À la une
Enluminure médiévale : des habitants portent et déposent des cercueils dans une fosse commune lors de la grande mortalité, des fossoyeurs s’affairant autour de la tombe.

La grande mortalité est dans nos murs

Pierart dou Tielt, « L’inhumation des victimes de la peste à Tournai », enluminure du Tractatus quartus de Gilles li Muisit (vers 1353), KBR — Bibliothèque royale de Belgique, Bruxelles — domaine public (Wikimedia Commons).

Le mal qui dévore le royaume depuis l’automne dernier, et qu’on suivait de ville en ville comme un incendie remontant du Midi, a franchi nos portes. Depuis quelques jours, on meurt dans Paris comme on mourait à Avignon et à Rouen. L’Hôtel-Dieu ne désemplit plus, les charrettes descendent vers les Saints-Innocents, et les bourgeois qui le peuvent fuient aux champs. Nous rapportons ce que nous voyons, et ce qu’on nous redit, sans pouvoir encore en mesurer la fin.

Le chroniqueur 22 août 1348, 08h00 10 min
Entretien

Le grand entretien du jour

La parole d’un acteur du moment, pour lire la crise depuis l’intérieur.

Un fossoyeur du cimetière des Saints-Innocents, à Paris, employé là depuis plusieurs années

Trois semaines aux Innocents : la parole d’un fossoyeur

Au cimetière des Saints-Innocents, où les charrettes ne désemplissent plus, un homme creuse la terre du matin au soir. Il ne sait ni le nombre des morts, ni d’où vient le mal. Il dit seulement ce que ses mains font et ce que ses yeux voient — la fosse qui s’ouvre, le drap qu’on y descend, et la peur qu’il porte au creux du ventre.

Depuis quand voyez-vous arriver tant de morts aux Innocents ?

Depuis la mi-août, à peu près, que cela a tourné. Avant, c’était notre ouvrage ordinaire : un enterrement, deux, le prêtre venait, on chantait, on refermait la fosse, et chacun rentrait chez soi. Et puis un matin il en est venu plus que de coutume, et le lendemain plus encore, et depuis ce n’a fait que croître. À présent les charrettes entrent par la rue Saint-Denis sans presque s’arrêter ; à peine en a-t-on déchargé une qu’une autre se présente. On ne sonne même plus pour chacune, on n’en finirait pas. Je n’ai pas le compte, et je me défie de ceux qui vous le donnent ; je sais seulement qu’il en vient du matin jusqu’à la nuit, et que mes bras n’y suffisent plus.

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5 septembre 1348, 08h0013 min

Un syndic de la cité de Marseille, marchand de la ville basse et membre du conseil de la cité, mêlé aux affaires du port et de l’approvisionnement en blé.

« Nous avons laissé entrer le navire » : un homme du conseil de Marseille devant le mal

Le mal est entré par la mer, et c’est nous qui avons laissé accoster le navire. Un homme du conseil de la cité — de ceux qui délibèrent sur les droits de mer et l’achat du blé — reçoit ici la rédaction. Il dit le port qu’on ne peut fermer sans affamer la ville, l’ordre qui se défait, les morts qu’on ensevelit sans les compter, et ce qu’une cité sans prince présent et sans unité peut, ou ne peut pas, devant un fléau qu’elle ne comprend pas.

Tout aurait commencé par un navire entré dans le port. D’où venait-il, et que portait-il ?

Des galères des marchands de Gênes, revenues des échelles d’Orient et de la mer Noire, comme il en vient chaque année à cette saison. Elles portaient ce qu’elles portent toujours : du blé, des cuirs, des épices, des denrées ramassées là-bas et qu’on écoule ici. Rien, à les voir de loin, ne les distinguait des autres. Mais on a su depuis que le mal était à bord bien avant qu’elles n’accostent : des hommes de l’équipage étaient déjà pris, dit-on, dès la traversée, et d’autres sont tombés à peine descendus sur nos quais, si vite qu’on n’a pas eu le loisir de comprendre. Ce sont ces navires-là, revenus de la mer avec leur cargaison ordinaire, qui nous ont apporté ce que nous n’avions pas commandé.

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8 novembre 1347, 08h0013 min

Un aîné de la juiverie de Narbonne, âgé d’environ soixante ans, homme de lettres, appartenant à la confrérie qui lave et ensevelit les morts de sa communauté ; il n’a pas voulu qu’on donnât son nom.

« Nous mourons du même mal » : la parole d’un aîné de la juiverie de Narbonne

Dans la juiverie de Narbonne, un homme d’une soixantaine d’années lave et met en terre les morts des siens, qui tombent du mal comme tombent les chrétiens. Il a vu, dans sa jeunesse, la fureur des bergers ; il a vu brûler des innocents sur le mensonge des puits empoisonnés. Il reconnaît aujourd’hui la même fable, et il parle — de sa communauté, de ses morts, et de la peur qui monte aux portes de sa maison.

On dit, sur les chemins, que le mal aurait épargné les juifs. Est-il vrai ?

Que ceux qui le disent viennent le voir de leurs yeux. Le mal n’a épargné personne chez nous, pas plus qu’ailleurs. Il est entré dans nos rues à la mi-février, en même temps qu’il entrait dans le reste de la ville, et il y frappe des mêmes signes : ces bosses dures qui se lèvent sous le bras et à l’aine, cette fièvre qui fait cracher le sang, la mort au bout de deux ou trois jours. J’ai lavé de mes mains des voisins que je saluais la semaine d’avant, des enfants que j’avais vus naître. J’ai vu des maisons de chez nous vidées d’un bout à l’autre, comme on en voit chez les chrétiens. Nous mourons du même mal, aux mêmes jours, et nous l’attrapons de la même façon, sans la comprendre mieux que quiconque. Voilà ce que je réponds à la fable : nos morts la démentent. Un homme qui aurait le secret d’un poison ne s’en donnerait pas à lui-même, ni à ses fils.

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24 mars 1348, 08h0014 min

Articles secondaires

À la une

Un mal venu de la mer frappe Marseille

Depuis les premiers jours de novembre, une mortalité d’une soudaineté inouïe s’est abattue sur Marseille. On la dit entrée par le port, apportée d’Orient sur le pont d’un navire ; en quelques jours, des familles entières sont au tombeau, et l’on parle déjà de morts qu’on ne peut plus compter. Nous rapportons ici ce que l’on en sait — et c’est bien peu —, sans pouvoir dire ni d’où vient ce fléau, ni jusqu’où il ira.

15 novembre 1347, 08h008 min
À la une

La cité du pape ravagée : Avignon dans la grande mortalité

De Provence, les nouvelles montent, et toutes disent la même chose : Avignon, la cité où réside le souverain pontife, est entrée dans le deuil. Le mal venu de la mer y est apparu en ce mois de janvier, et l’on dit qu’il n’épargne ni le pauvre ni le riche, ni le clerc ni le laïque. Nous rapportons ici ce qui nous parvient de cette ville où réside le souverain pontife — hors du royaume, sur terre d’Empire —, sans en pouvoir mesurer toute l’étendue.

25 janvier 1348, 08h009 min
Portrait

Guy de Chauliac, le médecin qui regarde le mal en face

Tandis que tant de mires et de physiciens d’Avignon ont fui ou se sont terrés, le chirurgien du pape, maître Guy de Chauliac, est demeuré au chevet des mourants. Atteint lui-même de la grande mortalité, il en a réchappé, et nous rapporte ce qu’il a vu de ses yeux : un mal qui se montre sous deux visages, et qu’il décrit avec la froideur d’un homme de l’art, sans se vanter d’en connaître le remède.

10 février 1348, 08h008 min
Société

Les médecins du roi parlent : le mal vient des astres

Pressés par le roi Philippe de dire d’où vient la grande mortalité, les maîtres de la Faculté de médecine de Paris ont rendu leur consigne. Leur verdict, fondé sur les arts de l’astre et la science des humeurs, remonte à une funeste rencontre des planètes survenue voici trois ans, qui aurait corrompu l’air que nous respirons. Voici, par le menu, ce que les plus savants hommes du royaume tiennent pour la cause du fléau, et les régimes qu’ils prescrivent pour s’en garder.

20 octobre 1348, 08h008 min
État des informations

Cette séquence suit la remontée de la grande mortalité telle qu’on pouvait la connaître, foyer par foyer, par des nouvelles qui montaient lentement et par la rumeur. La cause du mal est tenue pour inconnue, les nombres donnés sous le nom de qui les avance, la calomnie de l’empoisonnement des puits nommée comme telle et jamais examinée, et l’on ne préjuge en rien des suites du fléau.

Ce que l’on sait

  • La grande mortalité est entrée dans le royaume par Marseille à l’automne 1347 et a remonté le pays du sud au nord, atteignant Paris vers la fin d’août 1348.
  • Avignon, où réside le souverain pontife, a été un foyer majeur dès janvier 1348 ; à Paris, l’Hôtel-Dieu déborde et l’on creuse des fosses communes aux Saints-Innocents.
  • Le mal se présente sous deux formes : l’une qui fait cracher le sang et emporte en quelques jours, l’autre marquée de bosses aux aisselles et aux aines.
  • À l’automne 1348, la Faculté de médecine de Paris, consultée sur l’ordre du roi Philippe VI, attribue le mal à une corruption de l’air née d’une conjonction des astres.

Ce que l’on ignore

  • La cause véritable du mal demeure inconnue ; aucune explication ne s’impose et les médecins avouent leur impuissance.
  • Le nombre des morts ne peut être établi : les chiffres avancés viennent de chroniqueurs enclins à grossir et se contredisent.
  • Nul ne peut dire jusqu’où le mal s’étendra ni quand les contrées frappées en seront délivrées.

Le contexte

Un mal d’une violence inconnue est entré dans le royaume par le port de Marseille à l’arrière-saison de 1347, apporté de la mer par un navire venu d’Orient.

De Marseille, le mal a remonté la vallée du Rhône et gagné de proche en proche la Provence, Avignon, le Languedoc et l’Aquitaine, atteignant Paris à la fin de l’été 1348.

Nul ne connaît la cause du mal : on parle d’air corrompu, d’une conjonction des astres ou d’un châtiment de Dieu, et les médecins eux-mêmes avouent leur impuissance.

D’une contrée à l’autre court une calomnie meurtrière imputant le mal à un empoisonnement des puits par les juifs ; elle est entièrement fausse, a déjà mené des innocents au bûcher, et le pape Clément VI la condamne.

Le royaume sort affaibli de la guerre contre l’Angleterre — défaite de Crécy (1346), chute de Calais (1347), trêve depuis lors — et garde mémoire des grandes famines du début du siècle.

Carte de la journée

  • Marseille · France

    Grand port de la Méditerranée par où le mal est entré dans le royaume, à l’arrière-saison de 1347, apporté par un navire venu d’Orient, des échelles de Gênes et de la mer Noire.

  • Avignon · France

    Cité du Rhône où réside le souverain pontife, hors du royaume de France, en terre du comté de Provence qui est fief d’Empire. Foyer majeur du mal dès janvier 1348.

  • Le Languedoc · France

    Pays du Midi (Montpellier, Béziers, Narbonne, Carcassonne, Perpignan) embrasé par le mal au début de 1348, où naît aussi la calomnie meurtrière de l’empoisonnement des puits.

  • Paris · France

    Capitale du royaume, atteinte par la grande mortalité vers la fin d’août 1348 : l’Hôtel-Dieu déborde et l’on creuse des fosses communes au cimetière des Saints-Innocents.

Le chemin du mal

La remontée de la grande mortalité, étape par étape

Entré par la mer à Marseille à l’arrière-saison de 1347, le mal a remonté la vallée du Rhône et gagné le royaume de proche en proche, jusqu’à Paris. Voici, d’après ce qu’on en sait à ce jour, les étapes connues de sa marche — sans présumer de la suite.

Confirmé

Marseille

Un navire venu d’Orient, des échelles de Gênes et de la mer Noire, apporte le mal au port. La ville est durement frappée dès l’hiver.

Confirmé

La Provence

De la côte aux collines, le mal gagne Aix et l’arrière-pays en suivant les routes des marchands.

Confirmé

Avignon

La cité où réside le souverain pontife, hors du royaume sur terre d’Empire, devient un foyer majeur ; on y meurt en grand nombre.

Confirmé

Le Languedoc

Montpellier et Béziers d’abord, puis Narbonne et Carcassonne ; le Midi s’embrase et le mal pousse vers Perpignan.

Confirmé

Toulouse, Montauban, l’Auvergne

Le mal gagne le sud-ouest intérieur et les pays du centre.

Incertain

Lyon

Le mal remonte le Rhône et la Saône ; la date exacte de son entrée dans la ville est diversement rapportée.

Confirmé

Bordeaux et l’Aquitaine

Foyer majeur de l’ouest, par où le mal gagne aussi, dit-on, les côtes d’au-delà de la mer.

Rapporté

Rouen et la Normandie

Le mal atteint le nord-ouest du royaume vers la Saint-Jean.

Confirmé

Paris

La grande mortalité entre dans la capitale vers la fin du mois ; l’Hôtel-Dieu déborde et les fosses se creusent aux Saints-Innocents.

Chemin arrêté à ce que l’on en sait à l’automne 1348 ; on ne préjuge pas des contrées qu’il pourrait gagner ensuite.

Les dates locales sont indicatives et parfois divergentes : les nouvelles remontent lentement et certaines étapes ne sont connues que par ouï-dire.

Analyse

Analyse

Le Languedoc embrasé, et la calomnie qui tue

Depuis le début de l’an, le mal est monté de Provence dans les terres de Languedoc : Montpellier, Béziers, puis Narbonne, Carcassonne, et déjà l’on parle de Perpignan. Mais à la mortalité s’ajoute une autre plaie, plus honteuse encore : une calomnie monstrueuse court les chemins, qui impute le fléau à un empoisonnement des puits par les juifs, et l’on a mené des innocents au bûcher sur cette fable. Nous rapportons l’une et l’autre — la marche du mal, et le crime des hommes qui en accusent les juifs.

5 mars 1348, 08h009 min

Opinion

Les acteurs du moment

Indéterminé

Le pape Clément VI

Souverain pontife, à Avignon

Pape depuis 1342, il réside à Avignon, sur le Rhône, où le mal le tient assiégé. On rapporte qu’il se confine sur le conseil de son médecin et qu’il condamne hautement la calomnie imputant le mal à un empoisonnement des puits par les juifs, qu’il prend sous sa protection.

Indéterminé

Guy de Chauliac

Chirurgien et chapelain du pape à Avignon

Maître en chirurgie formé à Montpellier et à Bologne, chirurgien du pape à Avignon. Témoin oculaire du mal, lui-même atteint et survivant, il en distingue deux formes : l’une qui fait cracher le sang et emporte en peu de jours, l’autre marquée de bosses aux aisselles et aux aines.

France

Philippe VI de Valois

Roi de France

Roi de France depuis 1328, premier de la branche de Valois. Devant le fléau, il commande à la Faculté de médecine de Paris une consultation sur les causes du mal, rendue à l’automne 1348.

France

Jean de Venette

Religieux et chroniqueur, à Paris

Religieux carme à Paris, témoin de la grande mortalité dans la capitale. Il tient registre de ce qu’il voit — l’Hôtel-Dieu débordé, les charrettes vers les Saints-Innocents — et avance des nombres que l’on tient pour amplifiés, donnés ici sous son seul nom.

Sources historiques utilisées

secondary

Peste noire — Wikipédia (FR)

Arrivée du mal par Marseille à l’automne 1347, remontée du royaume du sud au nord, foyer d’Avignon, atteinte de Paris en août 1348 ; explications d’époque (air corrompu, conjonction des astres, châtiment divin) ; persécutions des juifs sur l’accusation calomnieuse d’empoisonnement des puits, condamnées par Clément VI. Le terme « peste noire » est une étiquette postérieure, écartée du récit d’époque.

secondary

Black Death in France — Wikipedia (EN)

Chronologie de la remontée du mal dans le royaume de France (Marseille nov. 1347, Avignon janv. 1348, Languedoc, Bordeaux, Paris août 1348) et estimations de mortalité, données en fourchettes.

secondary

Gui de Chauliac (1298-1368) — Medarus

Biographie de Guy de Chauliac, chirurgien et chapelain du pape à Avignon, témoin oculaire du mal, lui-même atteint et survivant ; sa description des deux formes du mal.

primary

Jean de Venette, témoignage sur la grande mortalité à Paris

Témoignage du religieux Jean de Venette sur la mortalité à Paris (Hôtel-Dieu, charrettes de morts, fosses communes aux Saints-Innocents, dévouement des sœurs). Les nombres qu’il avance sont d’une source unique et tenus pour amplifiés ; ils sont donnés comme témoignage, non comme compte arrêté.

editorial-reconstruction

Reconstitution journalistique — Les Échos du Passé

Les articles suivent la remontée de la grande mortalité de 1347-1349 foyer par foyer, comme si la rédaction la couvrait en direct. La cause du mal est tenue pour inconnue ; les nombres sont attribués à leur témoin et donnés en fourchettes ; l’accusation d’empoisonnement des puits portée contre les juifs est nommée pour ce qu’elle est — une calomnie — et jamais examinée comme une thèse. Aucune connaissance postérieure à la date de chaque pièce n’y est introduite.