Au bivouac de l’Armée du Nord : une nuit dans les seigles trempés, avant que le jour ne se lève
De la Sambre à Mont-Saint-Jean, quatre jours de marches forcées et une nuit d’orage ont laissé la troupe couchée dans les seigles, sans feu franc ni pain sec. Au petit matin, engourdis mais portés par la victoire de Ligny, les hommes attendent que le sol sèche.
Au bivouac, au matin du 18 juin. La pluie a cessé peu avant six heures, et le silence qui suit un orage pèse plus lourd que le tonnerre. Sur le plateau détrempé, des milliers d’hommes émergent lentement des seigles couchés où ils ont passé la nuit. On les distingue à peine du sol : mêmes teintes de boue, mêmes formes lourdes, immobiles. Ils se lèvent un à un, raides, les membres gourds, les moustaches perlées de gouttes de rosée, secouant des capotes qui n’ont pas séché et ne sécheront pas de sitôt.
Il n’y a ici ni tentes ni abris. L’Armée du Nord a couché en plein champ, sur la terre gorgée d’eau, le shako pour oreiller et le manteau pour seule couverture, les armes dressées en faisceaux. Le froid du petit matin engourdit les doigts au point que beaucoup peinent à remuer. On attend. On attend que le sol raffermisse, que le jour monte, que l’ordre vienne. Personne, dans le rang, ne sait à quelle heure l’on reprendra, ni ce qui se tient derrière la crête que l’ennemi occupe, en face, dans la brume qui se lève.
Quatre jours de marches, de la Sambre à Mont-Saint-Jean
Ces hommes viennent de loin, et vite. Le 15, ils ont franchi la Sambre à Charleroi, à Marchienne-au-Pont, au Châtelet, entrant en Belgique par une matinée déjà chaude. Le 16, ils se sont battus — à Ligny contre les Prussiens, à Quatre-Bras sur une autre route — et l’on a marché encore entre les combats. Le 17, sous l’orage, on a poursuivi vers le nord ; il y a eu un accrochage d’arrière-garde du côté de Genappe, puis la longue montée jusqu’à ce plateau de Mont-Saint-Jean, où les têtes de colonne sont parvenues vers sept heures du soir.
Quatre journées, à peine trois lieues et demie séparant la dernière étape des positions de la veille, mais toutes faites de routes défoncées, de haltes rompues, de nuits écourtées. La fatigue se lit sur les visages autant que la boue. Les souliers ont bu l’eau des chemins ; on raconte que par endroits on enfonçait jusqu’aux genoux. Un fantassin résume la chose à sa manière : depuis la Sambre, dit-il, on n’a dormi que d’un œil et jamais au sec.
La nuit d’orage
La nuit du 17 au 18 restera dans les mémoires de ceux qui l’ont subie. L’orage du 17 a été d’une violence électrique rare ; la plaine s’est changée en bourbier avant même que la troupe ne s’y couche. La pluie a diminué par intervalles après minuit, laissant croire chaque fois à une accalmie, puis reprenant de plus belle. Elle n’a vraiment cessé qu’aux approches de six heures.
On ne s’est pas couché, on s’est laissé tomber, là où l’on se trouvait, dans les seigles versés par l’averse. Le drap de laine des uniformes, une fois gorgé d’eau, colle au corps et ne rend plus de chaleur ; l’humidité entre jusqu’aux os. Beaucoup ont dormi par pur épuisement, sans même chercher à se garer de la pluie, roulés dans un manteau ruisselant. D’autres ont passé la nuit debout ou accroupis, attendant le jour comme on attend une délivrance.
Ni feu franc ni pain sec
Faire du feu, cette nuit-là, tenait de la gageure. Le bois vert que l’on coupe fume sans chauffer ; les foyers, allumés à grand-peine, s’éteignaient sous l’averse presque aussitôt. Là où une flamme a tenu, les hommes se sont pressés autour par grappes, tendant des mains qui ne se réchauffaient guère. Le ravitaillement, lui, est précaire : le pain et le biscuit sont humides, la soupe rare, et l’on a partagé ce que l’on avait dans la giberne plutôt que ce que l’intendance aurait dû fournir.
Il y a, dans tout cela, un paradoxe qui fait grincer les vétérans : après une nuit entière de pluie, l’eau bonne à boire manque. Les puits des fermes voisines sont taris ou gardés, et l’on se dispute l’eau trouble des mares, celle-là même où pataugent les chevaux. On boit une eau de boue en grelottant sous un ciel qui vient de vider ses nuages. « Trempés jusqu’à l’âme, et pas une gorgée de propre », lâche un ancien, qui en a pourtant vu d’autres.
Après Ligny, l’humeur de la troupe
Et pourtant, l’humeur n’est pas à l’abattement. La victoire remportée à Ligny sur les Prussiens, l’avant-veille, court de bivouac en bivouac ; on s’en réclame, on s’en félicite, elle réchauffe mieux que les feux mouillés. Cette Armée du Nord n’existait pas voici trois mois : reconstituée en une douzaine de semaines après le retour de l’île d’Elbe, elle a rappelé sous les aigles un noyau de vétérans aguerris, des hommes en congé, des officiers en demi-solde revenus servir. Beaucoup ont été rhabillés à la hâte, faute de drap dans les magasins, et l’on voit des tenues dépareillées ; mais sous la boue, ce sont des soldats qui ont déjà vaincu cette semaine, et qui le savent.
Le sentiment de revanche, après l’année écoulée, porte les rangs plus sûrement que le pain sec. On veut en découdre, on parle de laver 1814. Une réserve, pourtant, se glisse dans les propos des plus anciens : la hantise des trahisons de naguère n’a pas quitté les esprits, et l’on scrute les chefs autant que l’ennemi. C’est là une inquiétude sourde, propre à cette armée-là, qui se dit tout haut victorieuse et se surveille tout bas. Pour l’heure, on tord ses guêtres, on secoue son fusil, et l’on attend que le sol sèche.
Les lecteurs réagissent à l’édition de Waterloo
Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.
Encore un article qui doute. Ceux qui ont vu l’Empereur en Italie savent qu’une position forte n’est forte que jusqu’au moment où il décide de la prendre.
On peut respecter l’Empereur et demander des nouvelles vérifiées. Les Prussiens ne disparaissent pas parce que vous tapez plus fort sur votre table.
Je maintiens : la Garde décidera si on lui demande. Vous verrez.
Tout le monde parle de Hougoumont mais personne ne dit quoi faire lundi matin sur les rentes. Voilà la vraie question pour les familles sérieuses.
La France aspire seulement au repos. Certains confondent encore gloire et agitation perpétuelle.
Traduction : vous attendez les fourgons de l’étranger en prétendant aimer le calme.
La rédaction a raison de distinguer faits et rumeurs. Depuis midi on a déjà “confirmé” trois fois des nouvelles contradictoires.
Mon commentaire sur les lâches du faubourg a encore été supprimé. Très belle liberté de la presse.
Mon commentaire sur les lâches du faubourg a encore été supprimé. Très belle liberté de la presse.
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