À la une
Jules César, en tenue militaire romaine, à cheval sur un cheval blanc, franchit un cours d’eau entouré de ses légionnaires et d’un peuple en émoi, peinture historique du XIXe siècle.

César a franchi en armes la frontière : ses légions sont en Italie

Adolphe Yvon, « César franchit le Rubicon » (1875), huile sur toile, Musée des Beaux-Arts d’Arras — domaine public (Wikimedia Commons).

Des courriers arrivés du nord l’assurent : le proconsul des Gaules a fait passer ses troupes de l’autre côté de la limite de sa province. Ariminum serait déjà entre ses mains. À Rome, on va d’une nouvelle à l’autre, et nul ne sait rien de sûr.

La rédaction 15 janvier 49 av. J.-C., au soir 6 min
Entretien

Le grand entretien du jour

La parole d’un acteur du moment, pour lire la crise depuis l’intérieur.

Un sénateur de rang consulaire, tenant de la ligne défendue par Pompée et les chefs du Sénat (témoignage reconstitué sous le nom de Gaius Sextilius Bassus)

Un sénateur explique pourquoi le Sénat a voté l'exception

Proche de la ligne de Pompée, ce sénateur défend le décret de salut public voté contre César. Il dit pourquoi le proconsul doit désarmer, comment il vit ces journées, et pourquoi certains, déjà, parlent de quitter Rome.

Le Sénat vient de voter un décret d'exception contre César. De quoi s'agit-il, au juste ?

D'un recours extrême, celui que nos pères ont institué pour les jours où la République est en péril. Les consuls, les préteurs, les tribuns qui le veulent et les proconsuls aux portes de la Ville reçoivent la charge de veiller à ce que l'État ne subisse aucun dommage. Ce n'est pas un caprice, ni une vengeance de parti : c'est la formule que le Sénat a réservée aux plus grands dangers. Nous ne l'avons pas votée de gaieté de cœur. Nous l'avons votée parce qu'un homme campe aux frontières de l'Italie avec une armée à sa main, exige le consulat sans se présenter comme la loi l'ordonne, et refuse de licencier ses troupes tant qu'on ne lui aura pas tout accordé. Devant cela, le Sénat ne pouvait pas se taire.

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13 janvier 49 av. J.-C.10 min

Sextus Vettius, marchand de laine et d’étoffes à Ariminum (personnage composite reconstitué)

Entretien | À Ariminum, les soldats sont entrés sans qu’on lève une lance

Un marchand d’étoffes venu du nord par la voie Flaminienne raconte ce qu’il a vu, il y a quelques jours, dans sa ville : les hommes de César aux portes dès l’aube, le marché fermé, les ateliers vides, et une occupation sans un mort. Un témoignage remonté à Rome de bouche de voyageur, avec le retard des nouvelles du nord.

Vous arrivez d’Ariminum. Racontez-nous d’abord ce que vous avez vu, et quand.

Cela remonte à quelques jours déjà, je ne saurais vous dire au juste combien : sur la route, on perd le compte. Un matin, avant que le jour soit franc, la ville s’est réveillée avec des soldats à ses portes. Non pas devant les murs à crier et à sommer, comme on se figure une ville qu’on prend : à l’intérieur, déjà, dans les rues. On n’avait rien entendu venir. Le temps que j’ouvre ma boutique, il y avait des hommes en armes au coin de la place, plantés là, tranquilles, comme s’ils avaient toujours été chez nous.

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17 janvier 49 av. J.-C.13 min

Vibia (personnage composite reconstitué)

Une matrone romaine devant les portes qui se ferment

Dans une demeure de l’aristocratie, une femme raconte la Ville qui se vide de ses chefs, la maison partagée entre les camps, et l’angoisse de choisir entre rester et fuir avec les siens.

Depuis quand la crainte est-elle entrée dans ta maison ?

Elle n’est pas entrée d’un coup. Elle est venue par degrés, comme monte l’eau d’une crue. D’abord des nouvelles du nord qu’on se répétait sans y croire : les tribuns chassés, un veto bafoué, puis ce cours d’eau franchi en armes dont on ne savait pas même bien nommer le lit. On en parlait le soir, à voix basse, entre gens de la maison. Et un matin, il n’a plus été question de le croire ou non : on a vu les premiers attelages sortir par les portes du sud. C’est ce jour-là que la crainte a cessé d’être un bruit pour devenir une chose qu’on porte dans la poitrine.

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17 janvier 49 av. J.-C.8 min

Articles secondaires

Portrait

Lentulus et Marcellus, les deux consuls de la ligne dure

Ce sont eux qui président le Sénat, ont fait voter le décret d’exception et ordonnent la levée : à l’heure de la crise, les deux consuls de l’année détiennent seuls, dans l’enceinte de la Ville, le pouvoir de commander. On rappelle ici qui ils sont, ce qui les oppose de tempérament — et ce qui les distingue de Pompée, aux portes avec ses troupes, comme de Caton, qui ne pèse que par la parole.

7 janvier 49 av. J.-C.6 min
Portrait

Caton, l’intransigeant qui refuse tout marchandage

Arrière-petit-fils du Censeur, stoïcien qui marche pieds nus, incorruptible au point qu’on jure « pas même si Caton l’affirmait » pour dire une chose incroyable : depuis quatorze ans, un homme s’oppose à César sans jamais fléchir. C’est lui, aujourd’hui, qui pousse le Sénat à ne rien céder. Reste la question dont on débat à toutes les tables de la Ville : sa fermeté sauve-t-elle la République, ou la jette-t-elle dans la guerre ?

13 janvier 49 av. J.-C.6 min
État des informations

Cette édition rapporte ce qui se dit et se voit à Rome dans les jours de la crise, du 7 au 17 janvier. Elle distingue les faits établis des rumeurs, assume ce qu’elle ignore, et ne préjuge en rien de la suite, que personne ne connaît encore.

Ce que l’on sait

  • Un bras de fer oppose le Sénat, mené par les optimates derrière Pompée, à César sur le licenciement de son armée et sa candidature au consulat.
  • Début janvier, le Sénat a voté le senatus consultum ultimum, décret d’exception visant César.
  • Les tribuns de la plèbe Marc Antoine et Quintus Cassius Longinus ont quitté Rome, leur veto bafoué.
  • César, depuis la Cisalpine, a franchi en armes le cours d’eau qui borne sa province avec la treizième légion — acte illégal qui ouvre la guerre civile.
  • Ariminum, première ville d’Italie, a été prise le lendemain sans combat.
  • Pompée, les consuls et une partie du Sénat évacuent Rome vers le sud.

Ce que l’on ignore

  • Nul ne sait jusqu’où César poussera, ni s’il marchera sur Rome, ni s’il y aura bataille.
  • La taille réelle de son armée est inconnue et exagérée par la rumeur.
  • On ignore où se réfugient Pompée et les magistrats, et si le Trésor a été emporté ou abandonné.
  • Le sort des tribuns fugitifs et la portée de la violation de leur inviolabilité restent indécis.
  • L’issue de la crise est entière : personne ne sait qui l’emportera.

Le contexte

Proconsul des Gaules au terme de son commandement, César est sommé par le Sénat de licencier son armée avant de rentrer à Rome ; il refuse de se présenter au consulat en simple particulier, exposé aux poursuites.

La limite méridionale de la Gaule cisalpine sépare la province de César de l’Italie, où la loi interdit à un général d’entrer en armes ; l’emplacement exact de ce cours d’eau-frontière reste incertain.

Cette édition s’en tient à ce qui pouvait être connu à Rome dans les jours de la crise, du 7 au 17 janvier ; elle ne préjuge en rien de la suite, que personne ne connaît encore.

Carte de la journée

  • Rome · Italie

    La Ville, siège du Sénat et des magistratures. L’annonce de la marche des légions y jette la stupeur, puis l’exode de Pompée, des consuls et d’une partie du Sénat.

  • Ravenne · Italie

    Ville de Gaule cisalpine où César tient ses quartiers, à la limite méridionale de sa province, avant le passage de la frontière.

  • Ariminum · Italie

    Aujourd’hui Rimini. Première ville d’Italie sur la voie Flaminia, saisie sans combat au lendemain du franchissement de la frontière.

  • La frontière de la province · Italie

    Le cours d’eau qui borne au sud la Gaule cisalpine et sépare la province de César de l’Italie, où la loi interdit à un général d’entrer en armes. Son lit exact reste incertain : on l’identifie diversement dans la région de Cesena-Savignano.

  • Voie Flaminia · Italie

    Grande route reliant Ariminum à Rome, par laquelle remontent, avec plusieurs jours de retard, les nouvelles du nord.

La carte

De Ravenne à Ariminum : la frontière franchie

César tenait ses quartiers à Ravenne, aux confins de sa province de Gaule cisalpine. Vers le sud, un cours d’eau marque la limite au-delà de laquelle un gouverneur ne peut mener ses troupes en armes sans se mettre hors la loi. Passé cette borne, la première ville d’Italie sur la route est Ariminum, où débute la voie Flaminia qui remonte vers Rome. Voici les repères de la descente, tels qu’on peut les situer.

Ravenne Base de César

Ville de la province de Gaule cisalpine où César tenait ses quartiers d’hiver avec ses troupes, à l’écart de Rome mais à portée de la frontière.

La frontière de province Un cours d’eau-limite

Un petit fleuve côtier marque le sud de la Gaule cisalpine. La borne est juridique avant d’être géographique : au-delà, la province cesse et l’imperium du gouverneur avec elle. Son tracé exact reste discuté (voir notes).

Ariminum (Rimini) 1ʳᵉ ville d’Italie

Première cité au sud de la frontière, sur la côte adriatique. On rapporte qu’elle a été occupée sans combat au lendemain du franchissement.

La voie Flaminia Axe vers Rome

Grande route qui part d’Ariminum et traverse l’Apennin jusqu’à Rome. C’est l’artère par laquelle une armée du nord, comme une nouvelle, gagne la Ville.

Ariminum → Rome ≈ 220 milles

Environ deux cent vingt milles romains par la voie Flaminia, soit plusieurs jours de marche ou de chevauchée. La distance qui sépare la frontière de la Ville — et qui mesure aussi le retard de nos nouvelles.

L’identification du fleuve-frontière antique n’est pas assurée. Plusieurs cours d’eau de la région de Cesena et Savignano sont candidats — le Rubicone actuel, le Pisciatello, l’Uso — sans que l’on puisse pointer un lit précis comme certain.

Le nom même de « Rubicone » n’a été fixé officiellement sur un cours d’eau qu’à une époque bien postérieure : nous ne prétendons donc pas tracer sur la carte une ligne exacte, mais seulement situer une borne de province entre Ravenne et Ariminum.

Les distances sont données en milles romains d’après les étapes de la voie Flaminia et valent comme ordre de grandeur, non comme mesure au pas près.

Le calendrier

Du 7 au 17 janvier : dix jours de crise

Ce que l’on peut reconstituer, jour après jour, depuis Rome, des événements qui vont du décret du Sénat à l’évacuation de la Ville. Les faits établis y côtoient ce qui n’est encore parvenu que par la rumeur : nous marquons l’un et l’autre.

Confirmé

Le Sénat prend le décret ultime

Le senatus consultum ultimum est voté contre César. Les tribuns Marc Antoine et Quintus Cassius Longinus, dont le veto a été bafoué, quittent Rome et fuient vers le nord.

Confirmé

César à Ravenne

César se tient dans sa province, à Ravenne, avec ses troupes. On y attend la nouvelle du vote et l’arrivée des tribuns en fuite.

Rapporté

Le cours d’eau-limite est franchi

On rapporte que César a passé de nuit, en armes, le fleuve qui borne sa province, avec la XIIIᵉ légion — acte illégal qui ouvre la guerre. La date de cette nuit est une reconstitution moderne, non un fait donné par les Anciens.

Rapporté

Ariminum occupée sans combat

La première ville d’Italie au sud de la frontière est prise sans qu’un coup soit échangé, selon ce qui nous parvient du nord.

Rapporté

La nouvelle atteint Rome

La rumeur, puis les premiers messages, remontent la voie Flaminia. Rome apprend le franchissement ; la stupeur et la panique gagnent la Ville, les chiffres de l’armée de César courant, grossis, de bouche en bouche.

Rapporté

Rome est évacuée

Pompée, les consuls et une partie du Sénat quittent la Ville. Où ils se replient, et ce qu’il advient du Trésor, reste incertain à l’heure où nous écrivons.

Les dates s’appuient sur le calendrier romain de 49, en décalage avec les saisons : ce sont des repères conventionnels, non des positions astronomiques exactes.

La datation de la nuit du 10 au 11 janvier est une reconstitution fondée sur les délais des messagers entre la frontière et Rome, et non un fait rapporté tel quel par les sources antiques. Certains la placent au 11 janvier.

Les jours où la nouvelle gagne Rome et où la Ville est évacuée sont estimés d’après la latence de l’information — quatre à six jours du nord jusqu’à la Ville — et donnés sous réserve.

Analyse

Opinion

Les acteurs du moment

Rome

Caius Julius Caesar

Proconsul des Gaules

Vainqueur de la longue guerre des Gaules, au terme de son commandement. Sommé de licencier son armée avant de rentrer briguer le consulat, il refuse de se présenter en simple particulier, sans immunité.

Rome

Cnaeus Pompeius Magnus

Chef militaire, chargé par le Sénat de la défense de la République

Le plus grand nom militaire de Rome, rallié aux Pères. Le décret d’exception remet entre ses mains le soin de « veiller à ce que l’État ne subisse aucun dommage ».

Rome

Marc Antoine

Tribun de la plèbe

Partisan de César au tribunat de la plèbe. Son veto bafoué au Sénat, il quitte Rome avec son collègue Quintus Cassius.

Rome

Quintus Cassius Longinus

Tribun de la plèbe

Collègue d’Antoine au tribunat et partisan de César ; il fuit Rome avec lui après le rejet de leur intercession.

Rome

Lucius Cornelius Lentulus Crus

Consul en exercice

L’un des deux consuls de l’année, hostile à César ; il porte la ligne dure au Sénat.

Rome

Caius Claudius Marcellus

Consul en exercice

Consul avec Lentulus ; il presse la République de lever des troupes et confie à Pompée le soin de la défendre.

Rome

Marcus Porcius Cato

Sénateur optimate

Adversaire résolu de César, gardien intransigeant de la légalité républicaine et des usages des ancêtres.

Sources historiques utilisées

primary

Suétone, Vie de César (Divus Iulius), 30-34

Suétone

Version latine du mot prêté à César (« iacta alea est »), l’avant-garde de quelques cohortes, les ornements du récit (joueur de flûte) donnés comme tels.

primary

Plutarque, Vie de César, 32

Plutarque

Version grecque du mot au fleuve (« que le dé soit jeté »), scène très mise en scène de l’hésitation — à manier comme tradition littéraire.

primary

Appien, Guerres civiles, II, 32-37

Appien

Fuite des tribuns déguisés, franchissement, prise d’Ariminum, panique et départ de Pompée. Traduction française sur remacle.org.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Aujourd’hier

Les formulations « à chaud » de cette édition imitent un média qui aurait couvert la crise depuis Rome, du 7 au 17 janvier, sans connaître la suite.