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« Nous chantions les psaumes quand les gens du duc sont entrés » — un rescapé de la grange raconte

Cinq jours après le dimanche sanglant de Wassy, nous avons recueilli le récit d’un artisan drapier réformé de la ville, rescapé de la grange. Il dit ce qu’il a vu et cru voir, non ce qui se murmure dans les deux camps. Son témoignage est celui d’un homme d’un seul bord ; nous le donnons comme tel.

Recueilli par Jehan Bricart, rédaction d’Aujourd’hier 6 mars 1562 9 min de lecture

Il nous reçoit dans l’arrière-boutique d’un logis de Wassy, entre les pièces de drap et les peignes à laine. La main gauche est bandée ; il dit que ce n’est rien, une écorchure prise en enjambant un mur. Depuis dimanche, il n’a pas repris l’ouvrage.

Nous l’avons prié de raconter, sans rien retrancher et sans rien ajouter, ce qu’il a vécu dans la grange où ceux de la religion tiennent leur assemblée, à quelques pas de l’église. Il parle bas, s’arrête souvent. Ce qui suit est son récit, celui d’un homme d’un seul camp, que nous ne prétendons pas trancher.

Grand entretien

Un artisan drapier réformé de Wassy, la quarantaine, rescapé de l’assemblée de la grange (personnage composite)

Portrait composite reconstitué à partir de sources concordantes du temps ; les propos ne sont pas ceux d’une personne unique et identifiée.

Depuis combien de temps vous rassemblez-vous dans cette grange, et combien êtes-vous ?

Depuis quelques mois, ouvertement, depuis que le roi a donné son édit de janvier. Avant, on se réunissait la nuit, dans les maisons, à petit nombre, portes closes. Maintenant on venait au jour. Combien nous étions dimanche, je ne saurais le dire au juste : la grange était pleine, on se serrait, il en venait des hameaux d’alentour. On a parlé de cinq cents, on a parlé de bien plus. Moi je ne compte pas les têtes quand je prie. Ce que je sais, c’est qu’il y avait des femmes, des vieillards, des enfants au bras de leur mère. Ce n’est pas une troupe qu’on rassemble pour la guerre.

On vous reproche de vous être réunis dans les murs de la ville, contre l’édit. Que répondez-vous ?

Je réponds que nous n’avions pas le sentiment de faire un mauvais coup. Les nôtres avaient parlé au bailli, on nous avait laissés faire. Est-ce que la grange est dedans ou dehors les murs, je vous laisse en juger : elle est là, contre l’église, à la lisière. Nous, gens de métier, nous n’entendons rien à ces subtilités de bornes et d’enceintes. On nous avait dit : vous pouvez vous assembler. Nous nous sommes assemblés. Si nous étions dans notre tort sur un point de droit, on nous l’aurait dit, on nous aurait renvoyés. On ne renvoie pas des gens à coups d’épée.

Que faisiez-vous, précisément, au moment où tout a basculé ?

On chantait. Nous chantons les psaumes de David, en français, tous ensemble, hommes et femmes ; c’est ce que nous avons de plus cher, ce chant. Le ministre allait prêcher, ou il commençait. Je me souviens du bruit de nos voix, et puis d’un autre bruit par-dessus, dehors, des chevaux, des cris, du fer. On n’a pas compris tout de suite. Certains se sont retournés vers la porte. D’autres chantaient encore. C’est là que les premiers coups sont tombés.

Aviez-vous vu passer le duc de Guise et sa suite avant cela ?

On savait qu’un grand seigneur traversait, avec beaucoup de monde en armes ; la ville en bruissait depuis le matin. On dit que c’était monsieur de Guise, qui gagne Paris. Wassy tient au douaire de la reine d’Écosse, sa nièce, alors il se croit ici chez lui, on nous l’a assez répété depuis. Mais qu’il vienne droit sur nous, dans notre assemblée, avec ses gens d’armes tirés — ça, non, nous ne l’avions pas vu venir. On priait. On ne guette pas la porte quand on prie.

Comment les hommes du duc sont-ils entrés ? Qu’avez-vous vu de vos yeux ?

J’ai vu la porte forcée, et des gens en armes qui poussaient dedans, l’épée nue, l’arquebuse. J’ai entendu qu’on criait après nous, des injures, « huguenots », et pis que cela. Ils frappaient devant eux, sans regarder qui. J’ai vu tomber un homme que je connais, un tisserand, il n’avait rien dans les mains. J’ai vu une femme couvrir son petit de son corps. Après, tout se brouille. On courait, on tombait les uns sur les autres, on cherchait une issue. Je ne sais pas dire dans quel ordre les choses se sont faites. Quand la peur vous prend, vous ne tenez plus le fil des instants.

Du côté du duc, on dit que ses gens ont d’abord été accueillis à coups de pierres, et que le duc lui-même aurait été blessé au visage par une pierre jetée depuis la grange. Cela s’est-il passé ?

On me l’a rapporté depuis, et je vous dis franchement : je n’ai rien vu de tel. Je n’ai pas vu des nôtres jeter des pierres avant que les coups ne pleuvent. Mais je ne peux pas jurer de tout ce qui s’est passé à la porte ni sur les toits pendant que j’étais au fond. Une fois que les épées sont entrées, oui, les gens se sont défendus comme ils pouvaient, avec ce qui leur tombait sous la main, des bancs, des pierres du sol, des tuiles peut-être. Un homme qu’on égorge se débat, ce n’est pas faire la guerre. Que le duc ait reçu une pierre, je l’ignore ; je n’étais pas près de lui. Ce que je tiens pour vrai, c’est que nous étions venus sans armes pour prier, et non pour nous battre.

Étiez-vous vraiment tous désarmés ? Personne n’avait d’épée, d’arquebuse ?

Nous sommes des drapiers, des tisserands, des laboureurs, des femmes de ménage. Un couteau à la ceinture, comme tout homme en porte pour son pain, oui. Une épée de guerre, une arquebuse tenue en joue depuis la grange, comme certains le racontent maintenant ? Je n’en ai pas vu. Je ne dis pas qu’il n’y avait pas un ou deux gentilshommes des nôtres avec leur lame ; je dis que l’assemblée n’était pas une garnison. On ne vient pas à l’office avec sa mère et ses enfants si l’on prépare un guet-apens.

Comment avez-vous réussi à sortir vivant ?

Par une grâce que je ne m’explique pas. Il y avait une brèche, une ouverture haute, une fenêtre je crois, à l’arrière. Des hommes se hissaient dessus, tombaient de l’autre côté. Je m’y suis jeté avec d’autres. C’est là que je me suis ouvert la main. Derrière moi, j’entendais toujours les coups et les cris. J’ai couru me terrer chez un voisin qui n’est pas des nôtres et qui pourtant m’a caché — je ne l’oublierai pas. Beaucoup n’ont pas eu de fenêtre à leur portée. Ceux du fond, ceux qui sont tombés dans la presse, ceux qui ont voulu couvrir un enfant… je ne sais pas ce qu’ils sont devenus. Je crains de le savoir.

Combien des vôtres ont péri ? Le savez-vous ?

Non, et méfiez-vous de qui vous donnera un chiffre net. On dit trente, on dit cinquante, on dit bien davantage ; j’ai même entendu des nombres que la grange n’aurait pas pu contenir vivants, alors morts… On ramasse encore les corps, on relève les blessés dans les maisons, il y en a partout, des membres brisés, des plaies. Des femmes sont mortes, cela je le sais. Un enfant au moins, on me l’a dit et je le crois. Demandez-moi ce que j’ai vu, je vous le dis ; demandez-moi le compte, je ne l’ai pas. Personne ne l’a encore, je pense.

Qu’est-il advenu de votre ministre ?

Notre pasteur a été frappé, blessé. On l’a pris, et on l’a emmené prisonnier à Saint-Dizier. On m’a dit qu’on l’avait traîné sur une échelle, comme on porte un blessé ou un mort ; je ne l’ai pas vu de mes yeux, je le rapporte comme on me l’a rapporté. C’est un homme de paix, qui nous ouvrait l’Écriture. Qu’on l’ait mené en prison plutôt qu’au médecin, voilà qui me serre le cœur.

Les gens du duc disent qu’ils venaient seulement faire cesser une assemblée défendue, et que tout a mal tourné. Que leur répondez-vous ?

Je réponds que je n’étais pas dans la tête du duc et que je ne sais pas ce qu’il avait résolu en entrant à Wassy. Peut-être ne voulait-il que nous disperser ; je ne peux pas lire dans les âmes. Mais on ne disperse pas des gens qui chantent en leur passant l’épée au travers du corps. Si l’on voulait seulement nous faire taire, il suffisait de nous le commander. Nous serions rentrés chez nous. Au lieu de cela, il y a des morts par terre. Chacun dira ce qui l’arrange sur les intentions ; moi, je regarde le sang, et le sang ne s’explique pas par un point de police.

Que redoutez-vous, maintenant, pour vous et les vôtres ?

Tout. Qu’on nous poursuive comme rebelles pour nous être défendus. Qu’on brûle nos maisons. Que d’autres villes prennent exemple. Nous ne demandions qu’à prier à notre façon, sans nuire à personne, en travaillant notre drap comme nos pères. On nous a laissé entendre que le roi le permettait. Et voilà où nous en sommes. Je ne sais pas ce qui vient après ce dimanche-là. Je sais seulement que Wassy ne sera plus jamais tout à fait la même, et que je fermerai désormais ma porte en priant, comme au temps où il fallait se cacher.

Le contexte

L’édit de janvier 1562, signé le 17 janvier par le roi Charles IX sous la régence de Catherine de Médicis, autorise le culte réformé hors les murs des villes closes et les assemblées privées dans les maisons, mais interdit le culte public à l’intérieur des villes.

Wassy, en Champagne, relève du douaire de Marie Stuart, reine d’Écosse et nièce du duc de Guise — un titre dont les partisans du duc tirent argument pour dire qu’il était « dans son droit ».

Le duc François de Lorraine, duc de Guise, traversait la ville le dimanche 1er mars, gagnant Paris avec une escorte d’environ deux cents gens d’armes.

Les réformés de Wassy chantent les psaumes en français ; le culte tourne autour du chant commun et de la prédication du ministre.

État des informations

Ce témoignage est celui d’un rescapé du seul camp réformé ; il dit ce qu’il a vu et cru voir, non la vérité établie. Le journal ne tranche pas entre les deux récits du 1er mars, ni la question de la préméditation, ni le compte des victimes, indécidables à cette date.

Ce que l’on sait

  • Le dimanche 1er mars, la troupe du duc de Guise a attaqué une assemblée réformée réunie dans une grange, à quelques pas de l’église de Wassy.
  • Il y a de nombreux morts et blessés, femmes et au moins un enfant parmi les victimes.
  • Le pasteur des réformés de Wassy a été blessé, arrêté et conduit prisonnier à Saint-Dizier.
  • Les réformés tenaient leur assemblée dans les murs de la ville, ce que la version catholique juge contraire à l’édit de janvier.

Ce que l’on ignore

  • Le nombre exact des morts : les décomptes vont de quelques dizaines à des chiffres invraisemblables ; aucun bilan sûr n’existe à ce jour.
  • Les intentions du duc en entrant à Wassy : le témoin lui-même refuse de dire s’il y eut dessein prémédité ou riposte qui a dégénéré.
  • L’ordre précis des faits à la porte de la grange (pierres, premiers coups), que le témoin, placé au fond, n’a pu observer.

Sources historiques utilisées

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Massacre de Wassy — Wikipédia

Déroulé du 1er mars 1562, assemblée dans la grange, arrestation du pasteur Léonard Morel conduit à Saint-Dizier, fourchettes de victimes, versions catholique et protestante.

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Édit de janvier 1562 — Wikipédia

Contenu de l’édit : culte réformé hors les murs des villes closes, assemblées privées dans les maisons, interdiction du culte public intra muros.

editorial-reconstruction

Note de reconstitution — rédaction d’Aujourd’hier

Entretien composite reconstitué à partir de sources concordantes du temps. Le personnage — un drapier réformé rescapé de la grange — n’est pas une personne unique et identifiée ; ses propos restituent l’horizon de savoir et la conviction d’un fidèle d’un seul camp au 6 mars 1562.

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