De l’autre côté de la crête : ce que l’on distingue de l’armée anglo-hollandaise sur le plateau de Mont-Saint-Jean
Face à nos lignes, l’armée du duc de Wellington a garni la hauteur puis s’est en partie dérobée derrière la crête de Mont-Saint-Jean. À la lunette et de recoupement en recoupement, on devine plusieurs drapeaux — Britanniques, Allemands au service anglais, contingents du royaume uni des Pays-Bas, Brunswickois en deuil de leur duc — et trois fermes verrouillées. Ce que l’on voit, ce que l’on suppose, ce que l’on ignore.
Au petit jour, depuis nos avant-postes, la crête de Mont-Saint-Jean se dresse à quelques centaines de toises, encore noyée de brume et de la pluie tombée toute la nuit. Le sol, entre nos lignes et la sienne, est un champ détrempé où le pied enfonce ; les blés couchés luisent d’eau. En face, sur près de quatre kilomètres, l’armée du duc de Wellington a pris position. On la sait là ; on la voit mal.
Ce que la lunette laisse deviner d’abord, c’est le désordre des couleurs. Des habits rouges par masses, mais aussi des uniformes sombres, des verts, des bleus, des shakos de formes diverses. Les drapeaux, quand le vent les décolle, ne se ressemblent pas d’un point à l’autre de la ligne. Nous avons devant nous une armée de plusieurs nations, et non un bloc.
Pour le reste, il faut recouper : ce que rapportent les vedettes, ce que lâchent quelques déserteurs et prisonniers ramenés cette nuit, ce qui court de bivouac en bivouac. On assemble ainsi une image partielle de l’ennemi, qu’il faut prendre pour ce qu’elle est, faite d’aperçus et de propos.
Une armée de plusieurs drapeaux
Le noyau est anglais, et chacun ici le sait aguerri : ce sont, pour partie, les régiments qui ont fait la guerre d’Espagne et du Portugal sous ce même duc de Wellington, et qui en gardent la réputation d’une infanterie difficile à entamer. À leurs côtés, on distingue des troupes allemandes au service de l’Angleterre. On nomme, parmi elles, la Légion allemande du Roi, formée voici plus de dix ans de Hanovriens passés au service britannique après que Hanovre eut été occupé ; on la dit excellente, et l’on assure que certains de ses bataillons légers portent le fusil rayé.
D’autres Hanovriens encore, en corps distincts, garnissent la hauteur. Vers le centre et l’aile flottent aussi les couleurs des contingents du royaume uni des Pays-Bas, cette entité formée cette année même qui réunit sous un seul prince des troupes hollandaises et belges. On signale enfin des Nassau. Le commandement de tout cela mêle, dit-on, plusieurs langues, et les ordres n’y passent pas d’un bout à l’autre aussi vite que dans une armée d’une seule parole.
Un détail frappe les guetteurs : à un endroit de la ligne, des uniformes entièrement noirs. Ce sont les Brunswickois, ce « corps noir » que l’on reconnaît de loin. Leur duc, le duc de Brunswick, a été tué à Quatre-Bras il y a deux jours ; ils portent, dit-on, le deuil sous les armes. La présence de ce corps parmi tant d’autres achève de composer, en face de nous, une armée assemblée de pièces et de morceaux.
La ligne dérobée derrière la crête
Le plus troublant n’est pas ce que l’on voit, mais ce que l’on ne voit plus. Sur la hauteur, la ligne visible paraît mince : quelques lignes rouges, des batteries en crête, des tirailleurs jetés en avant dans les blés. Où est le reste ? Derrière le rebord du plateau, la pente redescend et dérobe le terrain à notre regard comme à notre feu.
Le duc a manifestement rangé une part de son monde à l’abri de cette hauteur. Nos lunettes n’y accrochent rien, ou presque : des têtes de colonnes qui affleurent un instant puis s’effacent, la poussière d’un mouvement qu’on ne suit pas jusqu’au bout. Un boulet tiré sur la crête passerait par-dessus ces troupes soustraites, sans les toucher.
De cette invisibilité naît la conjecture. Combien y a-t-il là, tapi derrière la ligne des yeux ? Nul ne le sait. Les uns, aux avant-postes, supposent des masses entières prêtes à se relever au moment voulu ; d’autres jugent la position moins garnie qu’elle n’en a l’air et le duc contraint d’étaler ce qu’il a. On devine une armée derrière la crête ; on ne la compte pas.
Trois fermes verrouillent la position
Devant la ligne, la campagne n’est pas nue : elle est semée de bâtisses de pierre que l’ennemi a garnies et qui commandent les abords. Trois d’entre elles sautent aux yeux et paraissent tenir toute la position.
À l’ouest, en avant de l’aile droite ennemie, un château-ferme entouré de murs et d’un bois, que l’on nomme Hougoumont. On y voit du mouvement derrière les murs et les haies ; c’est un ouvrage fait pour être disputé pied à pied. Au centre, plantée sur la grand-route qui vient de Charleroi et monte vers Bruxelles, la ferme de La Haye Sainte, bâtisse close qui coupe le chemin et que l’ennemi a occupée. Vers l’est, au flanc gauche du dispositif, les hameaux et fermes de Papelotte et de Frichermont accrochent le regard, points d’appui de ce côté-là de la ligne.
Ces trois môles ne sont pas de simples abris : ils avancent hors de la crête et flanquent tout ce qui voudrait passer entre eux. On ignore ce matin la force que le duc a jetée dans chacun, et ce qu’il en adviendra dès que le canon parlera. Ce que l’on constate, c’est que rien ne semble pouvoir aborder la hauteur sans compter d’abord avec ces pierres.
Réputations et incertitudes
Le nom du duc de Wellington revient dans tous les propos. On lui prête l’art de la défense : la Péninsule a laissé le souvenir d’un général qui choisit son terrain, abrite ses lignes et laisse venir. La crête qu’il occupe ce matin, avec sa pente qui cache, ressemble fort à cette manière. On dit aussi grand bien des Allemands passés au service anglais, tenus pour des soldats solides.
Le jugement est tout autre, dans nos rangs, sur les contingents du royaume uni des Pays-Bas. Beaucoup, ici, les tiennent pour peu sûrs, troupes neuves ou de cœur incertain que le premier ébranlement pourrait défaire. C’est une opinion de notre camp, répétée au bivouac ; elle vaut ce que valent les mépris d’avant la bataille, et l’ennemi en face n’a pas encore eu à la démentir ni à la confirmer.
Reste l’angle mort, celui qui pèse sur toutes les têtes : l’est. On sait les Prussiens du vieux Blücher battus à Ligny il y a deux jours, refoulés on ne sait exactement dans quelle direction. Nul ne peut dire s’ils sont hors de jeu ou s’ils reparaîtront sur ce flanc dans la journée. Le bruit en court ; rien ne le vérifie. Vers Mont-Saint-Jean, ce matin, on voit une armée composite bien campée sur sa hauteur, et l’on ignore encore l’essentiel de ce qu’elle cache et de ce qui peut la rejoindre.
Les lecteurs réagissent à l’édition de Waterloo
Commentaires reconstitués : profils, sensibilités et disputes sont imaginés à partir des clivages du moment. La modération aussi a ses petites lâchetés.
Encore un article qui doute. Ceux qui ont vu l’Empereur en Italie savent qu’une position forte n’est forte que jusqu’au moment où il décide de la prendre.
On peut respecter l’Empereur et demander des nouvelles vérifiées. Les Prussiens ne disparaissent pas parce que vous tapez plus fort sur votre table.
Je maintiens : la Garde décidera si on lui demande. Vous verrez.
Tout le monde parle de Hougoumont mais personne ne dit quoi faire lundi matin sur les rentes. Voilà la vraie question pour les familles sérieuses.
La France aspire seulement au repos. Certains confondent encore gloire et agitation perpétuelle.
Traduction : vous attendez les fourgons de l’étranger en prétendant aimer le calme.
La rédaction a raison de distinguer faits et rumeurs. Depuis midi on a déjà “confirmé” trois fois des nouvelles contradictoires.
Mon commentaire sur les lâches du faubourg a encore été supprimé. Très belle liberté de la presse.
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