Entretien

Le grand entretien du jour

La parole d’un acteur du moment, pour lire la crise depuis l’intérieur.

Un sénateur de rang prétorien présent dans la curie, ni conjuré ni intime de César (témoignage reconstitué)

« J'étais sur les bancs quand tout a basculé » : un sénateur raconte la curie

Il siégeait à quelques pas de la statue de Pompée. Ni conjuré, ni proche du dictateur, ce sénateur a vu la scène, puis fui avec les autres. Il accepte de dire ce qu'il a vu, et son désarroi devant ce qui vient.

Où étiez-vous installé lorsque la séance s'est ouverte ?

Sur les bancs, au milieu des autres, du côté qui fait face à l'entrée. Rien ne distinguait cette réunion d'une autre : on nous avait convoqués dans la curie de Pompée, puisque la Curie du Forum est en travaux. César est arrivé tard, on l'attendait depuis un moment, et le bruit courait dans les rangs qu'il avait hésité à venir, qu'il ne se sentait pas bien. Quand il est entré, tout le monde s'est levé, comme il se doit. Il a gagné son siège. Voilà. Une séance ordinaire, ou qui devait l'être.

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16 mars 44 av. J.-C.8 min

Quintus Aternius, vétéran des légions de César, colon en attente de la moitié de ses terres

« Il nous a donné des terres, et le voilà mort » : un vétéran de César dans l'attente de son champ

Sous les portiques du Champ de Mars, là où campent les hommes qui devaient partir pour l'Orient, un ancien soldat des légions de César dit sa reconnaissance envers le chef qui l'a récompensé, et sa peur, très concrète, pour les terres et les primes promises maintenant que le dictateur n'est plus. Entretien recueilli au surlendemain des Ides, tandis que le Sénat, réuni au temple de Tellus, décidait de ne rien annuler des actes du mort.

Tu étais venu à Rome pour l'expédition d'Orient. Où étais-tu quand la nouvelle est tombée ?

Au camp, de l'autre côté du fleuve, à graisser mon fourreau comme un jeune recrue. On attendait l'ordre de marche ; on disait le départ pour dans trois jours. Et puis un cavalier est arrivé au galop, blanc comme un linge, en criant que le dictateur était mort, tué en plein Sénat. On a d'abord cru à une de ces fausses alarmes qui courent les camps. Un vieux ne bouge pas pour un cri. Mais les cris se sont multipliés, les boutiques de la Ville se sont fermées d'un coup, on a vu les gens courir se barricader. Alors on a compris que c'était vrai. J'ai posé mon fourreau et je me suis assis, monsieur. Je ne saurais pas te dire ce que j'ai pensé. Rien, peut-être. Le vide qu'on a quand une charge vous passe trop près.

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17 mars 44 av. J.-C.10 min

Une affranchie qui tient une petite boutique aux abords du Forum, à Rome

La ville aux volets clos : la parole d’une marchande du Forum

Depuis que la nouvelle a couru, les boutiques du Forum sont closes et les rues se vident dès que le jour baisse. Une affranchie qui tient un petit étal aux abords de la place a accepté de dire ce qu’elle voit, entend et redoute — les rumeurs qui se contredisent d’un porche à l’autre, la crainte du pillage, l’argent qui ne circule plus. La voix d’en bas, loin du Sénat et du Capitole, où l’on ne monte pas.

Où étiez-vous quand la nouvelle est arrivée ?

À mon étal, comme chaque jour. C’était vers le milieu de la matinée, il me semble ; le Sénat s’était réuni non pas ici, à la Curie, qui est en travaux, mais là-bas, du côté du théâtre de Pompée, au Champ de Mars. Je n’ai rien vu de tout cela, moi, j’en étais loin. Ce que j’ai vu, c’est des hommes qui se sont mis à courir à travers la place en criant, et l’on ne comprenait pas d’abord ce qu’ils criaient. Puis le mot est passé de bouche en bouche : César est mort, on l’a tué au Sénat. J’ai cru à une folie. Et derrière ceux qui criaient, il en venait d’autres, et d’autres encore, et les gens ont commencé à fermer, à rentrer, à s’appeler d’une porte à l’autre. En un moment la place s’est vidée comme se vide un bassin dont on ôte la bonde.

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18 mars 44 av. J.-C.13 min

Spurinna, haruspice, versé dans la discipline étrusque de la lecture des entrailles

« Je l’ai averti d’un péril ; je n’ai pas lu l’avenir » : l’haruspice Spurinna sur les signes des Ides

Il avait mis en garde le dictateur contre un danger qui, disait-il, ne se prolongerait pas au-delà des Ides de mars. Ce matin, César l’a croisé et s’est moqué. Le soir venu, l’haruspice Spurinna revient sur les entrailles qu’il a lues, sur les prodiges dont bruit la Ville, et sur ce qu’un devin peut ou non dire aux hommes.

On répète dans toute la Ville que vous aviez averti César. Qu’aviez-vous dit, au juste ?

Que je le tenais en danger, et que ce danger ne s’étendait pas au-delà des Ides de mars. Voilà mes mots, et je les maintiens tels quels. Comprenez-les bien : je n’ai pas dit qu’on le tuerait ce jour-là, ni où, ni par quelle main. J’ai dit qu’un péril pesait sur lui et que sa borne était aux Ides. Cela lui laissait des semaines pour se garder, s’il l’avait voulu. Un avertissement n’est pas une sentence. C’est une lumière qu’on tend à un homme pour qu’il regarde où il pose le pied ; libre à lui de fermer les yeux.

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15 mars 44 av. J.-C., au soir11 min

Articles secondaires

Portrait

Marcus Tullius Cicéron, l’ancien consul qui a plaidé l’oubli

Il n’était pas dans le secret des conjurés et n’a pas frappé César ; c’est pourtant lui qui, au temple de Tellus, a soufflé l’issue. Tenu à l’écart du pouvoir durant la dictature, l’orateur d’environ soixante-deux ans propose une voie qui n’est ni celle des libérateurs du Capitole ni celle des fidèles du dictateur : renoncer à punir sans rien défaire, une amnistie qu’il dit empruntée aux Athéniens.

17 mars 44 av. J.-C.5 min
État des informations

Cette édition rapporte ce qui se dit et se voit à Rome dans les jours des Ides. Elle distingue les faits établis des rumeurs et ne révèle pas la suite, que personne ne connaît encore.

Ce que l’on sait

  • César a été tué à coups de poignard en pleine séance du Sénat, aux Ides de mars, au pied de la statue de Pompée.
  • Les meurtriers, une soixantaine, se sont retranchés au Capitole en se proclamant libérateurs.
  • Le 17 mars, au temple de Tellus, le Sénat a voté un compromis : ni poursuite des meurtriers, ni annulation des actes de César.
  • Le testament de César, rendu public, institue Gaius Octavius héritier principal et lègue jardins et argent au peuple romain.
  • Les funérailles publiques, avec l’oraison de Marc Antoine, ont tourné à l’émeute et à l’incendie du Forum.

Ce que l’on ignore

  • Nul ne sait si la République est restaurée, ni qui gouvernera Rome.
  • Le sort des conjurés, l’attitude d’Antoine, des vétérans et des légions restent indécis.
  • On ignore tout de ce que fera ce jeune héritier, Octavius, absent de Rome.

Le contexte

Nommé dictateur à vie quelques semaines plus tôt, César devait quitter Rome sous peu pour une grande campagne contre les Parthes.

La Curie du Forum étant en reconstruction, le Sénat siégeait ce jour-là dans la curie attenante au théâtre de Pompée, sur le Champ de Mars.

Cette édition s’en tient à ce qui pouvait être connu à Rome dans les jours des Ides ; elle ne préjuge en rien de l’issue de la crise ouverte.

Carte de la journée

  • Curie du théâtre de Pompée · Italie

    Salle de réunion attenante au théâtre de Pompée, sur le Champ de Mars, où siège le Sénat le 15 mars ; César y tombe au pied de la statue de Pompée.

  • Théâtre de Pompée · Italie

    Premier grand théâtre de pierre de Rome, inauguré en 55 av. J.-C., avec portique et jardins, sur le Champ de Mars.

  • Curie du Forum · Italie

    Siège habituel du Sénat, alors en reconstruction, ce qui explique la réunion tenue chez Pompée ce jour-là.

  • Capitole · Italie

    Colline et citadelle religieuse de Rome ; les conjurés s’y retranchent après le meurtre en se proclamant libérateurs.

  • Forum romain · Italie

    Cœur civique de Rome ; lieu des funérailles publiques et du bûcher improvisé où la foule brûle le corps de César.

  • Temple de Tellus · Italie

    Sanctuaire de l’Esquilin où le Sénat se réunit le 17 mars pour voter le compromis d’amnistie.

Le lieu

Le lieu du drame

Ce 15 mars, le Sénat ne siège pas au Forum mais dans la curie attenante au théâtre de Pompée, sur le Champ de Mars. Repères sur ce lieu et minute par minute de la séance.

Curie de la séance Curie de Pompée

Salle annexée au grand portique du théâtre de Pompée, sur le Champ de Mars. Le Sénat s'y réunit à titre provisoire.

Curie du Forum En travaux

La Curia Hostilia a brûlé en 52 av. J.-C., lors des funérailles de Clodius. La nouvelle Curie Julienne, engagée par César, n'est pas achevée.

Théâtre de Pompée Inauguré en 55 av. J.-C.

Premier théâtre construit en pierre à Rome, environ 20 000 places, doublé d'un vaste portique à jardins et fontaines.

Au pied de la statue Statue de Pompée

César s'effondre au pied d'une statue de Pompée dressée dans la curie même.

Confirmé

Ouverture de la séance

Les sénateurs se réunissent dans la curie de Pompée ; César, retardé, arrive peu après.

Incertain

César conduit dans la curie

Selon les versions, c'est Trebonius (Plutarque) ou Decimus Brutus (Nicolas de Damas) qui retient Marc Antoine à l'entrée, l'écartant de la salle.

Confirmé

Tillius Cimber empoigne la toge de César

Sous prétexte de plaider le rappel de son frère, il découvre l'épaule de César — signal convenu entre les conjurés.

Confirmé

Publius Servilius Casca frappe

Le coup, porté au cou ou à l'épaule, déclenche aussitôt les autres coups.

Rapporté

23 coups portés

Selon le médecin Antistius, rapporté par Suétone, un seul coup — le deuxième, au flanc — aurait été mortel. Une source unique, à traiter comme telle.

Rapporté

César s'effondre au pied de la statue de Pompée

Il se voile la tête selon Plutarque. Les versions sur ses dernières paroles divergent fortement et ne s'accordent pas.

Confirmé

Les conjurés gagnent le Capitole

Ils s'y retranchent aussitôt après le meurtre, laissant le corps sur place.

L'emplacement exact de la curie de Pompée n'a été identifié par les archéologues qu'au XVIe siècle, lors de la découverte de la statue colossale de Pompée ; la reconstitution du lieu reste partiellement conjecturale.

Le nombre de coups (23) et l'identification du coup mortel reposent sur une source unique (le médecin Antistius, via Suétone) : à traiter comme rapporté, non comme fait établi hors de tout doute.

Qui a retenu Marc Antoine à l'entrée de la curie diverge selon les sources antiques (Plutarque contre Nicolas de Damas).

Portraits

Les meneurs de la conjuration

Une soixantaine de sénateurs auraient pris part au complot. Voici ceux que les témoignages désignent comme ses meneurs et ses exécutants du premier instant.

M. Junius Brutus Préteur urbain

Revendique descendre du Brutus qui chassa les rois de Rome. Gracié par César après Pharsale.

C. Cassius Longinus Préteur pérégrin

Certains le désignent comme l'instigateur du complot, par ressentiment envers César.

Decimus Junius Brutus Albinus Lieutenant de César

L'un de ses proches officiers. Aurait convaincu César de se rendre à la curie malgré de mauvais présages rapportés.

Publius Servilius Casca Sénateur

Porte le premier coup, au signal donné par Cimber.

Tillius (Tullius) Cimber Sénateur

Donne le signal convenu en empoignant la toge de César sous prétexte de plaider une grâce.

Confirmé

Cimber aborde César

Il plaide le rappel de son frère banni, entourant César de sénateurs venus à l'appui de la requête.

Confirmé

Cimber donne le signal

En tirant sur la toge de César, il découvre son épaule.

Confirmé

Casca frappe le premier

Le coup déclenche aussitôt les autres.

Confirmé

Brutus, Cassius et les autres conjurés portent leurs coups

Une vingtaine de sénateurs, dont Brutus et Cassius, frappent à leur tour.

Rapporté

Le rôle de Decimus Brutus Albinus

Proche de César, il aurait facilité son entrée dans la curie ce jour-là ; certains récits en font une cheville essentielle du complot.

La liste complète des soixante conjurés environ n'est pas établie avec certitude ; seuls les meneurs sont nommément documentés par les sources antiques.

Les mobiles de chacun — idéal républicain hérité, rivalités personnelles, ressentiments de carrière — sont débattus par les historiens et ne font pas consensus.

Le rôle exact de Decimus Brutus Albinus dans la préparation du complot reste discuté selon les sources.

Analyse

Opinion

Les acteurs du moment

Rome

Caius Julius Caesar

Dictateur à vie

Vainqueur de la guerre civile contre Pompée, il concentre tous les pouvoirs et prépare une campagne contre les Parthes lorsqu’il est frappé aux Ides de mars.

Rome

Marcus Junius Brutus

Préteur urbain, meneur de la conjuration

Descendant revendiqué du Brutus qui chassa les rois, gracié par César après Pharsale et honoré par lui ; il figure parmi les chefs des conjurés.

Rome

Caius Cassius Longinus

Préteur, meneur de la conjuration

Beau-frère de Brutus, tenu par certains récits pour l’âme de l’entreprise contre le dictateur.

Rome

Decimus Junius Brutus Albinus

Conjuré, lieutenant de César

Familier de César, qui l’a comblé de charges ; il compte pourtant parmi les meneurs du complot et parmi les héritiers en second du testament.

Rome

Publius Servilius Casca

Conjuré

On lui attribue le premier coup porté à César, près de la gorge ou de l’épaule.

Rome

Tillius Cimber

Conjuré

Sa pétition pour le rappel de son frère exilé, en saisissant la toge de César, donne le signal de l’attaque.

Rome

Marc Antoine

Consul en exercice

Collègue de César au consulat, retenu à l’écart pendant le meurtre ; il prononce l’oraison funèbre qui embrase le Forum.

Rome

Marcus Aemilius Lepidus

Maître de cavalerie

Chef militaire disposant de troupes aux abords de Rome ; il se range au compromis d’amnistie.

Rome

Publius Cornelius Dolabella

Consul désigné

Pressenti pour occuper le consulat que César devait laisser vacant en partant pour l’Orient.

Rome

Marcus Tullius Cicéron

Ancien consul, orateur

Absent de la conjuration, il plaide l’amnistie et l’apaisement lors de la séance du temple de Tellus.

Rome

Gaius Octavius

Héritier désigné par testament

Jeune petit-neveu de César, absent de Rome ; le testament l’institue héritier principal et fils adopté — un nom que la Ville connaît à peine.

Rome

Calpurnia

Épouse de César

Ses craintes, la veille des Ides, sont rapportées de façons divergentes selon les récits.

Rome

Spurinna

Haruspice

On lui prête l’avertissement fait à César de se garder des Ides de mars.

Rome

Cnaeus Pompeius Magnus

Ancien rival de César (mort en 48 av. J.-C.)

Vaincu à Pharsale puis tué en Égypte ; c’est au pied de sa statue, dans la curie qui porte son nom, que César s’affaisse.

Sources historiques utilisées

primary

Plutarque, Vie de César, 60-68

Plutarque

Version des Ides et des jours qui suivent ; divergences sur les dernières paroles et le rôle de chacun.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Aujourd’hier

Les formulations « à chaud » de cette édition imitent un média qui aurait couvert les Ides depuis Rome, sans connaître la suite.