Paris fait fête au duc de Guise
Le duc François de Guise est entré dans la capitale ce jour, escorté de ses gens d’armes. La ville catholique l’a reçu comme un vainqueur, cependant que la reine mère le mandait à la cour et que ceux de la religion, terrés, retiennent leur souffle.
Paris a ouvert ses portes au duc de Guise. Ce lundi, François de Lorraine est entré dans la capitale à la tête de sa suite, gens d’armes en armes, et une foule considérable s’est portée à sa rencontre. On rapporte qu’il a gagné la ville par la porte Saint-Denis. De rue en rue, la bourgeoisie catholique l’a acclamé comme on acclame un capitaine qui revient d’une bonne guerre.
Depuis le prêche surpris dans une grange de Wassy, en Champagne, le premier de ce mois, où les gens du duc firent grand nombre de morts et de blessés, la nouvelle a couru dans toute la ville. Les uns tiennent le duc pour l’homme qui a châtié une assemblée défendue ; les autres, pour l’auteur d’un carnage. Ce jour, dans Paris, ce sont les premiers qui donnent de la voix.
Le journal ne saurait dire ici lequel des deux récits de Wassy est le vrai — les partis en donnent deux, inconciliables, et rien encore ne permet de trancher. Nous rapportons seulement ce qui s’est vu dans les rues : une ville qui fête son duc, sans que nous fassions nôtre le jugement qu’elle porte.
Une réception de vainqueur
On n’avait pas vu pareille presse depuis longtemps. Sur le passage du cortège, des bourgeois criaient son nom, des femmes se signaient, quelques-uns réclamaient qu’on en finît une fois pour toutes avec ceux qui tiennent leurs assemblées au mépris des édits. Paris est une ville de vieille foi, et le nom de Guise y est aimé.
Le duc n’est pas venu les mains vides de projets. À l’entendre et à voir ses gens, il tient la capitale pour une place à garder. On dit déjà qu’il veut faire entrer les hommes valides dans la milice bourgeoise et qu’il a chargé le prévôt des marchands de lever un corps de gens de pied — le bruit court d’un millier et demi d’hommes, sous une douzaine d’enseignes — pour la garde de la ville. La chose n’est pas confirmée dans son détail, mais les enrôlements, eux, ont commencé.
Le duc ne paraît pas seul dans cette entreprise. Depuis l’automne dernier, on le sait lié au connétable de Montmorency et au maréchal de Saint-André ; on nomme ces trois grands seigneurs, dans les propos de la ville, comme s’ils ne faisaient qu’un parti.
La reine mère mande, le duc entre
Cette entrée n’allait pas de soi. On assure que la reine mère, Catherine de Médicis, qui gouverne au nom du roi Charles, enfant de onze ans, avait fait dire au duc de venir droit à la cour plutôt qu’à Paris. Le duc a poursuivi sur la capitale. Que la régente y voie une désobéissance ou une nécessité, nul ne le sait au juste ; mais chacun mesure qu’un si grand seigneur, entrant en armes dans la première ville du royaume au gré de la faveur populaire, n’est pas un petit embarras pour un gouvernement porté par une femme et un roi mineur.
On dit aussi que le prince de Condé, Louis de Bourbon, qui tient le parti de la religion, se trouve pareillement dans Paris, et que la reine mère voudrait voir l’un et l’autre quitter la ville. Rien n’indique, à cette heure, que le duc entende obtempérer.
Ceux de la religion, entre effroi et colère
Pour les réformés de Paris, ce jour n’a rien d’une fête. Beaucoup se tiennent chez eux, portes closes. On les dit partagés entre la peur et la fureur : peur d’une foule qui célèbre l’homme de Wassy et qui, hier encore, réclamait qu’on marchât contre eux ; colère de voir traiter en triomphateur celui que les leurs accusent d’avoir fait égorger des fidèles désarmés.
Leurs assemblées, pour l’heure, n’ont pas cessé : l’édit de janvier leur permet le prêche hors les murs, et l’on nous rapporte qu’on prêche encore aux abords de la ville. Mais nul, dans ce quartier, ne se sent en sûreté quand la rue voisine acclame le duc. Ce que sera demain, dans une ville ainsi montée, personne ici n’ose le dire.