Ce que dit vraiment l’édit de janvier, mot à mot
Trois semaines après sa signature à Saint-Germain, le texte accordé à ceux de la religion continue de diviser. Nous l’avons relu article par article. Il concède un culte, mais l’enferme dans une frontière — hors les murs — que nul ne sait tracer sur le terrain.
Signé le 17 janvier dernier par le roi Charles, à la requête de la reine sa mère et de la main du chancelier de L’Hospital, l’édit dit « de janvier » est sur toutes les lèvres. Les uns y voient une paix, les autres une capitulation. Peu, en vérité, l’ont lu de près. Nous nous y sommes employés, article par article, pour dire ce que la loi autorise, ce qu’elle défend, et où se tient le point qui, déjà, fait naître la querelle.
L’essentiel tient en une distinction : le lieu. L’édit ne reconnaît pas une liberté, il concède un espace, et cet espace s’arrête aux murailles des villes closes.
Ce que l’édit accorde
À ceux de la religion, le texte permet de s’assembler pour leur prêche et leur cène hors les murs des villes closes — dans les faubourgs et par la campagne — et cela de jour, sans armes, et sans troubler l’ordre public ni le service catholique.
Dans l’enceinte des mêmes villes, où le culte public leur demeure fermé, il leur est toléré de se réunir en leurs maisons privées, sans scandale et sans grande affluence. Leurs ministres peuvent être connus des magistrats, leurs consistoires et synodes tenus, mais sous le regard et la permission de l’autorité royale.
Pour ceux qui tiennent la religion nouvelle, c’est plus qu’on ne leur avait jamais concédé : un exercice reconnu, fût-il relégué au-dehors, là où le règne du feu roi Henri ne leur laissait que le bûcher ou le secret.
Ce que l’édit refuse
Mais la même loi pose autant de bornes qu’elle ouvre de portes. Le culte public au-dedans des villes leur est expressément défendu : point de prêche, point d’assemblée ouverte entre les murailles.
Plus lourd encore pour les réformés : l’édit leur commande de rendre les églises, maisons et biens d’Église dont ils se sont saisis en maints endroits ces dernières années. Ils doivent restituer, et remettre les lieux au clergé qui les tenait. Il leur est également fait défense de lever aucuns deniers par autorité privée, d’enrôler des gens, ou de rien entreprendre contre le service catholique.
La loi, en somme, les fait sortir : hors des murs pour le culte, hors des églises pour les biens. Elle les tolère à condition qu’ils cèdent la place au-dedans.
La frontière qui fera la querelle
Tout, dans ce texte, tient à un mot : « hors les murs ». Or ce mot, si net sur le parchemin, se brouille dès qu’on le porte sur le terrain. Où finit la ville close, où commence le faubourg ? Un prêche tenu à la lisière d’un bourg, dans une grange ou une cour attenante à l’église, est-il au-dedans ou au-dehors ? Le texte ne le dit pas, et chaque partie le lira à son avantage.
Il y a plus. L’édit parle des villes closes. Mais quantité de bourgs et de villages n’ont point de muraille, ou n’en ont qu’un pan. Faut-il y appliquer la défense du culte intérieur, ou l’assemblée y est-elle libre faute d’enceinte ? Les huguenots inclineront à dire qu’un lieu sans murs n’est pas une ville close ; leurs adversaires, qu’un prêche au cœur d’un bourg reste un prêche au-dedans, et donc une infraction.
De cette ligne incertaine naîtront, à n’en pas douter, autant de contestations qu’il y a de paroisses. Un gentilhomme catholique verra une assemblée illégale là où le réformé verra un exercice permis. Et faute d’arbitre sur place, chacun se fera juge — ce qui, en matière de religion, ne s’est jamais fait sans coups.
Un édit qui n’a pas encore force de loi
À ces incertitudes s’en ajoute une, de taille : au jour où nous écrivons, l’édit n’est pas enregistré. Le parlement de Paris, gardien des lois du royaume et de foi très catholique, rechigne à le vérifier. Tant qu’il n’aura pas été enregistré, le texte demeure lettre du roi sans force pleine dans les ressorts.
On parle de remontrances, de séances où les magistrats objectent qu’on ne saurait autoriser deux religions dans un même royaume sans le perdre. La reine mère et le chancelier pressent ; le parlement diffère. Nul ne sait quand, ni à quelles conditions, la cour souveraine s’inclinera.
Ainsi l’édit de janvier vit-il dans un entre-deux : proclamé mais non encore reçu, généreux dans sa lettre mais borné dans ses concessions, clair dans ses mots mais obscur dès qu’on cherche la ligne sur le sol. C’est peu dire qu’il appelle des heurts avant d’apporter la paix.