À la une
Jean II le Bon fait prisonnier par les Anglais à la bataille de Poitiers, enluminure du XVe siècle

Le roi est pris : désastre français devant Poitiers

Maître de Marie de Bourgogne (attrib.), « Jean II le Bon fait prisonnier par les Anglais à la bataille de Poitiers, 1356 », in David Aubert, Chroniques de Flandre (1477), Holkham Hall MS 659, f. 267 r° — domaine public (Wikimedia Commons).

Au soir du 19 septembre, sur le coteau de Maupertuis, l’armée du roi Jean II a été brisée par les gens du prince de Galles, malgré une supériorité de nombre qui semblait écrasante. Le roi lui-même et son plus jeune fils, Philippe, ont été pris vivants. Les nouvelles qui parviennent jusqu’à nous demeurent confuses, et nul ne sait encore quelle main exactement tient le souverain captif.

Geoffroy d’Argences 20 septembre 1356, 08h00 7 min
Entretien

Le grand entretien du jour

La parole d’un acteur du moment, pour lire la crise depuis l’intérieur.

Hélie de Talleyrand-Périgord, cardinal-évêque d’Albano, légat du pape Innocent VI

Le cardinal de Périgord : « J’ai chevauché d’un camp à l’autre, et la paix m’a glissé des mains »

Légat du pape Innocent VI, le cardinal Hélie de Talleyrand-Périgord avait porté entre les deux ost, jusqu’à l’aube du dimanche, les offres du prince de Galles : places rendues, longue trêve, libre passage. Au lendemain du désastre de Maupertuis, l’homme d’Église, qui se veut au-dessus des partis, revient sur ces heures où la guerre pouvait encore être évitée. Entretien sans complaisance.

Monseigneur, vous étiez le dimanche à l’aube entre les deux armées. Vous saviez donc, mieux que quiconque, ce qui s’apprêtait. Comment avez-vous vécu ces dernières heures avant le choc ?

Je les ai vécues à cheval, mon ami, et à genoux. À cheval, parce qu’il fallait passer et repasser le ravin qui sépare les deux ost, et il n’est pas court. À genoux, parce que je n’avais d’autre arme que la prière. J’ai vu le soleil se lever sur les haies et les vignes du coteau, sur les bannières déployées de part et d’autre, sur des milliers d’hommes que rien ne séparait que quelques centaines de pas et une montagne d’orgueil. Croyez-moi : quand on a senti, comme moi ce matin-là, que tout pouvait encore basculer d’un mot, et que le mot n’est pas venu, on n’oublie pas une telle aube.

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22 septembre 1356, 09h0011 min

Arnoul d’Audrehem, maréchal de France, prisonnier

Le maréchal d’Audrehem : « J’ai chargé le premier, et je n’ai vu que le premier choc »

Fait prisonnier dès l’assaut d’ouverture, à la tête de la pointe montée lancée contre les archers, Arnoul d’Audrehem, maréchal de France, n’a rien vu de ce qui a suivi : il l’apprend par bribes, depuis sa captivité. Blessé légèrement, sa foi engagée selon l’usage des armes, il revient sur l’ordre du roi de combattre à pied, sur la querelle du matin avec Jean de Clermont — tué à ses côtés —, et sur ce chemin creux où la charge s’est brisée sur les traits. Il a déjà connu les geôles anglaises, à Calais. Entretien avec un captif qui reste un maréchal.

Maréchal, vous voici prisonnier. Dites-nous d’abord comment vous êtes tombé aux mains de l’ennemi, et dans quel état on vous a pris.

On m’a pris vivant, et c’est déjà beaucoup au milieu d’une telle mêlée. J’ai reçu un coup au front et un autre à l’épaule, rien qui abatte un homme rompu aux armes ; le sang a coulé, mais je tenais encore debout quand on m’a désarmé. Dès lors, tout s’est fait selon l’usage des armes : j’ai remis ma foi, on m’a traité avec les égards dus à un homme de marque, et je suis désormais prisonnier de rançon. Je ne vous dirai pas qui m’a pris, car dans la confusion et la poussière, plusieurs mains se sont portées sur moi, et il ne serait pas honnête de nommer l’un plutôt que l’autre. Ce que je sais, c’est que je vis, et que d’autres, meilleurs que moi, sont restés sur le champ.

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21 septembre 1356, 16h0012 min

Articles secondaires

À la une

Au sud de Poitiers, les deux ost se regardent : le prince anglais retranché derrière les haies de Maupertuis

Depuis ce mardi, l’armée du roi Jean fait face, près de Nouaillé, à celle d’Édouard de Galles. Le prince a choisi un coteau planté de vignes et clos de haies, où nos gens d’armes ne peuvent charger à leur aise. Les hérauts vont et viennent, le cardinal de Périgord parle encore de paix, et nul ne sait, ce soir, si l’on combattra demain.

18 septembre 1356, 19h004 min
État des informations

Nos sources sont les récits des deux camps, partisans et divergents. Nous donnons les effectifs et les pertes en fourchettes, signalons ce qui n’est que rumeur, et ne tranchons pas les points contestés (capture du roi, départ du duc d’Orléans). Nous nous en tenons à ce qui est connaissable de la mi-septembre 1356, sans préjuger des suites.

Ce que l’on sait

  • La bataille s’est livrée le 19 septembre 1356 près de Nouaillé-Maupertuis, au sud de Poitiers, entre l’armée du roi Jean II et l’ost anglo-gascon du prince de Galles.
  • Malgré une nette supériorité numérique française, la journée s’est soldée par une défaite et par la capture du roi Jean II et de son plus jeune fils Philippe.
  • Plusieurs grands du royaume sont tombés : le connétable Gautier VI de Brienne, le maréchal Jean de Clermont, le duc Pierre Ier de Bourbon, et Geoffroi de Charny qui portait l’oriflamme.
  • Le cardinal de Périgord avait tenté, jusqu’au matin, d’obtenir une trêve ; sa médiation a échoué.

Ce que l’on ignore

  • Le bilan chiffré réel de la journée : les comptes des deux camps divergent fortement (de l’ordre de 3 300 morts selon les uns, environ 700 selon les autres).
  • À qui le roi s’est exactement rendu : plusieurs hommes se disputent l’honneur — et la rançon — de sa prise.
  • Les raisons du départ du duc d’Orléans et d’une partie de l’armée avant la fin du combat.
  • Ce qu’il adviendra du roi captif.

Le contexte

La guerre est ouverte depuis 1337 entre les rois de France et d’Angleterre, ce dernier ayant pris le titre de roi de France en 1340.

Dix ans plus tôt, le désastre de Crécy (1346) puis la chute de Calais (1347) avaient déjà montré la force des archers anglais face à la chevalerie.

La Grande Peste (à partir de 1348) a saigné le royaume ; Jean II règne depuis 1350 et a fondé l’Ordre de l’Étoile (1351-1352).

À l’été 1356, le prince de Galles a lancé depuis Bergerac une chevauchée vers le nord ; l’armée royale, plus nombreuse, l’a rejoint au sud de Poitiers.

Carte de la journée

  • Nouaillé-Maupertuis · France

    Campagne coupée de haies, de vignes et de fossés au sud de Poitiers, où le prince de Galles s’est retranché et où s’est livrée la bataille du 19 septembre 1356.

  • Poitiers · France

    Ville du Poitou ; ses abords ont vu la déroute des fuyards français au soir de la bataille.

  • Bergerac · France

    Point de départ, le 4 août 1356, de la chevauchée du prince de Galles vers le nord.

  • Blois · France

    Ville de la Loire que l’armée royale a franchie le 10 septembre pour prendre l’ost anglo-gascon en chasse.

Poitiers, septembre 1356

Le nombre contre la haie

Le rapport de forces, en fourchettes, entre l’armée du roi de France et l’ost anglo-gascon retranché sur le coteau de Maupertuis. Les chiffres, issus de chroniques divergentes, sont à prendre comme des ordres de grandeur.

Armée du roi de France 14 000 à 16 000 hommes

Forte cavalerie de chevaliers et d’hommes d’armes, appuyée de gens de pied.

Ost anglo-gascon environ 5 000 à 6 000 hommes

À peu près 3 000 hommes d’armes, 2 000 archers anglais et gallois, 1 000 fantassins gascons.

Le terrain haies, vignes, fossés

Un coteau coupé qui gêne la charge de cavalerie et protège les archers retranchés.

Confirmé

Départ de la chevauchée

Le prince de Galles s’élance de Bergerac et remonte vers le nord en ravageant le pays.

Confirmé

L’armée royale en chasse

Jean II franchit la Loire à Blois et prend l’ost anglo-gascon en poursuite.

Confirmé

Face à face sous Poitiers

Le prince se retranche près de Nouaillé-Maupertuis ; le cardinal de Périgord cherche encore une trêve.

Effectifs donnés en fourchettes : les chroniques anglaises et françaises divergent.

État arrêté à la veille de la bataille.

Poitiers, 19 septembre 1356

Le jour des quatre batailles

Le déroulé de la journée de Maupertuis, des premières charges brisées à la capture du roi, tel qu’on peut le reconstituer en croisant les récits des deux camps.

Morts (selon les comptes) de ~700 à 3 300

Écart considérable entre les bilans français et anglais : un ordre de grandeur, non un décompte sûr.

Prisonniers près de 2 000 hommes d’armes

Outre le roi et son fils, de hauts personnages, dont l’archevêque de Sens.

Confirmé

Les charges brisées

Les cavaleries des maréchaux Audrehem et Clermont se heurtent aux haies et aux archers ; Clermont est tué, Audrehem pris.

Confirmé

Le dauphin et Bourbon

La bataille conduite par le dauphin Charles et le duc de Bourbon s’épuise dans une longue mêlée ; le duc de Bourbon est tué.

Rapporté

Le départ du duc d’Orléans

Une large part de l’armée quitte le champ avec le frère du roi ; les raisons en sont disputées.

Confirmé

Le roi à pied, puis pris

Jean II combat à pied sous l’oriflamme ; la troupe montée du captal de Buch surgit sur les arrières, Charny tombe, et le roi est fait prisonnier.

Le motif du départ du duc d’Orléans et l’identité de celui qui a pris le roi demeurent contestés.

Les paroles rapportées de cette journée relèvent du récit, non du fait établi.

Analyse

Opinion

Les acteurs du moment

France

Jean II, roi de France

Roi de France

Roi de France depuis 1350, fondateur de l’Ordre de l’Étoile. Il a poursuivi l’ost anglo-gascon jusqu’au sud de Poitiers et a combattu à pied, sous l’oriflamme, dans la dernière phase de la bataille du 19 septembre, où il a été pris.

Royaume-Uni

Édouard de Woodstock, prince de Galles

Commandant de l’armée anglo-gasconne

Fils aîné d’Édouard III d’Angleterre, âgé d’environ vingt-six ans. Il a conduit depuis Bergerac (4 août) une chevauchée à travers le pays avant de se retrancher sur le coteau de Maupertuis.

France

Philippe, fils du roi

Plus jeune fils de Jean II

Cadet du roi, âgé d’environ quatorze ans, demeuré auprès de son père à la dernière bataille et pris avec lui. On lui prête déjà le surnom de « le Hardi ».

Indéterminé

Hélie de Talleyrand-Périgord

Cardinal, légat du pape

Légat du pape Innocent VI, il a multiplié les navettes entre les deux armées pour empêcher le combat ; sa médiation a échoué au matin du 19 septembre.

France

Geoffroi de Charny

Porteur de l’oriflamme

Tenu pour l’un des plus accomplis chevaliers de son temps et auteur d’écrits sur la chevalerie. Il portait l’oriflamme et est tombé en la défendant.

France

Gautier VI de Brienne

Connétable de France

Connétable de France, tué dans les premières phases de la bataille.

France

Jean de Clermont

Maréchal de France

Maréchal de France, tué lors de la première charge française, brisée sur les haies et les archers.

France

Arnoul d’Audrehem

Maréchal de France

Maréchal de France, fait prisonnier au cours de la première attaque.

France

Pierre Ier, duc de Bourbon

Duc de Bourbon

Tué dans la bataille conduite par le dauphin Charles et le duc de Bourbon.

Royaume-Uni

Jean III de Grailly, captal de Buch

Capitaine gascon

Chef gascon au service du prince de Galles ; sa petite troupe montée a contourné l’armée française et surgi sur ses arrières.

Royaume-Uni

Denys de Morbecque

Chevalier au service anglais

Chevalier artésien banni, passé au service anglais ; il revendique d’avoir reçu la reddition du roi — une prise que d’autres lui disputent.

Sources historiques utilisées

secondary

Bataille de Poitiers (1356) — Wikipédia

Déroulé de la journée du 19 septembre 1356 près de Nouaillé-Maupertuis, effectifs en fourchettes, médiation du cardinal de Périgord, capture du roi Jean II et de son fils Philippe, morts notables.

secondary

Battle of Poitiers — Wikipedia

Synthèse croisant les historiens modernes (Rogers, Sumption, Green, Hoskins) et les chroniqueurs (Froissart, le Baker, Chandos Herald) : effectifs et pertes contradictoires, quatre phases du combat, manœuvre du Captal de Buch, dispute autour de la capture du roi.

secondary

Geoffroi de Charny — Wikipedia

Porteur de l’oriflamme tué à Poitiers, carrière chevaleresque (Morlaix, Calais), auteur d’écrits sur la chevalerie.

editorial-reconstruction

Reconstitution journalistique

Les articles sont écrits comme si la rédaction suivait, au jour le jour, les journées du 18 au 22 septembre 1356, sans rien préjuger des suites. Les sources étant des chroniques partisanes et divergentes, les chiffres sont donnés en fourchettes et les scènes contestées (capture du roi, paroles rapportées) signalées comme telles.