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De l’obéissance due au roi, et de l’oppression des grands

Alors que M. de Guise vient d’entrer dans Paris sous les acclamations, un gentilhomme de la Religion pose la question que beaucoup, en ce moment, retournent en silence : jusqu’où doit-on obéissance au roi quand ses grands officiers oppriment en son nom ? Tribune signée. Le journal la donne pour ce qu’elle est — un point de vue, non sa propre voix.

Josias de Chambaud, gentilhomme de la Religion réformée 16 mars 1562 5 min de lecture

On me demande, depuis Wassy, si ceux de la Religion sont encore les sujets fidèles qu’ils disent être. La question mérite qu’on y réponde sans détour, non par des cris, mais par la raison et par le droit. Car ce qui se dispute aujourd’hui n’est pas une querelle de prêche : c’est de savoir ce que l’on doit à son prince, et ce qu’un prince ne peut exiger sans cesser d’être juste.

Que l’on m’entende bien avant de me condamner. Je n’écris pas pour soulever, mais pour dire tout haut ce qui se pense tout bas dans les maisons où l’on a pleuré des morts de Champagne. Et je commence par ce qui, chez nous, ne souffre aucun débat : le roi.

Le roi n’est pas en cause

Charles, neuvième du nom, a onze ans. Il est notre roi par la volonté de Dieu, et nul de ceux de la Religion ne prétend le contraire. Nous tenons, avec l’Écriture et avec les docteurs de nos Églises, que toute âme doit être soumise aux puissances qui sont ordonnées de Dieu, et que celui qui lève la main contre son souverain pèche contre Dieu même. On nous a assez reproché d’être séditieux pour que je le redise sans ambages : l’obéissance au magistrat est un commandement, non un choix.

Le sujet n’a pas reçu le glaive. Il n’appartient pas au particulier, si grand que soit son grief, de se faire justice contre l’ordre établi. Nos ministres l’enseignent, et je le tiens pour vrai. Le roi enfant, et la reine sa mère qui gouverne pour lui, ont droit à notre fidélité entière. C’est en leur nom, du reste, qu’a été scellé l’édit de janvier, qui accorde à ceux de la Religion de s’assembler hors les murs. Obéir au roi, c’est aussi vouloir que sa loi soit tenue.

Ce sont ses conseillers que l’on accuse

Mais un roi de onze ans ne gouverne pas seul, et c’est ici que le débat commence. Autour d’un prince mineur se pressent des grands qui parlent en son nom et font, sous couleur de son autorité, ce que le roi lui-même n’a point commandé. Depuis toujours, dans ce royaume, on a su distinguer la personne du roi de celle de ses officiers : le roi ne peut mal faire, mais ses ministres, eux, le peuvent, et c’est à eux que l’on impute l’oppression.

Ceux de la Religion disent que le sang de Wassy n’est pas retombé du trône, mais de la main de ceux qui se sont faits les maîtres du conseil. On les nomme : les trois qui se sont liés cet automne pour peser sur les affaires. On dit chez nous que ce sont eux, et non le roi enfant, qui veulent que l’édit demeure lettre morte, et que celui qui entre aujourd’hui dans Paris au bruit des acclamations n’y entre pas comme un serviteur du roi, mais comme un homme qui a pris le pas sur lui. Le camp d’en face soutient l’inverse, et tient l’assemblée de Wassy pour un culte tenu au mépris de la loi. Je ne tranche pas ici ce différend ; je dis seulement où se porte, chez nous, l’accusation : non sur le prince, sur ses grands.

Les bornes de l’obéissance

Reste la question qui brûle : l’obéissance a-t-elle des bornes ? Nos docteurs répondent que l’on doit tout au magistrat, hormis ce qui offense Dieu ; que la piété et la charité sont la mesure de ce que l’on doit aux hommes qui commandent. Obéir n’est pas se renier. Quand un officier ordonne l’injuste, le sujet peut souffrir plutôt qu’exécuter, sans pour autant se rebeller contre l’État.

Et il est, dans un royaume, des remèdes qui ne sont point la sédition. Là où le peuple ne peut rien de lui-même, les magistrats établis pour contenir le pouvoir des princes — ceux que l’Antiquité appelait éphores ou tribuns, ceux qu’un royaume place auprès de son roi — ont charge de s’opposer à l’oppression des grands. Et pour un roi mineur, les premiers de ces gardiens sont les princes de son sang, qui lui doivent conseil et protection, et à qui il revient de porter au pied du trône la plainte de ceux que l’on foule.

Voilà la voie que je tiens pour juste, et la seule : que l’on remontre au roi et à la reine sa mère ce qui se fait sous leur nom ; que l’on demande justice de Wassy, non par la main du particulier, mais par celle du prince et du magistrat ; que l’on presse que l’édit soit gardé, puisqu’il est la loi du roi. Réclamer que la loi du roi soit tenue, ce n’est pas désobéir au roi : c’est le servir contre ceux qui la lui font trahir.

La question demeure

Je n’écris pas pour dire ce qu’il adviendra, car je l’ignore comme chacun. Le roi et sa mère décideront ; l’édit sera gardé, ou il ne le sera pas ; les grands se retireront chez eux, ou ils demeureront maîtres du conseil. Mais qu’on ne s’étonne pas d’entendre partout la même interrogation contenue : combien de temps des sujets fidèles devront-ils souffrir en silence l’oppression de quelques-uns, avant que la justice du roi ne les entende ?

Je la pose, cette question, et je m’arrête là où elle finit. Non par prudence, mais parce que la réponse n’appartient ni à moi ni à aucun particulier. Elle appartient au roi, et à ceux que Dieu et le royaume ont mis auprès de lui pour le garder.

Le contexte

L’édit de janvier, scellé le 17 janvier 1562 au nom de Charles IX (onze ans) et de la régente Catherine de Médicis, autorise le culte réformé hors les murs des villes closes et les assemblées privées dans les maisons ; le parlement de Paris a longtemps rechigné à l’enregistrer, avant de le faire le 6 mars.

Le 1er mars, la troupe du duc de Guise a attaqué une assemblée réformée réunie dans une grange, à Wassy, en Champagne ; les deux camps donnent de la journée deux récits inconciliables et l’on ne compte les morts qu’en fourchettes contestées.

Vers le 16 mars, le duc de Guise entre dans Paris sous les acclamations d’une partie de la ville.

Le royaume est gouverné pour un roi mineur : autour de lui, la reine mère régente, et des grands liés depuis l’automne 1561 pour peser sur le conseil.

État des informations

Cet article est une tribune signée, donnée pour un point de vue engagé et non pour la voix du journal. Il s’en tient à ce qui est connaissable au 16 mars 1562 : il ne préjuge ni des décisions de la couronne, ni de la suite des choses. Le journal ne prend pas parti sur Wassy et rapporte les deux récits sans en désigner un vrai.

Ce que l’on sait

  • Charles IX, âgé de onze ans, règne sous la régence de sa mère Catherine de Médicis.
  • L’édit de janvier accorde au culte réformé un exercice encadré ; il a été enregistré par le parlement de Paris le 6 mars 1562.
  • Une assemblée réformée a été attaquée à Wassy le 1er mars 1562, avec de nombreuses victimes.
  • Le duc de Guise est entré dans Paris acclamé par une partie de la population autour du 16 mars.

Ce que l’on ignore

  • Ce que décideront le roi et la régente touchant l’application de l’édit et les suites de Wassy.
  • Si les grands accusés de peser sur le conseil se retireront ou demeureront maîtres des affaires.
  • Quelle réponse la couronne fera aux plaintes des réformés.

Sources historiques utilisées

editorial-reconstruction

Note de reconstitution — rédaction d’Aujourd’hier

La tribune et son signataire, Josias de Chambaud, sont une voix composée : un gentilhomme réformé fictif porte-parole d’arguments réellement débattus en 1562 (obéissance au roi, distinction du roi et de ses mauvais conseillers, bornes de l’obéissance selon les docteurs réformés). Aucune personne réelle n’est citée sous ce nom.

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