À la une
Enluminure liée au traité de Troyes : Isabeau de Bavière et Charles VI, assis sous un dais, reçoivent une délégation dans une cour gothique.

À Troyes, le roi fait du roi d’Angleterre son héritier et régent du royaume

Jean Froissart, Chroniques (British Library, Harley 4380, f. 40), v. 1470-1472 — domaine public (Wikimedia Commons).

La nouvelle descend de Champagne et nous parvient ces jours-ci : le mardi 21 de ce mois de mai, en la cathédrale de Troyes, notre sire le roi Charles, le roi d’Angleterre Henri et monseigneur le duc de Bourgogne ont juré et scellé un traité qui donne au roi d’Angleterre la qualité d’héritier de la couronne et le gouvernement du royaume du vivant même de notre roi. Le dauphin, monseigneur Charles, en est écarté. Nous rapportons ici ce qu’on en sait, et ce qu’on en ignore encore.

Le chroniqueur du royaume 25 mai 1420, 08h00 8 min
Entretien

Le grand entretien du jour

La parole d’un acteur du moment, pour lire la crise depuis l’intérieur.

Un clerc lettré, familier du droit, présent dans la cathédrale de Troyes le 21 mai 1420 (il a requis l’anonymat)

« J’étais dans la cathédrale » : un clerc raconte la paix jurée à Troyes

Il était présent le 21 de ce mois, sous les voûtes de Saint-Pierre, quand le roi notre sire, la reine, le duc de Bourgogne et le roi d’Angleterre ont fait jurer la paix. Lettré, rompu aux choses du droit, il a voulu nous dire ce qu’il a vu de ses yeux — l’état du roi ce jour-là, la teneur des articles, et les objections qu’il a entendu murmurer aux abords. Il a requis que nous taisions son nom.

Vous étiez dans la cathédrale Saint-Pierre le 21 mai. Décrivez-nous ce que vous y avez vu.

J’y étais, oui, parmi les gens d’Église et de robe que l’on avait laissés approcher. La nef était pleine de seigneurs, d’hommes d’armes anglais et bourguignons, de docteurs et de clercs. On avait dressé ce qu’il fallait pour une grande solennité. Au centre, le roi notre sire Charles, sixième du nom ; près de lui la reine Isabeau ; et de l’autre part le roi d’Angleterre, Henri, cinquième du nom, entouré de ses gens. Le duc de Bourgogne, Philippe, se tenait là aussi, et l’on sentait bien que beaucoup, dans cette assemblée, étaient ses hommes. On a lu l’accord, en latin ; on a prêté les serments, la main sur les Évangiles. Tout s’est fait dans les formes, avec grand appareil de prélats et de bannières. Pour qui n’écoutait que les mots et ne regardait que l’or, c’était une belle paix.

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28 mai 1420, 08h0011 min

Un bourgeois de Paris, marchand drapier du quartier des Halles

« Pourvu seulement qu’on nous laisse vivre » : un bourgeois de Paris raconte l’entrée du roi d’Angleterre

Cinq jours après que le roi d’Angleterre est entré dans nos murs aux côtés du roi notre sire, nous avons recueilli la parole d’un marchand du quartier des Halles, homme rangé et de longue mémoire de la ville. Il a vu passer le cortège, et il dit tout haut ce que beaucoup, ici, murmurent : la lassitude de dix ans de discorde, la faim qui n’en finit pas, et l’espérance, mêlée de crainte, qu’un maître nouveau ramène enfin l’ordre dans les rues. D’autres, dans Paris, pensent autrement ; nous donnons sa voix pour ce qu’elle est, celle d’un homme de la ville parmi tant d’autres.

Vous étiez dans la rue le premier jour de décembre, lorsque le roi d’Angleterre est entré dans Paris. Qu’avez-vous vu ?

J’y étais, comme la moitié de la ville, et plus encore. On savait depuis plusieurs jours que la chose se ferait, et chacun voulait voir de ses yeux. Je me suis tenu sur le passage du cortège, pressé contre les autres, et je vous dirai d’abord ceci : ce n’était pas une entrée de vainqueur dans une ville prise d’assaut, avec le fer et le feu. C’était un cortège, des bannières, des trompettes, et au milieu de tout cela nos deux rois cheminant ensemble — le roi de France, notre sire Charles, et le roi d’Angleterre, Henri, qui se dit désormais son héritier et son fils par le mariage. Le duc de Bourgogne, monseigneur Philippe, allait avec eux. On a sonné les cloches ; il y a eu des cris, des « Noël ! », comme aux grandes joies. Faut-il vous dire que tout le monde criait de bon cœur ? Je n’en jurerais pas. Mais on criait.

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6 décembre 1420, 08h0011 min

Articles secondaires

À la une

À Troyes, Henri d’Angleterre épouse Catherine de France : les noces qui scellent le traité

Onze jours après l’accord juré en la cathédrale, le roi d’Angleterre a pris pour femme, le jour de la Trinité, madame Catherine, fille de notre sire le roi Charles et de la reine Isabeau. La cérémonie s’est tenue en l’église Saint-Jean-du-Marché, devant une grande assemblée de seigneurs des deux partis. Par ce mariage, on dit la paix faite et les deux maisons unies ; et l’on forme déjà le vœu qu’il en naisse un héritier qui tiendrait ensemble les deux couronnes.

10 juin 1420, 08h006 min
Portrait

Le jeune duc de Bourgogne, Philippe : un héritier endeuillé devenu l’arbitre du royaume

En moins d’un an, le comte de Charolais a tout changé de figure. Le voici duc de Bourgogne, maître d’un faisceau de terres qui va de la Flandre aux portes de la Saône, et l’un des hommes sans lesquels le grand traité de Troyes n’eût pu se faire. Portrait d’un prince de vingt-trois ans que le meurtre de son père, sur le pont de Montereau, a jeté dans les bras du roi d’Angleterre.

14 juin 1420, 08h008 min
Portrait

Henri d’Angleterre, le vainqueur d’Azincourt que notre sire reconnaît pour héritier

Voici cinq ans qu’à Azincourt il coucha dans la boue la fleur de notre chevalerie ; voici sept ans qu’il ceint la couronne d’Angleterre ; et depuis le serment de Troyes, le 21 de ce mois, c’est lui que notre sire reconnaît pour héritier et régent du royaume. Qui est ce roi d’environ trente-trois ans, austère jusqu’à passer pour prêtre plus que pour homme de guerre, que la victoire et le malheur des Français ont porté aux portes de notre couronne ? Portrait du bénéficiaire du traité, dressé depuis la cour de France.

30 mai 1420, 08h008 min
À la une

Le roi d’Angleterre entre dans Paris aux côtés du roi notre sire

Hier, premier jour de décembre, le roi Henri d’Angleterre, reçu régent et héritier du royaume par l’accord de Troyes, a fait son entrée dans la capitale aux côtés du roi Charles, notre sire, et du duc de Bourgogne. Clergé en procession, Te Deum dans les églises, vin coulant aux fontaines : la pompe fut grande. On annonce déjà la tenue des états et l’enregistrement du traité.

2 décembre 1420, 08h007 min
Réactions

Le traité enregistré, les corps de Paris s’y rallient : ce que disent — et ne disent pas — ces adhésions

Depuis l’entrée du roi d’Angleterre dans la capitale, voici une semaine, les grands corps de Paris ont fait connaître publiquement leur appui à la paix scellée ce printemps à Troyes. Le Parlement en a fait registre, les états de langue d’oïl l’ont reçue, l’université y a joint sa voix. Revue de ces actes — et de ce qu’ils laissent encore dans l’ombre.

8 décembre 1420, 08h007 min
État des informations

Nous rapportons un traité qui prétend déshériter l’héritier du trône et donner la couronne à un roi étranger. Nous en exposons les clauses telles qu’elles sont jurées, sans présumer si le royaume tout entier s’y soumettra : une moitié du pays, par-delà la Loire, n’y a point consenti.

Ce que l’on sait

  • Un traité a été scellé à Troyes le 21 mai 1420 entre le roi Charles VI, le roi d’Angleterre Henri V et le duc de Bourgogne.
  • Par ce traité, le roi d’Angleterre est fait héritier de la couronne de France à la mort de Charles VI, et régent du royaume de son vivant.
  • Le dauphin Charles, fils du roi, est écarté de la succession au trône.
  • Le traité est scellé par le mariage de Henri V avec Catherine de Valois, fille du roi de France.
  • Le mariage a été célébré à Troyes le 2 juin 1420.
  • Le traité doit être enregistré et juré à Paris par le Parlement, les états de langue d’oïl et l’université.

Ce que l’on ignore

  • Si les provinces du royaume situées au-delà de la Loire, qui tiennent pour le dauphin, accepteront le traité ou le rejetteront.
  • La portée durable d’un acte qui prétend changer l’ordre de la succession au trône.
  • Comment le dauphin écarté entend faire valoir ses droits.

Le contexte

Depuis le meurtre du duc de Bourgogne Jean sans Peur sur le pont de Montereau, en septembre dernier, la guerre des deux partis s’est rallumée plus âpre que jamais, et le jeune duc Philippe a fait alliance avec l’Angleterre pour venger son père.

Le roi Charles VI, que Dieu garde, demeure empêché par son mal ; la reine Isabeau et le duc de Bourgogne mènent les affaires en son nom.

Le roi d’Angleterre Henri, maître d’une grande part de la Normandie, a porté ses armes jusqu’aux portes de la région parisienne ; nul, dans le parti bourguignon, ne se trouvait plus en état de lui résister seul.

C’est dans la ville de Troyes, en Champagne, que la cour de France, le roi d’Angleterre et le duc de Bourgogne se sont accordés pour sceller un traité de paix qui change la face du royaume.

Carte de la journée

  • Troyes · France

    Ville de Champagne où la cour de France, le roi d’Angleterre et le duc de Bourgogne se sont rassemblés pour conclure le traité et célébrer le mariage royal.

  • Paris · France

    Capitale du royaume, tenue par le parti bourguignon, où le traité doit être enregistré et juré par le Parlement, les états et l’université.

  • La Loire · France

    Grand fleuve qui sépare désormais, dans les faits, le royaume en deux : au nord les terres acquises au roi d’Angleterre et au duc de Bourgogne, au sud celles qui tiennent encore pour le dauphin.

  • Bourges · France

    Ville du Berry, au-delà de la Loire, vers laquelle s’est retiré le dauphin écarté et autour de laquelle se rassemblent les provinces qui refusent le traité.

Infographie

Le royaume partagé

Ce que le traité de Troyes dessine sur la carte et dans l’ordre des successions : un royaume coupé en deux par la Loire, et trois maisons royales jointes par le mariage et l’héritage promis. L’adhésion des provinces du sud, qui tiennent pour le dauphin, demeure inconnue.

Le nord du royaume au régent anglais et au duc

Paris, la Normandie, la Champagne et les terres tenues par le parti bourguignon reconnaissent le traité et le roi d’Angleterre comme régent et héritier.

Le sud du royaume au dauphin écarté

Au-delà de la Loire, les provinces qui tiennent pour le dauphin Charles n’ont point consenti au traité ; leur ralliement demeure incertain.

Trois maisons jointes France, Angleterre, Bourgogne

Le mariage de Henri V et de Catherine de Valois unit la maison de France à celle d’Angleterre ; le duc de Bourgogne en est l’artisan.

Le tracé qui « coupe » le royaume le long de la Loire est une commodité de représentation : la frontière des obéissances est mouvante et la carte demeure incertaine.

Rien ne permet de dire, à cette heure, si les provinces du sud se soumettront au traité ou le rejetteront durablement : nous ne préjugeons pas de la suite.

Analyse

Analyse

Un roi peut-il déshériter son fils ? Ce que le traité de Troyes engage, et ce qu’on lui oppose

L’accord scellé à Troyes ce 21 mai donne la couronne, après la mort de notre sire le roi Charles, au roi d’Angleterre, et écarte de la succession le dauphin Charles. La chose est faite, signée, jurée. Reste une question que l’on s’échange à voix basse comme à voix haute : le roi pouvait-il la faire ? Nous n’avons pas mission de trancher ce que les clercs eux-mêmes disputent ; nous mettons côte à côte, aussi loyalement que nous le pouvons, les raisons des uns et des autres.

30 mai 1420, 08h009 min
Analyse

Paris, Troyes et le silence du Midi : un royaume coupé en deux

L’accord scellé à Troyes a son siège et sa fête au nord : Paris, la Champagne, la Normandie le reçoivent avec faveur, et c’est de là qu’on le publie. Mais passé la Loire — vers le Berry, le Poitou, la Touraine, le Languedoc, le Dauphiné —, le traité n’a, à cette heure, aucune prise : ce sont les terres qui suivent le fils du roi, écarté de la couronne. On ignore encore ce que ces pays en penseront. Voici deux royaumes qui s’ignorent.

8 juin 1420, 08h007 min
Portrait

Le prince que Troyes efface : qui est Charles, le dauphin écarté ?

Tout, dans cet accord, se dit et se signe au nord, dans les pays tenus par le roi d’Angleterre et le duc de Bourgogne ; et c’est de là que nous en parlons. Mais l’accord de Troyes a un grand absent, dont le nom n’est prononcé que pour l’abaisser : Charles, fils du roi, dauphin de France, que le texte écarte de la couronne et nomme « soi-disant dauphin ». Il n’a ici ni voix ni chaire. Voici, autant qu’on le peut de si loin, qui est ce prince de dix-sept ans, comment il est devenu l’héritier du trône, et ce que les siens, au sud de la Loire, opposent au traité.

13 juin 1420, 08h008 min

Opinion

Les acteurs du moment

France

Charles VI

Roi de France

Roi de France, que Dieu garde, affligé depuis des années d’un mal qui le prive par accès de la conduite de ses affaires. C’est en son nom qu’a été scellé le traité de Troyes.

Royaume-Uni

Henri V, roi d’Angleterre

Roi d’Angleterre, héritier et régent désigné du royaume de France

Roi d’Angleterre, conquérant d’une grande part de la Normandie. Par le traité de Troyes, il est fait héritier de la couronne de France et régent du royaume du vivant de Charles VI.

Anglo-bourguignons

Philippe, duc de Bourgogne

Duc de Bourgogne, artisan du traité

Jeune duc de Bourgogne, fils de Jean sans Peur tué à Montereau. Pour venger son père, il s’est rangé du côté de l’Angleterre et fut la cheville ouvrière du traité de Troyes.

France

Charles, dauphin de France

Dauphin écarté de la succession

Fils de Charles VI, héritier naturel de la couronne, déshérité par le traité de Troyes au profit du roi d’Angleterre. Il tient encore les provinces au-delà de la Loire.

France

Catherine de Valois

Fille du roi de France, promise au roi d’Angleterre

Fille de Charles VI et d’Isabeau de Bavière, donnée en mariage à Henri V par le traité de Troyes : l’union qui scelle l’alliance entre les deux couronnes.

France

Isabeau de Bavière

Reine de France

Reine de France, épouse de Charles VI. Présente aux côtés du roi et du duc de Bourgogne lors des négociations, elle figure parmi les signataires du traité au nom du roi empêché.

Sources historiques utilisées

secondary

Traité de Troyes

Synthèse encyclopédique de référence sur les clauses du traité, la régence et l’héritage promis à Henri V, et le mariage de Catherine de Valois.

secondary

Treaty of Troyes

Version anglophone, utile pour recouper le détail des clauses, la ratification et l’entrée d’Henri V dans Paris.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — « Les Échos du Passé »

Les formulations « à chaud » imitent un chroniqueur du printemps 1420 ; le sort du royaume coupé en deux est rapporté comme une situation ouverte, sans préjuger de la suite ni de l’adhésion des provinces du sud.