À la une
Enluminure représentant l’assassinat de Jean sans Peur sur le pont de Montereau : des hommes armés en livrées colorées s’affrontent sur le pont, devant un château et la rivière.

Le duc de Bourgogne tué sur le pont de Montereau, dans l’enclos de l’entrevue

Maître de la Chronique de Vienne, Abrégé de la Chronique d’Enguerrand de Monstrelet (BnF, ms. fr. 2680, f. 288), v. 1470-1480 — domaine public (Wikimedia Commons).

La dépêche nous est venue de quatre jours, et il a fallu la faire redire pour y croire : le mercredi 10 de ce mois de septembre, sur le coup de cinq heures du soir, le très puissant prince Jean, duc de Bourgogne, a trouvé la mort dans l’enclos dressé au milieu du pont de Montereau, où il était entré pour s’aboucher avec monseigneur le dauphin. De ce qui s’est passé entre les deux barrières, deux récits courent déjà, qui s’accusent l’un l’autre. Nous rapportons l’un et l’autre, sans pouvoir, à cette heure, dire lequel est le vrai.

Le chroniqueur 14 septembre 1419, 08h00 8 min
Entretien

Le grand entretien du jour

La parole d’un acteur du moment, pour lire la crise depuis l’intérieur.

Articles secondaires

Politique

À Gand, on porte au jeune comte de Charolais la nouvelle qui fait de lui le duc de Bourgogne

C’est par la bouche de Jean de Thoisy, évêque de Tournai, que Philippe, comte de Charolais, aurait appris dans sa ville de Gand la mort de son père au pont de Montereau. À vingt-trois ans, le voici tout à coup à la tête du duché de Bourgogne, dans le deuil et la colère. Du parti du dauphin, en présence duquel le duc est tombé, on n’attend plus rien que des comptes à rendre.

30 septembre 1419, 08h006 min
Portrait

Jean sans Peur, duc de Bourgogne : un prince de fer tombé sur un pont

On l’appelait « sans Peur », et il avait porté ce surnom comme une bannière. Le voici mort, frappé à Montereau au cours d’une entrevue qui devait sceller la paix du royaume. Avec lui s’en va le seigneur le plus puissant et le plus redouté de France — celui-là même qui, voici douze ans, avait fait tomber sous le couteau, une nuit de novembre, le propre frère du roi. Portrait d’un homme dont nul, de son vivant, ne sut jamais s’il était le sauveur ou le fléau du royaume.

22 septembre 1419, 08h009 min
Portrait

Tanneguy du Châtel, le capitaine breton que les Bourguignons disent avoir frappé le duc

Le parti de Bourgogne le nomme entre tous : Tanneguy du Châtel, gentilhomme de Bretagne, homme de guerre, prévôt de Paris et fidèle entre les fidèles du dauphin, aurait porté sur le pont de Montereau l’un des coups qui ont abattu monseigneur Jean de Bourgogne. L’accusation est rude, et les récits ne s’accordent point sur les mains qui ont frappé. Avant de juger, il faut dire qui est cet homme, et ce qu’on lui reproche au juste.

2 octobre 1419, 08h008 min
Opinion

Le sang appelle le sang : de la vengeance, qui n’appartient qu’à Dieu

Douze ans que le royaume paie de son propre sang la loi du talion. Louis d’Orléans abattu dans une rue de Paris ; Jean de Bourgogne frappé sur un pont, la foi de Pouilly encore tiède aux lèvres. On m’a pressé de dire de quel côté est le droit. Je réponds que la vengeance privée n’a de côté nulle part : elle est défendue à tout chrétien, prince ou manant. Mihi vindicta, ego retribuam, dicit Dominus — À moi la vengeance, c’est moi qui rétribuerai, dit le Seigneur. Voici pourquoi je le tiens, et pourquoi je crains, tant que les grands se feront justice de leur propre main, que ce royaume ne cesse de se dévorer lui-même.

24 septembre 1419, 09h008 min
État des informations

Nous rapportons un meurtre dont chaque parti donne une version opposée : guet-apens pour les uns, rixe pour les autres. Nous donnons les deux récits comme tels, sans trancher ce que nous ne pouvons établir.

Ce que l’on sait

  • Le duc de Bourgogne Jean sans Peur a été tué le 10 septembre 1419 sur le pont de Montereau, au cours d’une entrevue avec le dauphin Charles.
  • L’entrevue avait été convenue pour sceller une réconciliation entre les deux partis, après la paix de Pouilly-le-Fort jurée en juillet.
  • Le duc, entré dans l’enclos dressé sur le pont avec une faible escorte, y a été frappé à mort.
  • Le dauphin se trouvait à l’entrevue ; les hommes de sa suite, parmi lesquels Tanneguy du Châtel, sont mis en cause par le parti bourguignon.
  • La nouvelle a aussitôt rouvert la guerre des deux partis, que l’entrevue devait éteindre.

Ce que l’on ignore

  • Si le meurtre fut prémédité — un guet-apens tendu au duc — ou s’il naquit d’une rixe au cours de l’entrevue.
  • La part exacte du dauphin dans ce qui s’est joué sur le pont, que chacun rapporte selon son parti.
  • L’enchaînement précis des gestes et des paroles dans l’enclos, dont les témoins donnent des récits inconciliables.

Le contexte

Depuis l’assassinat de Louis d’Orléans, frère du roi, ordonné voici douze ans par le duc de Bourgogne Jean sans Peur, le royaume est déchiré par la guerre des deux partis : celui des Armagnacs, attaché aux princes du sang, et celui des Bourguignons.

Le roi Charles VI, que Dieu garde, demeure affligé du mal qui le frappe par accès depuis tant d’années ; le gouvernement du royaume est l’enjeu de cette querelle. Le duc de Bourgogne tient Paris et la personne du roi depuis l’an passé.

Profitant de nos divisions, le roi d’Angleterre a repris la guerre et conquis une grande part de la Normandie. La menace anglaise pressait Bourguignons et Armagnacs de s’entendre.

Au mois de juillet, le duc et le dauphin avaient juré une première paix à Pouilly-le-Fort, près de Melun ; une seconde entrevue fut convenue sur le pont de Montereau pour sceller leur réconciliation contre l’Anglais.

Carte de la journée

  • Montereau-fault-Yonne · France

    Ville au confluent de l’Yonne et de la Seine, en Brie. C’est sur le pont, dans un enclos dressé pour la rencontre, que le duc de Bourgogne et le dauphin devaient s’aboucher.

  • Paris · France

    Capitale du royaume, tenue par le parti bourguignon depuis sa prise par les gens du duc Jean. La nouvelle du meurtre y est attendue avec crainte.

  • Gand · Belgique

    Grande ville de Flandre, où réside le jeune comte de Charolais, fils du duc, lorsque lui parvient la nouvelle de la mort de son père.

  • Pouilly-le-Fort · France

    Lieu près de Melun où, au mois de juillet, le duc de Bourgogne et le dauphin avaient juré une première paix, censée préparer leur réconciliation.

Infographie

De Montereau à Troyes

Les dix mois qui ont conduit du meurtre du pont de Montereau au traité de Troyes et au mariage royal. La rupture entre les deux partis a ouvert la voie à l’alliance bourguignonne avec l’Angleterre.

Du meurtre au traité env. 8 mois

De la mort du duc de Bourgogne, le 10 septembre 1419, au traité scellé le 21 mai 1420 : huit mois ont suffi pour renverser l’ordre du royaume.

Les parties au traité trois sceaux

Le roi de France Charles VI, le roi d’Angleterre Henri V et le duc de Bourgogne : trois maisons jointes contre le dauphin écarté.

Confirmé

Paix de Pouilly-le-Fort

Le duc de Bourgogne et le dauphin jurent une première paix près de Melun, censée préparer leur réconciliation contre l’Anglais.

Confirmé

Mort de Jean sans Peur

Au cours d’une seconde entrevue, le duc de Bourgogne est tué sur le pont de Montereau. La guerre des deux partis se rallume.

Rapporté

Rapprochement bourguignon-anglais

Le jeune duc Philippe, pour venger son père, se rapproche du roi d’Angleterre ; les négociations d’un traité s’engagent.

Confirmé

Traité de Troyes

Le traité fait du roi d’Angleterre l’héritier et le régent du royaume de France, et écarte le dauphin de la succession.

Confirmé

Mariage de Henri V et Catherine

L’union du roi d’Angleterre et de la fille du roi de France scelle l’alliance des deux couronnes.

La date de la paix de Pouilly-le-Fort est donnée au 11 juillet 1419 selon les récits qui nous parviennent.

Le rapprochement entre la maison de Bourgogne et l’Angleterre, conduit durant l’hiver, est rapporté de seconde main ; le détail des tractations nous échappe.

Analyse

Analyse

Guet-apens ou rixe ? Deux récits d’un même meurtre

Voici près de deux semaines que le duc de Bourgogne est tombé sur le pont de Montereau, et déjà deux récits s’affrontent, qui ne s’accordent sur rien — ni sur la main qui a frappé, ni sur l’ordre qui l’aurait armée, ni sur ce qui, du duc ou de la garde du dauphin, a commencé. Le parti bourguignon crie au guet-apens, le parti du dauphin parle d’un homme venu en force qui aurait porté la main à son épée. Nous rangeons ici, à parts égales, ce que chacun colporte — sans pouvoir, à cette heure, départager.

28 septembre 1419, 08h008 min

Opinion

Les acteurs du moment

Anglo-bourguignons

Jean sans Peur, duc de Bourgogne

Duc de Bourgogne, maître du gouvernement du royaume

Puissant duc de Bourgogne, qui tenait Paris et le roi depuis plusieurs années et menait sa propre politique vis-à-vis de l’Angleterre. Il a été tué sur le pont de Montereau au cours d’une entrevue avec le dauphin.

France

Charles, dauphin de France

Dauphin, héritier du trône et chef du parti d’Armagnac

Fils du roi Charles VI, héritier de la couronne, à la tête du parti dit d’Armagnac. C’est lui qui avait convié le duc de Bourgogne à l’entrevue du pont de Montereau.

France

Tanneguy du Châtel

Prévôt de Paris, familier du dauphin

Fidèle du dauphin, mêlé de près à l’entourage armagnac. L’accusation bourguignonne le désigne comme l’un des auteurs du coup porté au duc sur le pont.

Anglo-bourguignons

Jean de Thoisy, évêque de Tournai

Conseiller de la maison de Bourgogne

Prélat attaché à la maison de Bourgogne, l’un de ceux qui négocièrent l’entrevue et qui portent désormais la voix du deuil et de la vengeance bourguignonne.

Anglo-bourguignons

Philippe, comte de Charolais

Héritier du duc, nouveau duc de Bourgogne

Fils unique de Jean sans Peur, demeuré en Flandre. À la mort de son père, il recueille le duché de Bourgogne et l’héritage de la querelle contre le dauphin.

Sources historiques utilisées

secondary

Assassinat de Jean sans Peur

Synthèse encyclopédique de référence sur l’entrevue du pont, le déroulé du meurtre et les deux récits qui s’affrontent.

secondary

Jean sans Peur

Pour la carrière du duc, de l’assassinat de Louis d’Orléans aux Cabochiens, et le contexte de la guerre civile.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — « Les Échos du Passé »

Les formulations « à chaud » imitent un chroniqueur du parti de France à l’automne 1419 ; aucun élément postérieur à la connaissance d’alors n’est utilisé, et les deux versions du meurtre sont rapportées sans trancher.