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Faut-il souffrir deux Églises ? Pour l’édit de janvier

L’édit signé à Saint-Germain permet à ceux de la religion nouvelle de s’assembler hors les murs. Beaucoup crient au scandale et parlent de ruine de la foi. Un conseiller au parlement prend la plume pour défendre l’édit : mieux vaut souffrir deux cultes que perdre le royaume dans une guerre entre chrétiens. Tribune signée — le point de vue de son auteur, non celui de ce journal.

Anthoine du Perrier, conseiller au parlement 10 février 1562 6 min de lecture

On me dira que je défends une mauvaise cause, et que l’édit du dix-septième de janvier ouvre au royaume une plaie qui ne se refermera plus. Je l’entends dans les rues, je le lis sur les visages de la cour, je le sais des bancs mêmes où je siège : jamais roi de France n’avait souffert que deux religions se tinssent debout côte à côte sous une même couronne. Beaucoup y voient la fin de la foi de nos pères. Je veux dire ici pourquoi je pense le contraire, et pourquoi je tiens cet édit, tout amer qu’il paraisse, pour le moindre des maux qui s’offrent à nous.

Je n’écris pas pour ceux de la religion. Je suis de l’Église romaine, j’y veux vivre et mourir, et je crois que l’unité de la foi est le plus grand bien qu’un peuple puisse tenir de Dieu. Mais un bien qu’on ne peut plus avoir, faut-il le poursuivre au prix de tout le reste ? La question n’est plus de savoir si nous voulons une seule Église : elle est de savoir ce qu’il en coûtera de la vouloir par le fer, quand la moitié d’une province, des villes entières, des maisons de grand renom ont déjà passé à la religion nouvelle.

On ne ramène pas les consciences avec des piques

Voici ce que l’expérience de ces dernières années m’a enseigné, et que je crois vrai : le glaive ne convertit personne. On peut brûler un homme, on ne brûle pas sa croyance ; elle passe à son voisin, à son fils, et le bûcher fait dix fidèles là où il en ôtait un. Depuis l’affaire des placards, voilà bientôt trente ans que l’on poursuit, que l’on emprisonne, que l’on supplicie, et la religion nouvelle n’a fait que croître. Si la rigueur devait guérir ce mal, il serait guéri depuis longtemps.

La conscience d’un homme n’est pas une place forte que l’on prend d’assaut. On y entre par la parole, par la prédication, par l’exemple d’une vie meilleure — non par les gens d’armes. M. le chancelier nous l’a dit sans détour lorsque les états se tinrent à Orléans : ostons de nos bouches ces mots de division, laissons là les noms de parti, et souvenons-nous que huguenots et papistes sont tous chrétiens et tous sujets d’un même roi. Ce roi est un enfant, la Reine sa mère porte le faix du royaume ; ce n’est pas le moment de mettre le feu aux quatre coins de la maison.

Deux cultes valent mieux qu’une guerre civile

On m’objecte : un roi, une foi, une loi. La maxime est belle et je l’ai crue toute ma vie. Mais que reste-t-il de la loi, et du roi, et de la foi même, quand le royaume se déchire par la guerre de ses propres enfants ? Une guerre entre étrangers se termine par un traité ; une guerre où le Français tue le Français ne se termine que par l’épuisement, et laisse derrière elle des haines qui durent plus que les hommes. J’aime mieux un royaume entier qui souffre en son sein deux manières de prier, qu’un royaume en cendres où l’on ne prie plus que sur des tombes.

Que l’on regarde au-delà du Rhin. L’Empereur a longtemps voulu réduire les princes luthériens par les armes ; après bien du sang, il a fallu en venir à une paix qui laisse à chaque prince le soin de sa religion. Je ne dis pas que cet accommodement soit bon en soi ; je dis qu’on y est venu faute de mieux, et qu’il vaut encore mieux qu’une guerre sans fin. La France n’est pas l’Empire, et je prie Dieu qu’elle n’ait jamais à l’imiter. Mais souffrir un temps ce qu’on ne peut empêcher n’est pas trahir sa foi : c’est reconnaître ce qui est.

Un édit provisoire, non un abandon

Que l’on lise l’édit avant de le condamner. Il ne donne pas les églises à ceux de la religion ; il leur commande au contraire de rendre celles qu’ils ont prises. Il leur défend le culte public dans l’enceinte des villes closes ; il ne le souffre qu’au-dehors, aux faubourgs et aux champs, et leurs assemblées privées dans les maisons. Ce n’est pas là établir deux Églises égales : c’est empêcher que, faute d’un lieu où prier, ils ne prient les armes à la main.

Et surtout, cet édit se dit lui-même provisoire. Il attend ce que le concile assemblé à Trente ordonnera. Le Roi n’a rien tranché de la foi ; il a seulement ordonné du repos public en attendant. Ceux qui refusent d’enregistrer cet édit au parlement croient défendre l’Église ; je crains qu’ils ne défendent que le désordre. Car si la loi ne tient pas la main aux uns et aux autres, ce ne sera plus la loi qui réglera cette querelle, mais le premier capitaine venu, l’épée tirée. Voilà ce que je redoute, et voilà pourquoi je signe.

Le contexte

L’édit de janvier a été signé le 17 janvier 1562 à Saint-Germain-en-Laye, au nom de Charles IX, roi de onze ans, sous la régence de sa mère Catherine de Médicis, sur le texte du chancelier Michel de L’Hospital.

Il autorise le culte réformé hors les murs des villes closes et les assemblées privées dans les maisons, tout en interdisant le culte public à l’intérieur des villes et en ordonnant la restitution des églises occupées.

Le colloque de Poissy (1561), qui devait rapprocher les deux confessions, s’est achevé sans accord de doctrine.

Le parlement de Paris rechigne à enregistrer l’édit, sans quoi celui-ci n’a pas force de loi.

État des informations

Cette tribune est un point de vue signé, celui de son auteur, et non la position de ce journal, qui ne prend pas parti sur la querelle des religions. Elle s’en tient à ce qui est connaissable au 10 février 1562 et ne préjuge en rien de la suite.

Ce que l’on sait

  • L’édit de janvier autorise le culte réformé hors les murs des villes closes et l’ordonne assorti de la restitution des églises occupées ; il se présente comme provisoire, dans l’attente des décisions du concile de Trente.
  • C’est la première fois qu’un édit royal accorde une place légale au culte réformé.
  • Le parlement de Paris n’a pas encore enregistré l’édit.

Ce que l’on ignore

  • Nul ne sait si deux cultes peuvent réellement coexister dans le royaume sans venir aux mains.
  • On ignore ce que le concile de Trente décidera, et si l’édit sera un jour confirmé ou révoqué.
  • On ne sait si les grands du royaume, dans un camp comme dans l’autre, se plieront à cette loi.

Sources historiques utilisées

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Édit de janvier 1562 — Wikipédia

Contenu et portée de l’édit : culte réformé hors les murs, restitution des églises, caractère provisoire, réticence du parlement de Paris.

secondary

Michel de L’Hospital — Wikipédia

Ligne du chancelier : concorde civile, refus de contraindre les consciences par la force, discours aux états d’Orléans invitant à abandonner les noms de parti (« luthériens, huguenots, papistes »).

editorial-reconstruction

Note de reconstitution — rédaction d’Aujourd’hier

Tribune d’opinion prêtée à un magistrat composite proche de la ligne du chancelier L’Hospital. Le personnage et sa signature sont fictifs ; les arguments restituent un débat réel et attesté de l’hiver 1561-1562. Aucune parole n’est mise dans la bouche d’une personne historique identifiée.

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