De l’obéissance due au roi, et de l’oppression des grands
Alors que M. de Guise vient d’entrer dans Paris sous les acclamations, un gentilhomme de la Religion pose la question que beaucoup, en ce moment, retournent en silence : jusqu’où doit-on obéissance au roi quand ses grands officiers oppriment en son nom ? Tribune signée. Le journal la donne pour ce qu’elle est — un point de vue, non sa propre voix.
On me demande, depuis Wassy, si ceux de la Religion sont encore les sujets fidèles qu’ils disent être. La question mérite qu’on y réponde sans détour, non par des cris, mais par la raison et par le droit. Car ce qui se dispute aujourd’hui n’est pas une querelle de prêche : c’est de savoir ce que l’on doit à son prince, et ce qu’un prince ne peut exiger sans cesser d’être juste.
Que l’on m’entende bien avant de me condamner. Je n’écris pas pour soulever, mais pour dire tout haut ce qui se pense tout bas dans les maisons où l’on a pleuré des morts de Champagne. Et je commence par ce qui, chez nous, ne souffre aucun débat : le roi.
Le roi n’est pas en cause
Charles, neuvième du nom, a onze ans. Il est notre roi par la volonté de Dieu, et nul de ceux de la Religion ne prétend le contraire. Nous tenons, avec l’Écriture et avec les docteurs de nos Églises, que toute âme doit être soumise aux puissances qui sont ordonnées de Dieu, et que celui qui lève la main contre son souverain pèche contre Dieu même. On nous a assez reproché d’être séditieux pour que je le redise sans ambages : l’obéissance au magistrat est un commandement, non un choix.
Le sujet n’a pas reçu le glaive. Il n’appartient pas au particulier, si grand que soit son grief, de se faire justice contre l’ordre établi. Nos ministres l’enseignent, et je le tiens pour vrai. Le roi enfant, et la reine sa mère qui gouverne pour lui, ont droit à notre fidélité entière. C’est en leur nom, du reste, qu’a été scellé l’édit de janvier, qui accorde à ceux de la Religion de s’assembler hors les murs. Obéir au roi, c’est aussi vouloir que sa loi soit tenue.
Ce sont ses conseillers que l’on accuse
Mais un roi de onze ans ne gouverne pas seul, et c’est ici que le débat commence. Autour d’un prince mineur se pressent des grands qui parlent en son nom et font, sous couleur de son autorité, ce que le roi lui-même n’a point commandé. Depuis toujours, dans ce royaume, on a su distinguer la personne du roi de celle de ses officiers : le roi ne peut mal faire, mais ses ministres, eux, le peuvent, et c’est à eux que l’on impute l’oppression.
Ceux de la Religion disent que le sang de Wassy n’est pas retombé du trône, mais de la main de ceux qui se sont faits les maîtres du conseil. On les nomme : les trois qui se sont liés cet automne pour peser sur les affaires. On dit chez nous que ce sont eux, et non le roi enfant, qui veulent que l’édit demeure lettre morte, et que celui qui entre aujourd’hui dans Paris au bruit des acclamations n’y entre pas comme un serviteur du roi, mais comme un homme qui a pris le pas sur lui. Le camp d’en face soutient l’inverse, et tient l’assemblée de Wassy pour un culte tenu au mépris de la loi. Je ne tranche pas ici ce différend ; je dis seulement où se porte, chez nous, l’accusation : non sur le prince, sur ses grands.
Les bornes de l’obéissance
Reste la question qui brûle : l’obéissance a-t-elle des bornes ? Nos docteurs répondent que l’on doit tout au magistrat, hormis ce qui offense Dieu ; que la piété et la charité sont la mesure de ce que l’on doit aux hommes qui commandent. Obéir n’est pas se renier. Quand un officier ordonne l’injuste, le sujet peut souffrir plutôt qu’exécuter, sans pour autant se rebeller contre l’État.
Et il est, dans un royaume, des remèdes qui ne sont point la sédition. Là où le peuple ne peut rien de lui-même, les magistrats établis pour contenir le pouvoir des princes — ceux que l’Antiquité appelait éphores ou tribuns, ceux qu’un royaume place auprès de son roi — ont charge de s’opposer à l’oppression des grands. Et pour un roi mineur, les premiers de ces gardiens sont les princes de son sang, qui lui doivent conseil et protection, et à qui il revient de porter au pied du trône la plainte de ceux que l’on foule.
Voilà la voie que je tiens pour juste, et la seule : que l’on remontre au roi et à la reine sa mère ce qui se fait sous leur nom ; que l’on demande justice de Wassy, non par la main du particulier, mais par celle du prince et du magistrat ; que l’on presse que l’édit soit gardé, puisqu’il est la loi du roi. Réclamer que la loi du roi soit tenue, ce n’est pas désobéir au roi : c’est le servir contre ceux qui la lui font trahir.
La question demeure
Je n’écris pas pour dire ce qu’il adviendra, car je l’ignore comme chacun. Le roi et sa mère décideront ; l’édit sera gardé, ou il ne le sera pas ; les grands se retireront chez eux, ou ils demeureront maîtres du conseil. Mais qu’on ne s’étonne pas d’entendre partout la même interrogation contenue : combien de temps des sujets fidèles devront-ils souffrir en silence l’oppression de quelques-uns, avant que la justice du roi ne les entende ?
Je la pose, cette question, et je m’arrête là où elle finit. Non par prudence, mais parce que la réponse n’appartient ni à moi ni à aucun particulier. Elle appartient au roi, et à ceux que Dieu et le royaume ont mis auprès de lui pour le garder.