La fin de l’illusion
Hier, l’armée allemande est entrée dans le Midi. Un ancien du front, qui a cru au Maréchal par fidélité au vainqueur de Verdun, dit ici pourquoi le mot « libre » ne veut plus rien dire — et pourquoi le silence de nos casernes lui pèse plus que tout.
Je prends la plume parce que je n’ai plus l’âge de me mentir. J’ai cinquante-quatre ans, j’ai fait toute l’autre guerre, de la Marne à la Victoire, et je suis, dans ma ville de Béziers, de ceux à qui l’on demande parfois leur avis. Hier, 11 novembre, jour où nous fêtions depuis vingt-quatre ans d’avoir tenu, l’armée allemande a franchi la ligne et roulé jusqu’à la mer. Il n’y a pas eu de grand cortège cette année. Nous avons appris, au lieu du défilé, que le dernier morceau de France où l’on croyait respirer était occupé comme le reste.
On voudra sans doute crier à la trahison d’hier. Je n’y arrive pas. Ce que je ressens est plus lourd et plus vieux : le sentiment de voir enfin ce que je refusais de voir depuis deux ans. Le mot « libre », nous l’avons répété comme on répète une chose qui rassure. Zone libre. Je l’ai dit moi-même, à table, pour calmer les miens. Mais qu’était-elle, cette liberté ? Une armée réduite à cent mille hommes, sans chars, sans artillerie digne de ce nom, et une commission allemande à Wiesbaden qui vérifiait jusqu’à nos fusils. Un million et demi des nôtres retenus là-bas, otages de notre bonne conduite — j’ai un neveu dans un stalag, et je sais ce que ce mot d’otage veut dire pour une famille. Des frais d’occupation qui nous saignaient. Dès 1940, « libre » était un mot de convention, et je faisais semblant de le croire.
Il faut que je dise pourquoi j’ai fait ce crédit, car ce serait lâche de le taire aujourd’hui. En 1940, dans la déroute, quand tout craquait, un nom nous a paru un abri : celui de l’homme qui avait tenu Verdun en 1916, qui avait relevé nos régiments après les mutineries de 1917. Nous étions las, nous avions peur, et nous nous sommes rangés derrière le vieux soldat parce qu’il était de chez nous et qu’il avait, lui, vu la mort de près. Je ne renie pas cet homme d’un trait de plume. Mais je regarde, et ce que je vois ne s’accorde plus avec ce que j’espérais.
Car ce que l’entrée d’hier a défait, c’est la dernière fiction. La ligne de démarcation, cette frontière absurde qui coupait la France en deux et devant laquelle il fallait des laissez-passer, n’a plus d’objet : il n’y a plus de zone à séparer, puisqu’il n’y a plus de zone à part. Ce qui nous restait de souveraineté tenait à ce trait sur la carte et à quelques casernes. Le trait est effacé.
Et les casernes ? C’est là que le cœur me manque. Je suis un ancien soldat. J’ai appris qu’une armée, quand l’étranger entre chez elle, se bat, ou du moins tire un coup de feu pour l’honneur du drapeau. Hier, les colonnes allemandes ont traversé nos départements et nos villes, et nos casernes sont restées muettes. Pas un ordre de combattre. Nos hommes ont regardé passer l’occupant, l’arme au pied. On nous dit que le Maréchal a protesté à la radio, qu’il a dénoncé la violation de l’armistice de 1940. Une protestation. Des mots contre des chars. Moi qui ai vu tomber mes camarades au Chemin des Dames pour quelques arpents de boue, je ne comprends pas qu’on rende un pays entier sans un coup tiré, et qu’on appelle cela de la sagesse.
Il y a pire que d’être vaincu : c’est de n’avoir pas été autorisé à se défendre. Cette humiliation-là, un civil ne la mesure peut-être pas tout à fait. Un homme qui a porté l’uniforme, si. On nous avait laissé cette petite armée comme on laisse un sabre de parade au mur ; hier, on a même refusé qu’elle serve à sauver la face.
On me permettra de m’arrêter à ce qui, dans tout cela, m’a réchauffé un peu. On raconte, chez nous, dans l’Hérault, qu’un général a voulu agir. À Montpellier, le général de Lattre aurait ordonné à ses troupes de s’opposer à l’entrée allemande. Un seul. On l’en a empêché, on l’a arrêté pour avoir désobéi. Je ne sais pas ce qu’on lui fera. Mais je sais que cet homme, en refusant de laisser passer, a fait ce que tous attendaient et que nul autre n’a osé. Il reste donc, quelque part, un uniforme qui a compris ce qu’un uniforme engage.
Ce qui achève de m’ouvrir les yeux, c’est le langage de l’envahisseur. On nous explique que ces troupes viennent « protéger » la côte de la Méditerranée et la Corse. On rapporte même que, dans son message au Maréchal, le chancelier allemand assure que notre gouvernement pourra désormais se déplacer « librement » dans toute la France. Librement. Il emploie ce mot-là au moment même où il supprime la zone qui le portait. C’est cette phrase, plus que les chars, qui m’a fait tomber le voile des yeux. On appelle protection ce qui est mainmise, et liberté ce qui est l’occupation achevée.
Que nous reste-t-il, ce 12 novembre ? La flotte, à Toulon, que l’on nous dit toujours française, dernier gage d’une souveraineté qui n’a presque plus de sol où s’exercer. Et pour le reste, un mot que je n’emploierai plus. « Libre » : je l’ai trop dit, je l’ai cru, il ne m’a pas protégé. Je ne me réjouis pas de ce qui arrive, et ceux qui ont débarqué là-bas ne sont pas venus pour me plaire ; ils ont seulement fourni au vainqueur de 1940 le prétexte d’ôter le dernier voile. Il ne me reste, à moi, ancien de l’autre guerre, qu’à regarder les choses telles qu’elles sont, sans le mot qui les farde. C’est peu. C’est déjà cela.