Un roi, une foi, une loi : pourquoi le royaume ne peut souffrir deux Églises
Tribune. Contre l’édit du 17 janvier et contre ceux qui, dans nos colonnes mêmes, plaident la douceur, un docteur de la sacrée Faculté de théologie de Paris soutient qu’un royaume ne subsiste pas avec deux religions, et que la concorde ne vient pas du compromis mais de l’unité de l’Église. Aujourd’hier donne la parole à cette position ; elle n’est pas la sienne.
On a lu ici, il y a peu, une plaidoirie pour la douceur : puisqu’on ne peut réduire ceux de la religion nouvelle par contrainte, mieux vaudrait, dit-on, leur accorder un lieu et la paix, et attendre du temps ce que la force ne donne pas. L’édit signé à Saint-Germain le 17 de janvier va dans ce sens. Je tiens qu’il est une faute, et je le dis à découvert, non par emportement, mais par ce que j’ai appris en théologie et par ce que l’expérience des royaumes enseigne.
Le point n’est pas de savoir si l’on aime la paix. Nous la voulons tous. Le point est de savoir d’où elle vient. Ceux qui plaident la tolérance croient l’acheter en partageant le royaume entre deux cultes. Je soutiens qu’un tel partage ne fait pas la paix : il l’ajourne et l’arme. La concorde d’un peuple naît de l’unité de sa foi, non d’un accommodement entre deux vérités que l’on tiendrait pour égales quand l’une est l’Église et l’autre l’erreur.
Un corps ne vit pas de deux âmes
Le royaume de France est un corps. Comme tout corps, il ne vit que d’une seule âme. Sa religion en est l’âme. Y loger deux Églises rivales, ce n’est pas l’enrichir de deux membres, c’est le partager en deux corps qui se disputeront la même tête. Ce que l’on nomme aujourd’hui tolérance, les Anciens le connaissaient sous un autre nom : la division. Et nul État divisé en sa religion n’a duré sans sédition.
On me répond que l’Église romaine et la religion nouvelle pourraient coexister sous un même prince, chacun priant à sa guise. C’est méconnaître ce qu’est une foi. Une foi n’est pas une opinion privée que l’on garde chez soi : elle prétend au vrai, elle règle la vie publique, elle veut ses temples, ses ministres, ses assemblées, ses consistoires. Deux fois qui se disent chacune la seule véritable ne peuvent, dans un même royaume, que se contredire et, se contredisant, s’affronter. Un roi, une foi, une loi : cette maxime n’est pas une dureté, c’est la condition de l’ordre.
Ce que le roi très chrétien a juré
Nos rois ne sont pas des princes comme les autres. Au jour de leur sacre, oints du saint chrême, ils jurent de défendre l’Église et de purger leur terre de l’hérésie. Ce serment n’est pas une formule : c’est le fondement même de leur titre de roi très chrétien. Charles, notre roi, est enfant ; il n’a pas douze ans révolus. Ce que sa main a signé, d’autres l’ont conduite à le signer. Mais l’édit qui donne aux assemblées de la religion nouvelle un lieu et une sûreté engage ce serment autant que sa personne.
Voilà pourquoi la cour de parlement de Paris se fait tant prier d’enregistrer cet édit. On la dit lente, rétive, embarrassée. Elle n’est ni l’une ni l’autre : elle est fidèle. Elle sait qu’un édit qui légitime deux cultes touche aux lois fondamentales du royaume, et qu’un texte contraire à la religion du prince ne saurait devenir loi par la seule volonté du moment. Sa résistance n’est pas de la mauvaise humeur : c’est la voix de l’État qui rappelle ce que l’État a toujours tenu pour vrai.
Autoriser l’erreur n’est pas la guérir
Les partisans de l’édit croient calmer le trouble en lui donnant une place réglée. C’est l’inverse qui arrivera. Tant que la religion nouvelle demeurait sans droit, elle demeurait un désordre à corriger. Lui accorder des lieux de prêche hors les villes, des assemblées dans les maisons, des ministres qui prêtent serment, c’est lui donner un état, une existence reconnue, presque une dignité. On ne dissout pas un schisme en l’inscrivant dans les registres du roi : on l’y installe.
Hors de l’Église, il n’est point de salut : cette parole n’est pas de moi, elle est de toute l’ancienneté chrétienne. Un prince doit à ses sujets plus que la tranquillité de leurs biens ; il leur doit de ne pas les laisser périr dans l’erreur. Permettre publiquement une doctrine que l’Église a condamnée, ce n’est pas de la mansuétude, c’est un abandon déguisé en douceur. La vraie charité envers ceux qui se sont égarés n’est pas de leur bâtir un temple à côté de l’église : c’est de les ramener à l’église.
La concorde vient de l’unité, non du partage
On m’objectera Poissy, l’an passé : les docteurs des deux partis se sont assemblés devant la reine, et l’on a parlé, et rien ne s’est conclu. Précisément. Poissy a montré que le dialogue entre l’Église et ceux qui la quittent ne rétablit pas l’accord : il constate la rupture. Ce ne sont pas des conférences qui referont l’unité de la foi, c’est le concile, celui qui siège de nouveau à Trente, où l’Église universelle statue et corrige ce qui doit l’être.
Que l’on ne me fasse pas dire ce que je ne dis pas. Je ne réclame ni le fer ni le feu ; je tiens la controverse, non l’émeute. Mais je refuse qu’on appelle paix une trêve qui donne à la sécession le temps de croître et l’audace de se croire établie. La concorde d’un royaume ne se marchande pas entre deux Églises comme un traité entre deux princes. Elle se reçoit d’une seule Église, réformée par elle-même dans son concile, et d’un seul roi qui la protège comme il l’a juré. Un roi, une foi, une loi : je ne connais pas d’autre remède, et je ne crois pas que la France en trouve un dans le partage.