers le Bordelais.

Un piège de terre et de feu

Le camp retranché de maître Bureau

Devant Castillon, le maître de l’artillerie du roi a fait dresser non une batterie de siège, mais un camp fortifié hérissé de bouches à feu : un long fossé, un talus garni de pieux tracé en ligne brisée pour battre de flanc, et le canon en grand nombre. On en donne ici le dispositif tel qu’on le rapporte, chiffres en fourchettes et sans rien préjuger.

Le fossé et le talus Tracé en ligne brisée

Un long fossé devant un talus de terre garni de pieux et de troncs, non tiré au cordeau mais rompu en angles, en sorte que le canon pût prendre d’enfilade qui se présenterait.

Les bouches à feu En grand nombre (env. 300 ?)

La tradition avance jusqu’à trois cents pièces, chiffre rond qu’il faut entendre comme on entend les comptes des chroniqueurs — pour beaucoup, sans le tenir au pied.

L’armée du roi Plusieurs milliers

Les corps réunis devant Castillon se comptent par milliers d’hommes ; les chiffres exacts varient d’une source à l’autre.

L’assaut anglo-gascon Donné de front, par vagues

L’armée venue au secours de la place s’est jetée sur le retranchement et l’a assailli à découvert, sous le feu des pièces.

Les pertes anglaises Lourdes (fourchette)

On dit l’assaut fauché l’un après l’autre devant le talus ; le compte des morts est avancé par fourchettes et reste incertain.

Rapporté

Le camp est dressé

Fossé, talus en ligne brisée et parc d’artillerie sont mis en place devant la ville.

Rapporté

L’assaut est donné

L’armée anglo-gasconne attaque le retranchement de front, sous le feu des bouches à feu.

Le nombre de pièces (jusqu’à trois cents) est un chiffre de chronique, donné pour « beaucoup » et non tenu au pied.

Effectifs et pertes ne sont connus que par fourchettes : nous les donnons prudemment, sans total assené.

Le dispositif est rapporté d’après les récits du temps ; le détail du tracé peut varier d’une source à l’autre.

La Guyenne reprise

La Guyenne, de Bordeaux à la Dordogne

Comment, en deux ans, le pays bordelais est passé de main en main : Bordeaux rendue au roi en 1451, puis rappelant les Anglais et Talbot à l’hiver 1452-1453, et l’armée du roi revenue en force cet été. L’état des places tel qu’on le rapporte, sans rien préjuger de l’issue.

Bordeaux Rendue au roi, 30 juin 1451

La grande cité de Guyenne ouvre ses portes à l’armée de Charles VII ; le pays bordelais paraît acquis à la couronne de France.

Le retour de Talbot Octobre 1452

Rappelé par les bourgeois, le vieux capitaine anglais débarque et rentre dans Bordeaux, qui se redonne au roi d’Angleterre.

La reprise anglaise Hiver 1452-1453

Castillon et d’autres places du pays suivent le branle de Bordeaux et rentrent dans l’obéissance anglaise.

L’offensive du roi Été 1453

L’armée royale redescend en Guyenne en plusieurs corps pour reprendre les places passées aux Anglais.

Castillon Investie, vers le 8 juillet 1453

Trois corps de l’armée du roi font leur jonction sur la Dordogne et mettent le siège devant la place.

Confirmé

Bordeaux rendue au roi

La cité ouvre ses portes à l’armée de Charles VII.

Confirmé

Talbot rentre dans Bordeaux

Rappelé par la ville, le capitaine anglais reprend la Guyenne pour le roi d’Angleterre.

Rapporté

Les places se redonnent aux Anglais

Castillon et d’autres villes suivent Bordeaux dans l’obéissance anglaise.

Confirmé

L’armée du roi redescend en Guyenne

Plusieurs corps marchent pour reprendre les places du pays bordelais.

Rapporté

Castillon investie

L’armée du roi met le siège devant la ville sur la Dordogne.

Les dates des changements de main sont données d’après les sources ; certaines varient d’un jour à l’autre.

Une place « qui se redonne » ne le fait pas toujours de la même manière : on distingue accord, rappel et reprise.

Castillon demeure devant nous : on note l’investissement, sans rien préjuger de la suite.

Analyse

Opinion

Les acteurs du moment

France

Charles VII

Roi de France

Sacré à Reims en 1429, il a depuis repris la Normandie aux Anglais et tourne ses armées vers la Guyenne, dernière grande terre que la couronne d’Angleterre tient encore sur le continent.

France

Jean, comte de Dunois

Lieutenant général du roi

Dit « le Bâtard d’Orléans », l’un des principaux capitaines de Charles VII ; il conduit les armées du roi dans la reconquête de la Guyenne.

France

Jean Bureau

Grand maître de l’artillerie de France

Ancien homme de loi et de finances passé au service du roi, il a réorganisé les bouches à feu de la couronne et conduit les bombardes aux sièges de Normandie puis de Guyenne.

France

Gaspard Bureau

Maître de l’artillerie, frère de Jean

Frère de Jean Bureau, avec qui il partage la charge de l’artillerie du roi ; il veille aux charrois, à la poudre et aux servants des pièces.

France

Pierre II de Bretagne

Duc de Bretagne, allié du roi

Duc de Bretagne rallié à la cause du roi de France ; ses gens d’armes prennent part aux opérations de Guyenne aux côtés de l’armée royale.

Angleterre

Jean Talbot, comte de Shrewsbury

Lieutenant du roi d’Angleterre en Guyenne

Vieux capitaine anglais de grand renom, dépêché par le roi d’Angleterre ; il a ramené Bordeaux dans l’obéissance anglaise à l’automne 1452 et tient la Guyenne pour le parti d’Angleterre.

Angleterre

John Talbot, vicomte Lisle

Capitaine anglais, fils du comte de Shrewsbury

Fils de Jean Talbot, il sert aux côtés de son père dans l’armée venue secourir les places de Guyenne tenues pour le roi d’Angleterre.

Sources historiques utilisées

secondary

Jean Bureau — Wikipédia

Parcours du maître de l’artillerie de Charles VII et rôle des bouches à feu dans la reconquête.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Les formulations « à chaud » imitent une feuille d’information du temps de la campagne de Guyenne ; reconstitution maison croisée sur les sources ci-dessus, sans rien avancer qui n’ait été recoupé.