Le duc de Guise regagne Paris, l’escorte en armes
Parti de ses terres de Lorraine, François de Lorraine, duc de Guise, fait route vers la cour à la tête d’une escorte d’environ deux cents gens d’armes. On ignore ses intentions ; sa seule marche, dans un royaume où les assemblées de la religion nouvelle se multiplient, suffit à tendre les esprits.
On mande de Champagne que le duc de Guise a quitté la Lorraine et chemine vers Paris. Le seigneur ne voyage pas seul : à ses côtés vont son épouse Anne d’Este, son fils aîné Henri, et une escorte que l’on dit forte d’environ deux cents gens d’armes. Le chiffre court de bouche en bouche et n’a rien d’assuré ; ce qui est certain, c’est qu’un des plus grands du royaume traverse le pays en équipage de guerre.
Un tel train n’a, en soi, rien que de fort ordinaire pour un prince de cette maison, qui ne se déplace jamais sans une suite d’hommes montés. Mais l’heure n’est point ordinaire. Depuis que l’édit de janvier a permis à ceux de la religion nouvelle de tenir leurs prêches hors les murs des villes closes, les assemblées se font plus nombreuses et plus hardies, et le parlement de Paris rechigne encore à enregistrer le texte. Dans ce climat, la marche d’un grand seigneur en armes se prête à toutes les lectures.
Nul, à cette heure, ne peut dire ce que le duc a en tête. Simple retour d’un seigneur vers la cour, comme il en a le droit et l’usage ? Ou volonté d’en découdre avec une religion nouvelle dont il n’a jamais caché qu’il la tenait pour une menace ? Les uns et les autres, selon leur camp, prêtent au voyage les desseins qui les arrangent. On ne sait pas.
Un capitaine que le royaume connaît
François de Lorraine n’est pas un seigneur comme les autres. C’est l’homme qui tint Metz contre l’empereur Charles Quint en 1552, et qui reprit Calais aux Anglais au début de 1558 — deux faits d’armes qui ont fait de lui l’un des noms les plus fêtés des armées du roi. Sa maison, celle de Guise, cadette des ducs de Lorraine, a monté haut à la cour, et son frère le cardinal de Lorraine y pèse d’un grand poids dans les affaires de l’Église.
C’est dire que, lorsqu’un tel homme prend la route avec deux cents chevaux, on ne le regarde pas passer comme on regarde un voyageur. Sa réputation le précède, et ses ennemis y voient volontiers une intention là où il n’y a peut-être qu’un déplacement.
Le triumvirat en arrière-plan
Le nom de Guise ne va pas sans celui de deux autres. Depuis l’automne dernier, on dit formé entre le duc, le connétable de Montmorency et le maréchal de Saint-André une entente que d’aucuns nomment déjà le triumvirat. Ces trois seigneurs, tenus pour les gardiens de l’ancienne foi, passent pour hostiles aux ménagements que la régente Catherine de Médicis accorde à ceux de la religion.
On sait que le duc revient de Lorraine, où il a séjourné ces dernières semaines ; on parle d’une entrevue tenue à Saverne, aux confins de l’Alsace, avec le duc de Wurtemberg, prince luthérien d’Empire. Ce que le duc y a traité, on l’ignore au juste. Mais que le premier des trois hommes du triumvirat reparaisse à ce moment, en armes, sur le chemin de Paris, n’échappe à personne.
Une inquiétude qui ne repose sur aucun fait
Il faut le dire nettement : rien ne s’est produit. Le duc chemine, voilà tout. Aucun heurt n’est rapporté, aucun ordre, aucune menace publique. L’inquiétude qui gagne certaines assemblées de la religion nouvelle, sur le parcours du seigneur, ne repose pour l’heure que sur sa réputation et sur le nombre de ses hommes.
De leur côté, les gens du duc font savoir qu’il ne s’agit que d’un retour vers la cour, et qu’on prête à leur maître des noirceurs qu’il n’a point. On ne saurait départager ces dires. Le journal se borne à rapporter ce qu’il tient pour sûr : un grand du royaume est en marche, l’escorte est forte, et les temps sont tendus. Le reste appartient à ce que chacun redoute ou espère.