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« Nous l’avons reçu comme on reçoit un défenseur » : un bourgeois de Paris raconte l’entrée du duc de Guise

Le duc de Guise est entré dans Paris ce mois-ci sous les acclamations. Pour comprendre la ferveur d’une capitale très catholique, nous avons recueilli la parole d’un marchand de la Ville qui était dans la foule. Il dit sa joie et ses raisons ; nous les rapportons sans les faire nôtres.

Denis Charmolue, rédaction d’Aujourd’hier 16 mars 1562 9 min de lecture

On l’a vu passer ces derniers jours par les rues de la Ville, entre les enseignes des marchands et les fenêtres garnies de monde : le duc de Guise, revenu de Champagne, est entré dans Paris salué par une grande affluence. Beaucoup, ici, tiennent son retour pour celui d’un protecteur.

Nous avons voulu entendre l’un de ceux qui l’ont acclamé. Maître Nicolas Baudichon tient boutique de draps du côté des Halles ; il siège dans les affaires de sa paroisse et fréquente le bureau de la Ville. Il parle au nom d’un sentiment répandu dans la bourgeoisie parisienne. Ce qu’il exprime est sa joie et ses raisons à lui ; nous les consignons sans les endosser ni les condamner.

Grand entretien

Maître Nicolas Baudichon (personnage composite), marchand drapier de la paroisse Saint-Eustache, près des Halles, bourgeois de Paris

Portrait composite reconstitué à partir de sources concordantes du temps ; les propos ne sont pas ceux d’une personne unique et identifiée.

Maître Baudichon, vous étiez dans la foule à l’entrée du duc. Qu’avez-vous vu ?

J’ai vu ce que je n’avais pas vu depuis longtemps : une ville qui respire. On s’était mis aux fenêtres, on était descendu dans les rues, les gens des Halles avaient quitté l’étal pour le voir passer. Il allait à cheval, entouré de ses gens. On criait sur son passage, on levait les mains. Ce n’était pas commandé, monsieur, personne ne nous a fait venir : nous sommes venus parce que nous voulions le voir. Un homme de ma paroisse pleurait, je vous le dis comme je l’ai vu.

Pleurait de joie ? Pourquoi une telle émotion ?

Parce que depuis des mois nous vivons dans l’inquiétude, et que voir entrer le duc, c’est voir entrer quelqu’un qui ne tremble pas. Vous n’imaginez pas ce qu’a été cet hiver pour un marchand de cette ville. On entendait dire que ceux de la religion nouvelle s’assemblaient aux portes, qu’ils étaient plus hardis de semaine en semaine, qu’ils tenaient des prêches à grand bruit. On se demandait où cela s’arrêterait. Et voilà qu’arrive un grand seigneur, de la maison de Lorraine, qui a fait la guerre pour le roi, qui a tenu Metz contre l’Empereur. Devant un tel homme, on se sent moins seul.

Vous parlez de ceux de la religion nouvelle. Que leur reprochez-vous, à eux qui sont vos voisins de ville ?

Je ne leur veux pas de mal dans leur personne, entendez-moi bien. Il y a parmi eux des gens de métier honnêtes, j’en connais, j’ai vendu du drap à de ceux-là. Mais je ne puis souffrir ce qu’ils enseignent. Ils disent la messe abominable, ils disent que nos images sont des idoles, ils tiennent nos prêtres pour rien. Un homme qui crache sur ce que ma mère m’a appris à genoux, comment voulez-vous que je le tienne pour un bon voisin ? Ce n’est pas la haine d’un homme, c’est le refus d’une chose. Ils veulent défaire ce que nous croyons, et cela dans notre propre ville.

Beaucoup de villes du royaume ont accepté qu’on prêche selon la religion nouvelle. Pourquoi Paris s’y refuse-t-elle si fort ?

Parce que Paris n’est pas une ville comme les autres, monsieur. C’est la ville du roi, c’est la ville de la Sorbonne, c’est la ville où repose sainte Geneviève qui l’a gardée jadis. Nous avons nos paroisses, nos confréries, nos processions ; toute la vie d’un quartier tourne autour de son église. Otez cela, vous ôtez la ville. Nos curés nous le disent en chaire, et ils ont raison : on ne laisse pas planter deux fois dans un même champ. Une ville, une foi. Le reste, c’est la porte ouverte au trouble.

L’édit signé cet hiver par le roi, à Saint-Germain, permet pourtant le prêche hors les murs. Vous ne vous y résignez pas ?

Le roi est notre roi, et je ne dispute pas ses édits, Dieu m’en garde. Mais vous savez comme moi que cet édit a été enregistré ici à grand-peine, et que messieurs du parlement l’ont fait en rechignant, avec leurs remontrances. Cela dit tout. On nous accorde que le prêche se tienne hors les murs, aux faubourgs ; soit. Mais nous voyons bien que ce qu’on permet dehors, on le voudra bientôt dedans. On commence par le faubourg, on finit par la rue Saint-Denis. Nous ne sommes pas si sots. Le duc, lui, ne nous prend pas pour des sots.

Justement : le duc revient de Champagne, où ses gens et une assemblée de la religion en sont venus au sang, à Wassy. On en dit des choses fort contraires. Cela ne trouble-t-il pas votre joie ?

On en dit des choses, oui, et je n’étais pas à Wassy, ni vous. Ce que j’entends dire ici, c’est que ces gens tenaient leur prêche dans les murs mêmes du bourg, contre la défense, à deux pas de l’église, et que quand les gens du duc ont voulu les faire cesser, on les a reçus à coups de pierres, qu’une pierre même aurait atteint le duc. De cela est venu le malheur. Ceux de la religion racontent tout autrement, je le sais, ils crient au guet-apens. Je ne puis démêler ce qui s’est fait là-bas. Mais je vous dirai le fond de ma pensée : ceux qui s’assemblent contre la défense du roi cherchent le désordre, et qui cherche le désordre le trouve.

Vous ne condamnez donc pas ce qui s’est passé dans cette grange ?

Je ne me réjouis pas qu’il y ait des morts, il y avait des femmes, dit-on, et je n’ai pas le cœur d’une bête. Que Dieu ait leur âme s’ils étaient de bonne foi. Mais je ne me tiens pas non plus pour juge du duc, qui était sur ses terres, à ce qu’on dit, la place relevant du douaire de sa nièce. Ce que je vois d’ici, de ma boutique, c’est qu’on a voulu depuis des mois faire de nous des poltrons, et qu’un homme enfin ne l’a pas été. Voilà pourquoi la Ville l’acclame. Non pour le sang. Pour le fait qu’il n’a pas plié.

Vous êtes marchand. Que craint le négoce, au juste, dans tout ce trouble ?

Le marchand craint le trouble comme la marée craint la tempête, monsieur. Ma boutique vit de la paix des rues. Qu’il se fasse une émotion dans un quartier, qu’on ferme les portes de la ville un matin, qu’on entende dire qu’on s’est battu au faubourg, et voilà les pratiques qui restent chez elles, les foires qui se font mal, le crédit qui se resserre. Nous avons vu monter cette peur tout l’hiver. Un bourgeois veut deux choses : sa foi tranquille et son négoce sûr. Les deux tiennent ensemble. Le désordre de la religion, c’est aussi le désordre du marché.

Certains disent que la présence du duc dans Paris, avec ses gens d’armes, est elle-même une menace pour la paix de la Ville. Que leur répondez-vous ?

Je réponds que la menace, nous ne l’avons pas sentie venir de lui. Un grand seigneur qui entre dans la première ville du royaume avec son escorte, cela s’est toujours vu ; ce n’est pas une armée, c’est un train de qualité. Ceux qui s’en effraient sont ceux qui ont mauvaise conscience. Moi, marchand, je vous dis que je dors mieux ces nuits-ci que le mois passé. Faites la part de ce que je suis : je parle de mon quartier, de ma paroisse, des gens que je vois. Ailleurs on juge peut-être autrement.

Le duc n’a pas de charge dans le gouvernement du roi aujourd’hui. En quoi peut-il donc vous protéger, s’il n’a pas l’autorité ?

Il a mieux qu’une charge : il a le crédit dans le cœur des gens. Une charge, on vous la donne et on vous l’ôte. Ce que la Ville lui porte, on ne le lui ôtera pas d’un trait de plume. Nous savons qu’il est proche de messieurs le connétable et le maréchal, qu’ils s’entendent tous trois pour la défense de l’ancienne foi. Cela nous suffit. Nous ne demandons pas qu’on nous gouverne : nous demandons qu’on ne nous abandonne pas. Tant que des hommes de ce rang tiennent pour l’Église, le petit marchand que je suis n’est pas seul dans la tourmente.

Que voudriez-vous, au juste, pour votre ville, dans les temps qui viennent ?

Je voudrais peu de chose et je la voudrais fort : que Paris demeure ce qu’elle est. Que la messe se dise dans nos églises sans qu’on nous crie que c’est idolâtrie. Que nos processions passent sans qu’on nous jette des regards. Que le roi, à qui Dieu donne longue vie, garde sa ville dans la foi de ses pères. Je ne demande la mort de personne, je demande qu’on nous laisse notre créance entière, comme nos aïeux nous l’ont remise. Si cela s’appelle être opiniâtre, alors la Ville tout entière est opiniâtre, et j’en suis fier.

Un dernier mot. On vous a vu, dites-vous, crier sur le passage du duc. Que criait-on ?

On criait son nom, tout simplement. « Guise ! Guise ! » Et je vous dirai qu’il y avait dans ce cri autre chose qu’un nom : il y avait le soulagement de gens qui avaient eu peur et qui, ce jour-là, ont cessé d’avoir peur. Vous mettrez bien dans votre feuille que je n’ai appelé au mal de personne. J’ai crié comme on crie quand on retrouve un des siens. Le reste, ce qui sortira de tout ceci, Dieu seul le sait, et ce n’est pas à un drapier de le dire.

Le contexte

Paris est en 1562 une ville très majoritairement catholique, encadrée par ses paroisses et fortement influencée par ses curés ; la maison de Guise y jouit d’une grande popularité comme champion de l’ancienne foi.

L’édit signé à Saint-Germain le 17 janvier 1562 autorise le culte réformé hors les murs des villes closes et les assemblées privées dans les maisons, mais interdit le culte public intra muros ; le parlement de Paris ne l’a enregistré qu’à contrecœur, le 6 mars.

Le 1er mars, en Champagne, les gens du duc de Guise et une assemblée réformée réunie dans une grange, à Wassy, en sont venus au sang ; les récits catholique et protestant de la scène sont inconciliables.

François de Lorraine, duc de Guise, est un grand capitaine du royaume, défenseur de Metz contre l’Empereur en 1552 ; il n’a pas de charge dans le gouvernement de la régente Catherine de Médicis, retiré de la cour avec ses proches.

État des informations

Cet entretien restitue le point de vue d’un témoin catholique parisien et ses raisons ; le journal les rapporte sans les endosser ni les condamner, et ne tranche pas le débat sur Wassy. L’édition s’en tient à ce qui est connaissable au 16 mars 1562 et ne préjuge pas de la suite.

Ce que l’on sait

  • Le duc de Guise est entré dans Paris ce mois de mars, salué par une forte affluence populaire.
  • Paris est une ville massivement catholique où la maison de Guise est très populaire ; la municipalité est dirigée par le prévôt des marchands, assisté d’échevins et de conseillers de la Ville.
  • L’édit de janvier a été enregistré à contrecœur par le parlement de Paris le 6 mars 1562.

Ce que l’on ignore

  • Ce qui s’est réellement passé dans la grange de Wassy le 1er mars — riposte qui a dégénéré ou tuerie préméditée — n’est pas tranchable ; les deux camps en donnent des récits opposés.
  • Nul ne sait quelle suite aura la crise ni ce que fera de sa popularité le duc, sans charge officielle.

Sources historiques utilisées

secondary

François de Guise — Wikipédia

Retour de Champagne et accueil du duc à Paris ; popularité de la maison de Guise auprès de la population catholique parisienne.

editorial-reconstruction

Note de reconstitution — rédaction d’Aujourd’hier

Maître Nicolas Baudichon est un personnage composite reconstitué à partir de sources concordantes sur le sentiment catholique parisien de 1562 ; ses propos, écrits au présent du 16 mars 1562, imitent la parole d’un bourgeois de la Ville et ne sont pas ceux d’une personne unique et identifiée.

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