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De l’autre côté de la crête : ce que l’on distingue de l’armée anglo-hollandaise sur le plateau de Mont-Saint-Jean

Face à nos lignes, l’armée du duc de Wellington a garni la hauteur puis s’est en partie dérobée derrière la crête de Mont-Saint-Jean. À la lunette et de recoupement en recoupement, on devine plusieurs drapeaux — Britanniques, Allemands au service anglais, contingents du royaume uni des Pays-Bas, Brunswickois en deuil de leur duc — et trois fermes verrouillées. Ce que l’on voit, ce que l’on suppose, ce que l’on ignore.

Notre envoyé aux avant-postes, face à Mont-Saint-Jean 19 juin 1815 8 min de lecture

Au petit jour, depuis nos avant-postes, la crête de Mont-Saint-Jean se dresse à quelques centaines de toises, encore noyée de brume et de la pluie tombée toute la nuit. Le sol, entre nos lignes et la sienne, est un champ détrempé où le pied enfonce ; les blés couchés luisent d’eau. En face, sur près de quatre kilomètres, l’armée du duc de Wellington a pris position. On la sait là ; on la voit mal.

Ce que la lunette laisse deviner d’abord, c’est le désordre des couleurs. Des habits rouges par masses, mais aussi des uniformes sombres, des verts, des bleus, des shakos de formes diverses. Les drapeaux, quand le vent les décolle, ne se ressemblent pas d’un point à l’autre de la ligne. Nous avons devant nous une armée de plusieurs nations, et non un bloc.

Pour le reste, il faut recouper : ce que rapportent les vedettes, ce que lâchent quelques déserteurs et prisonniers ramenés cette nuit, ce qui court de bivouac en bivouac. On assemble ainsi une image partielle de l’ennemi, qu’il faut prendre pour ce qu’elle est, faite d’aperçus et de propos.

Une armée de plusieurs drapeaux

Le noyau est anglais, et chacun ici le sait aguerri : ce sont, pour partie, les régiments qui ont fait la guerre d’Espagne et du Portugal sous ce même duc de Wellington, et qui en gardent la réputation d’une infanterie difficile à entamer. À leurs côtés, on distingue des troupes allemandes au service de l’Angleterre. On nomme, parmi elles, la Légion allemande du Roi, formée voici plus de dix ans de Hanovriens passés au service britannique après que Hanovre eut été occupé ; on la dit excellente, et l’on assure que certains de ses bataillons légers portent le fusil rayé.

D’autres Hanovriens encore, en corps distincts, garnissent la hauteur. Vers le centre et l’aile flottent aussi les couleurs des contingents du royaume uni des Pays-Bas, cette entité formée cette année même qui réunit sous un seul prince des troupes hollandaises et belges. On signale enfin des Nassau. Le commandement de tout cela mêle, dit-on, plusieurs langues, et les ordres n’y passent pas d’un bout à l’autre aussi vite que dans une armée d’une seule parole.

Un détail frappe les guetteurs : à un endroit de la ligne, des uniformes entièrement noirs. Ce sont les Brunswickois, ce « corps noir » que l’on reconnaît de loin. Leur duc, le duc de Brunswick, a été tué à Quatre-Bras il y a deux jours ; ils portent, dit-on, le deuil sous les armes. La présence de ce corps parmi tant d’autres achève de composer, en face de nous, une armée assemblée de pièces et de morceaux.

La ligne dérobée derrière la crête

Le plus troublant n’est pas ce que l’on voit, mais ce que l’on ne voit plus. Sur la hauteur, la ligne visible paraît mince : quelques lignes rouges, des batteries en crête, des tirailleurs jetés en avant dans les blés. Où est le reste ? Derrière le rebord du plateau, la pente redescend et dérobe le terrain à notre regard comme à notre feu.

Le duc a manifestement rangé une part de son monde à l’abri de cette hauteur. Nos lunettes n’y accrochent rien, ou presque : des têtes de colonnes qui affleurent un instant puis s’effacent, la poussière d’un mouvement qu’on ne suit pas jusqu’au bout. Un boulet tiré sur la crête passerait par-dessus ces troupes soustraites, sans les toucher.

De cette invisibilité naît la conjecture. Combien y a-t-il là, tapi derrière la ligne des yeux ? Nul ne le sait. Les uns, aux avant-postes, supposent des masses entières prêtes à se relever au moment voulu ; d’autres jugent la position moins garnie qu’elle n’en a l’air et le duc contraint d’étaler ce qu’il a. On devine une armée derrière la crête ; on ne la compte pas.

Trois fermes verrouillent la position

Devant la ligne, la campagne n’est pas nue : elle est semée de bâtisses de pierre que l’ennemi a garnies et qui commandent les abords. Trois d’entre elles sautent aux yeux et paraissent tenir toute la position.

À l’ouest, en avant de l’aile droite ennemie, un château-ferme entouré de murs et d’un bois, que l’on nomme Hougoumont. On y voit du mouvement derrière les murs et les haies ; c’est un ouvrage fait pour être disputé pied à pied. Au centre, plantée sur la grand-route qui vient de Charleroi et monte vers Bruxelles, la ferme de La Haye Sainte, bâtisse close qui coupe le chemin et que l’ennemi a occupée. Vers l’est, au flanc gauche du dispositif, les hameaux et fermes de Papelotte et de Frichermont accrochent le regard, points d’appui de ce côté-là de la ligne.

Ces trois môles ne sont pas de simples abris : ils avancent hors de la crête et flanquent tout ce qui voudrait passer entre eux. On ignore ce matin la force que le duc a jetée dans chacun, et ce qu’il en adviendra dès que le canon parlera. Ce que l’on constate, c’est que rien ne semble pouvoir aborder la hauteur sans compter d’abord avec ces pierres.

Réputations et incertitudes

Le nom du duc de Wellington revient dans tous les propos. On lui prête l’art de la défense : la Péninsule a laissé le souvenir d’un général qui choisit son terrain, abrite ses lignes et laisse venir. La crête qu’il occupe ce matin, avec sa pente qui cache, ressemble fort à cette manière. On dit aussi grand bien des Allemands passés au service anglais, tenus pour des soldats solides.

Le jugement est tout autre, dans nos rangs, sur les contingents du royaume uni des Pays-Bas. Beaucoup, ici, les tiennent pour peu sûrs, troupes neuves ou de cœur incertain que le premier ébranlement pourrait défaire. C’est une opinion de notre camp, répétée au bivouac ; elle vaut ce que valent les mépris d’avant la bataille, et l’ennemi en face n’a pas encore eu à la démentir ni à la confirmer.

Reste l’angle mort, celui qui pèse sur toutes les têtes : l’est. On sait les Prussiens du vieux Blücher battus à Ligny il y a deux jours, refoulés on ne sait exactement dans quelle direction. Nul ne peut dire s’ils sont hors de jeu ou s’ils reparaîtront sur ce flanc dans la journée. Le bruit en court ; rien ne le vérifie. Vers Mont-Saint-Jean, ce matin, on voit une armée composite bien campée sur sa hauteur, et l’on ignore encore l’essentiel de ce qu’elle cache et de ce qui peut la rejoindre.

Le contexte

La campagne s’est ouverte il y a quelques jours par l’entrée de l’Armée du Nord sur le sol belge, entre les armées anglo-hollandaise et prussienne.

Le 16 juin, deux affaires ont été livrées le même jour : contre les Prussiens à Ligny et contre les Anglo-Hollandais à Quatre-Bras.

Le duc de Brunswick a été tué à Quatre-Bras le 16 juin ; son corps, le « corps noir », figure parmi les troupes de Wellington.

Le royaume uni des Pays-Bas, qui réunit Hollandais et Belges sous un même prince, a été formé cette année 1815.

État des informations

Cette édition s’en tient à ce qu’un observateur des avant-postes peut voir et recouper au matin du 18 juin. Elle ne devine pas ce qui se joue derrière la crête ni ce qu’il adviendra des positions décrites.

Ce que l’on sait

  • L’armée du duc de Wellington est postée sur le plateau de Mont-Saint-Jean, sur un front d’environ quatre kilomètres, face à l’Armée du Nord.
  • Cette armée est composite : noyau britannique, Allemands au service de l’Angleterre (dont la Légion allemande du Roi et des Hanovriens), contingents du royaume uni des Pays-Bas, Nassau et Brunswickois.
  • Trois positions fortifiées jalonnent les abords : Hougoumont à l’ouest, La Haye Sainte au centre sur la grand-route, Papelotte et Frichermont à l’est.
  • Le sol est détrempé par la pluie de la nuit.
  • Le duc de Brunswick a été tué à Quatre-Bras le 16 juin.

Ce que l’on ignore

  • Le nombre des troupes, tant de l’ensemble que de chaque contingent.
  • La force placée derrière la crête, hors de notre vue, et celle jetée dans chacune des trois fermes.
  • Les intentions du duc de Wellington et la conduite qu’il tiendra une fois le canon engagé.
  • La solidité réelle des contingents hollando-belges, que notre camp juge sévèrement sans preuve au feu.

Sources historiques utilisées

secondary

The Campaigns of Napoleon

David G. Chandler · 1966

Ouvrage de synthèse utilisé pour vérifier la chronologie générale des opérations.

secondary

1815

Henry Houssaye · 1893

Récit détaillé des Cent-Jours, consulté pour les acteurs et les débats de l’époque.

primary

The Dispatches of Field Marshal the Duke of Wellington

Arthur Wellesley · 1838

Correspondances et dépêches utiles pour restituer la perspective britannique.

editorial-reconstruction

Reconstitution journalistique

Les formulations à chaud sont écrites comme un média du moment, sans annoncer la suite historique.

secondary

Le marché financier français au XIXe siècle

Publications de la Sorbonne

Repère utilisé pour éviter de projeter une Bourse moderne sur un marché alors surtout dominé par les effets publics et les rentes.

secondary

L’armée anglo-alliée de la campagne de 1815 (notices Wikipédia recoupées)

Composition et positions recoupées entre plusieurs notices : « Bataille de Waterloo », l’ordre de bataille de la campagne, la Légion allemande du Roi (Hanovriens passés au service britannique après l’occupation de Hanovre en 1803), Hougoumont et La Haye Sainte comme points d’appui garnis, et la mort du duc de Brunswick à Quatre-Bras le 16 juin 1815. Consultées pour établir ce qui était connaissable au matin du 18, sans anticiper la suite de la journée.

Les lecteurs réagissent

Les lecteurs réagissent à l’édition de Waterloo

Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.

11 commentaires
VieuxGrognard 18 juin 1815, 16h52

Encore un article qui doute. Ceux qui ont vu l’Empereur en Italie savent qu’une position forte n’est forte que jusqu’au moment où il décide de la prendre.

👍 184 · 🚩 12
PatrioteInquiet 18 juin 1815, 16h58

On peut respecter l’Empereur et demander des nouvelles vérifiées. Les Prussiens ne disparaissent pas parce que vous tapez plus fort sur votre table.

👍 93 · 🚩 5
VieuxGrognard 18 juin 1815, 17h00

Je maintiens : la Garde décidera si on lui demande. Vous verrez.

👍 71 · 🚩 9
Rente5pourCent 18 juin 1815, 17h04

Tout le monde parle de Hougoumont mais personne ne dit quoi faire lundi matin sur les rentes. Voilà la vraie question pour les familles sérieuses.

👍 132 · 🚩 18
LysDuFaubourg 18 juin 1815, 17h06

La France aspire seulement au repos. Certains confondent encore gloire et agitation perpétuelle.

👍 87 · 🚩 44
VieuxGrognard 18 juin 1815, 17h08

Traduction : vous attendez les fourgons de l’étranger en prétendant aimer le calme.

👍 146 · 🚩 31
PatrioteInquiet 18 juin 1815, 17h11

La rédaction a raison de distinguer faits et rumeurs. Depuis midi on a déjà “confirmé” trois fois des nouvelles contradictoires.

👍 201 · 🚩 2
VieuxGrognard 18 juin 1815, 17h14

Mon commentaire sur les lâches du faubourg a encore été supprimé. Très belle liberté de la presse.

👍 66 · 🚩 27
VieuxGrognard 18 juin 1815, 17h14

Mon commentaire sur les lâches du faubourg a encore été supprimé. Très belle liberté de la presse.

👍 14 · 🚩 8
VieuxGrognard 18 juin 1815, 17h15

Mon commentaire sur les lâches du faubourg a encore été supprimé. Très belle liberté de la presse.

👍 9 · 🚩 6
LysDuFaubourg 18 juin 1815, 17h20

👍 0 · 🚩 51

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