À la une
Enluminure médiévale de la bataille d'Azincourt : chevaliers en armure, archers et combattants à terre se mêlent dans une plaine, sous une bannière royale, devant un château.

La chevalerie de France anéantie près d’Azincourt

Anonyme, école anglaise, « Bataille d'Azincourt », St. Alban's Chronicle de Thomas Walsingham (vers 1422), Lambeth Palace Library, Londres — domaine public (Wikimedia Commons).

La nouvelle est parvenue à la cour ces derniers jours et elle accable : le jour de la Saint-Crépin, près du village d’Azincourt en Artois, l’ost du royaume a été écrasé par les gens du roi d’Angleterre, pourtant en moindre nombre. Le connétable est tombé, des princes du sang avec lui, d’autres sont emmenés captifs outre-Manche. Le bilan reste à dénombrer.

La rédaction des Échos du Passé 28 octobre 1415, 06h00 7 min
Entretien

Le grand entretien du jour

La parole d’un acteur du moment, pour lire la crise depuis l’intérieur.

Un homme d’armes revenu d’Azincourt

Au soir d’Azincourt : un homme du rang raconte l’enlisement

Revenu vivant du champ boueux où s’est défaite, ce 25 octobre, l’avant-garde du royaume, un homme d’armes accepte de dire ce qu’il a vu de la mêlée. Un récit d’en bas, sans bravade, où l’on entend la pluie, les flèches et la cohue mortelle d’une terre trop étroite.

Vous étiez sur le champ ce 25 octobre, près des bois d’Azincourt. Dites-nous d’abord dans quel état vous y êtes arrivé.

Las. Tout le monde l’était. Nous avions marché des jours derrière les Anglais, le long des rivières, à chercher un gué, à les suivre comme on suit un gibier qu’on croit pris. La nuit d’avant, il a plu sans cesse. Une pluie froide, qui ne tombe pas droit mais qui entre partout, dans les jointures du harnois, dans les bottes, sous le camail. On ne dort pas dans une nuit comme celle-là, on attend qu’elle finisse. Au matin, la terre labourée était devenue une fange. Je le savais déjà avant le premier cri : ce sol-là ne nous porterait pas.

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29 octobre 1415, 10h0011 min

Charles d’Albret, connétable de France

« Nous le tenons à la gorge » : le connétable d’Albret dit comment il veut arrêter l’Anglais

La Somme franchie, l’armée de Henri file vers Calais, affamée et réduite. Au camp de l’ost, le connétable Charles d’Albret, à qui le roi absent a remis le commandement, expose sa manière : barrer la route du Nord, attendre les dernières bannières, laisser la faim faire son œuvre — et tenir en bride une noblesse qui ne rêve que d’en découdre.

Monseigneur, la nouvelle est venue au camp : l’Anglais a franchi la Somme. Vous aviez fait de cette rivière votre rempart. Que répondez-vous ?

Qu’une rivière n’a jamais arrêté à elle seule une armée décidée à passer. Je vous le dis sans détour : nous tenions la Somme des ponts d’Abbeville jusqu’en amont, nous avions rompu les passages et gardé les gués, et j’avais bon espoir de le contraindre à s’y user longtemps. Il a trouvé son point faible du côté de Béthencourt et de Voyennes, au-dessus de Péronne, là où les gués sont menus et nombreux, et il est passé. C’est un revers, je ne le nie point. Mais un revers n’est pas une défaite, et celui qui commande ne s’attarde pas à pleurer un plan déjoué : il en fait un autre le jour même. La Somme nous a servi à ce qu’elle devait servir : elle l’a retardé, elle l’a fait remonter loin de Calais, elle l’a affamé de journées entières. L’ouvrage n’est point perdu, il change de forme.

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20 octobre 1415, 09h0012 min

Articles secondaires

État des informations

Nous rapportons un désastre dont l’ampleur exacte nous échappe encore : les nombres avancés ne sont que des estimations, nous les donnons comme telles ; nous écrivons ce que nous savons en disant ce que nous ignorons.

Ce que l’on sait

  • La bataille s’est livrée le jour de la Saint-Crépin, le 25 octobre 1415, près du village d’Azincourt en Artois.
  • L’ost de France, pourtant plus nombreux, y a subi une défaite écrasante face à l’armée du roi d’Angleterre.
  • Le terrain — un champ de labour détrempé, resserré entre les bois d’Azincourt et de Tramecourt — a été décisif : les archers anglais et leurs pieux ont brisé la charge, et la chevalerie s’est enlisée.
  • Le roi Charles VI était absent ; l’ost était mené par le connétable d’Albret et le maréchal Boucicaut.
  • Des grands de premier rang sont morts au champ : le connétable d’Albret, les ducs d’Alençon et de Bar, Antoine de Brabant.
  • Des princes ont été faits prisonniers et emmenés outre-Manche : les ducs d’Orléans et de Bourbon, le maréchal Boucicaut.
  • Une partie des prisonniers a été mise à mort au cours de la journée.
  • Le duc de Bourgogne, Jean sans Peur, n’a pas paru à l’ost.

Ce que l’on ignore

  • Le bilan chiffré exact des morts et des prisonniers, encore impossible à dresser.
  • L’ampleur et le décompte des prisonniers exécutés.
  • Les effectifs réels des deux armées, que les récits donnent en fourchettes très écartées.
  • La date et le lieu précis du franchissement de la Somme par les Anglais.
  • Les pertes anglaises, sur lesquelles les récits divergent.

Le contexte

Voilà près de quatre-vingts ans que le roi d’Angleterre dispute à nos rois la couronne de France, et que la guerre, par accès, ravage les provinces du royaume. Les trêves se font et se défont ; jamais la querelle n’est éteinte.

Le roi notre sire Charles, que Dieu garde, est affligé depuis bien des années d’un mal qui le prive par moments de la conduite de ses affaires. En son absence, les grands se disputent le gouvernement du royaume : d’un côté le parti du duc d’Orléans, dit aussi d’Armagnac ; de l’autre celui du duc de Bourgogne. Cette discorde déchire le pays.

Profitant de nos divisions, le jeune roi d’Angleterre Henri a repris la guerre cet été. Il a débarqué en Normandie et mis le siège devant Harfleur, qui s’est rendu après plusieurs semaines.

Son armée usée par le siège et la maladie, Henri a renoncé à pousser plus avant et marche désormais vers Calais, place tenue par les siens, à travers les terres de Picardie et d’Artois. C’est là que l’ost du royaume s’est rassemblé pour lui couper la route.

Carte de la journée

  • Azincourt · France

    Petit village d’Artois près duquel s’est livrée la bataille. La rencontre s’est faite dans un champ de labour resserré entre le bois d’Azincourt et celui de Tramecourt.

  • Harfleur · France

    Place forte de Normandie, à l’embouchure de la Seine, assiégée et prise par le roi d’Angleterre durant l’été avant qu’il ne mette le cap au nord.

  • La Somme · France

    Rivière de Picardie dont l’ost de France a tenu les ponts et les gués pour barrer la route à l’Anglais, l’obligeant à remonter vers l’amont. On parle de gués passés vers Béthencourt et Voyennes.

  • Calais · France

    Place tenue par les Anglais sur la mer du Nord, but de la marche du roi Henri, où il entendait mettre son armée à l’abri.

  • Bois de Tramecourt · France

    Bois bordant l’un des flancs du champ de bataille, face au bois d’Azincourt. Les deux futaies resserraient le terrain et interdisaient à la grande armée de France de se déployer.

Infographie

De Harfleur à Azincourt

La longue remontée de l'armée anglaise, partie de Harfleur pour gagner Calais, et la manière dont l'ost de France a fini par lui barrer la route. Les jalons et surtout les dates restent sujets à caution : les nouvelles nous parviennent par dépêches éparses et témoignages discordants.

Durée de la marche env. 2 à 3 semaines

Départ de Harfleur le 8 octobre, face-à-face le 24 : on compte autour de seize jours de chemin, sans repos assuré.

Route vers Calais env. 200 à 250 km

La distance à couvrir jusqu'à la place anglaise de Calais, par des terres hostiles et des ponts coupés. Estimation prudente, le tracé exact étant débattu.

État de l'armée anglaise éprouvée

On la dit affaiblie par la dysenterie contractée devant Harfleur, par la faim et par les longues étapes. Le nombre des malades demeure inconnu.

Confirmé

Départ de Harfleur

Henri V quitte la ville prise après un mois de siège et met le cap au nord, vers Calais.

Rapporté

Blocage sur la Somme

Trouvant les ponts gardés ou rompus, les Anglais doivent remonter la rive gauche du fleuve en quête d'un gué mal défendu.

Incertain

Passage de la Somme

On rapporte que l'armée serait enfin passée plus en amont. La date et le lieu exacts du franchissement nous demeurent incertains.

Rapporté

Interception et face-à-face

Après onze jours de poursuite, l'ost de France parvient à se porter en travers de la route anglaise. Les deux armées passent la nuit en présence l'une de l'autre.

Confirmé

La bataille

Au matin, faute d'accord, le choc s'engage dans la clairière entre les bois d'Azincourt et de Tramecourt.

La datation du franchissement de la Somme, donnée « vers le 19 octobre », reste incertaine : les récits divergent sur le jour comme sur le gué emprunté.

Le lieu même de la rencontre n'est pas fixé avec certitude dans les premiers comptes rendus ; nous le rapportons sous toute réserve.

Infographie

Le champ d'Azincourt

Le dispositif des deux armées au matin du 25 octobre, dans une plaine resserrée entre deux bois. Les nombres avancés varient fortement d'un témoin à l'autre : nous les donnons en fourchettes, sans rien trancher.

Armée de France de 12 000 à plus de 30 000 hommes

Les estimations s'écartent grandement, certains avançant des chiffres bien plus hauts encore. Aucun décompte sûr ne nous est parvenu.

Armée anglaise de 6 000 à 9 000 hommes

Une troupe sensiblement moins nombreuse, où dominent les gens de trait. Le détail varie selon les sources.

Part des archers anglais environ les deux tiers

Les archers à l'arc long formeraient la majeure partie de l'armée du roi d'Angleterre — proportion rapportée, non vérifiée.

Largeur du champ env. 700 à 1 000 m

La clairière entre le bois d'Azincourt et celui de Tramecourt resserre le front et entrave le déploiement de la grande armée de France. Mesure approximative.

Rapporté

Déploiement

Les deux armées se rangent en bataille de part et d'autre de la clairière détrempée par les pluies.

Rapporté

Les pieux plantés

Les archers anglais fichent en terre des pieux aiguisés pour se garder d'une charge montée.

Rapporté

La charge brisée

La cavalerie française qui s'élance se heurte aux traits et aux pieux ; on la dit rejetée dans le désordre.

Rapporté

Assaut dans la boue

Les gens d'armes à pied avancent dans un sol lourd et gluant, gênés dans leurs mouvements ; l'avant-garde aurait été taillée en pièces.

Incertain

Prisonniers exécutés

On rapporte que le roi d'Angleterre, craignant un retour offensif, aurait fait mettre à mort une partie des captifs. L'ampleur en demeure inconnue.

Rapporté

Fin du combat

Le champ resté aux Anglais, les armes se taisent à la tombée de la nuit.

Les effectifs comme les pertes sont très débattus : nous les livrons en fourchettes et ne tenons aucun nombre pour assuré.

Les comptes des morts se contredisent : on annonce des pertes anglaises fort légères et des pertes françaises très lourdes, mais ces bilans, encore à chaud, sont à prendre avec la plus grande prudence.

Analyse

Opinion

Les acteurs du moment

France

Charles d’Albret

Connétable de France, commandant de l’ost

Connétable de France, premier officier de l’armée du royaume. C’est à lui qu’est remis le commandement de l’ost rassemblé pour barrer la route au roi d’Angleterre, le roi notre sire étant retenu loin du camp.

France

Jean II Le Meingre, dit Boucicaut

Maréchal de France

Maréchal de France, réputé pour sa vaillance et sa longue expérience des armes en Orient comme en Occident. Il partage avec le connétable la conduite des gens d’armes du royaume.

France

Charles, duc d’Orléans

Prince du sang, chef du parti d’Orléans

Jeune prince du sang, neveu du roi et tête du parti dit d’Armagnac, opposé au duc de Bourgogne. Il accourt à l’ost avec sa maison pour combattre l’Anglais.

France

Charles VI

Roi de France

Roi de France, que Dieu garde. Le mal qui l’afflige par accès depuis tant d’années le retient loin du camp ; son ost se rassemble et combat en son nom.

France

Jean sans Peur, duc de Bourgogne

Duc de Bourgogne, chef du parti bourguignon

Puissant duc de Bourgogne, rival du parti d’Orléans pour le gouvernement du royaume durant la maladie du roi. Il n’a point paru à l’ost, et son absence pèse sur l’armée comme sur les esprits.

Indéterminé

Henri d’Angleterre (Henri V)

Roi d’Angleterre

Roi d’Angleterre, qui a repris la guerre cet été et mis le siège devant Harfleur. Affaibli, il marche vers Calais à travers l’Artois ; nul ne le tenait pour redoutable dans l’état où l’ost de France l’a trouvé.

Sources historiques utilisées

secondary

Bataille d’Azincourt

Synthèse encyclopédique de référence (déroulé, acteurs, effectifs et pertes débattus).

secondary

Battle of Agincourt

Version anglophone, utile pour la marche depuis Harfleur, le passage de la Somme et les fourchettes d’effectifs.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — « Les Échos du Passé »

Les formulations « à chaud » imitent un chroniqueur de la cour de France à l’automne 1415 ; aucun élément postérieur à la connaissance d’alors n’est utilisé.