« Il n’est pas ici question de constituer la religion, mais la République » : le chancelier de L’Hospital défend son édit
Au lendemain du jour où l’édit de janvier a été porté au parlement de Paris, qui rechigne à l’enregistrer, le chancelier Michel de L’Hospital nous a reçus. Il défend, avec la mesure du magistrat, une paix civile qui sépare l’obéissance au roi de l’unité de la foi : ce n’est pas, dit-il, reconnaître la religion nouvelle, c’est régler la paix du royaume en attendant le concile.
Le chancelier nous reçoit dans son cabinet, entre les registres et les liasses cousues de l’office. C’est un homme grave, de longue barbe, qui parle lentement, en juriste plus qu’en orateur, et pèse ses mots comme s’il rédigeait encore un arrêt. Il fut lui-même conseiller au parlement de Paris ; la cour qu’il doit aujourd’hui convaincre de vérifier l’édit, il en a longtemps porté la robe.
La veille, l’édit signé au mois à Saint-Germain a été porté devant cette cour, qui l’a lu en séance et n’a point caché sa répugnance à l’enregistrer. Le clergé, la ville, la Sorbonne s’y opposent. Nous avons voulu entendre celui qui l’a préparé avec la reine mère, et lui demander comment un royaume de vieille foi pourrait souffrir que l’on prie autrement dans ses faubourgs.
Il ne se dérobe à aucune objection. Nous les lui avons portées telles qu’on les entend dans Paris ; il y a répondu sans hausser le ton, avec l’assurance d’un homme qui tient sa doctrine pour mûrie de longue main.
Michel de L’Hospital, chancelier de France, artisan de l’édit de janvier — personne historique réelle et nommée
Cet entretien est une reconstitution éditoriale : le chancelier de L’Hospital n’a pas accordé cette rencontre. Ses propos ne sont pas inventés sur le fond ; ils sont reconstitués fidèlement à partir de ses positions, discours et écrits documentés — la harangue d’Orléans de décembre 1560, le discours au parlement du 3 janvier 1562, la doctrine de conciliation qui inspire l’édit. La voix est restituée à la première personne ; aucune parole n’est prêtée au chancelier sur des points où sa pensée n’est pas attestée.
Monseigneur, disons-le d’abord nettement : cet édit permet-il aux réformés de tenir leur religion ? Le royaume aurait-il désormais deux Églises ?
Prenez garde de ne pas dire plus que l’édit ne dit. Il ne consacre point la religion nouvelle, il ne la reçoit ni ne l’approuve ; le roi demeure catholique et le royaume avec lui. Ce que l’édit règle, ce n’est pas la foi, c’est la paix. Il permet à ceux de la religion prétendue réformée de s’assembler pour prier, hors l’enceinte des villes closes, de jour, sans armes ; et, au-dedans des murs, dans leurs maisons, en particulier. Voilà ce qui leur est accordé : une liberté de conscience et une manière de s’assembler qui soit tenue et gardée, non une Église seconde dressée en face de l’ancienne. Il ne s’agit pas ici de constituer la religion, mais de constituer la République ; c’est chose bien différente, et tout le mécompte vient de ce qu’on les confond.
Vous dites « constituer la République » et non la religion. Un sujet du roi peut-il donc prier autrement que son prince et demeurer bon sujet ?
Je le tiens pour vrai, et c’est le fond de tout. Plusieurs peuvent être citoyens qui ne seront pas chrétiens ; l’homme même que l’Église a retranché de sa communion ne laisse pas d’être citoyen et de devoir obéissance au roi. La foi regarde l’âme et Dieu ; l’ordre public regarde le prince et la loi. On peut errer sur l’une et servir fidèlement l’autre. Un homme qui va au prêche paie la taille, garde la ville, respecte la justice du roi : en quoi cesse-t-il d’être son sujet ? Séparez ces deux choses, et la paix devient possible ; confondez-les, et il faut faire la guerre à la moitié du royaume pour la croyance de l’autre moitié.
Mais l’édit accorde beaucoup. Le prêche en plein champ, les consistoires, les synodes, le serment des ministres, et vous obligez même les officiers du roi à protéger ces assemblées. N’est-ce pas là reconnaître de fait ce que vous refusez de reconnaître en droit ?
Ce que vous nommez beaucoup accorder, je le nomme borner et tenir en main. Oui, on souffre les assemblées hors les murs, de jour, désarmées ; oui, les consistoires et les synodes ne se tiendront que sur permission et sous l’œil de l’officier royal ; oui, les ministres qui prêteront serment seront connus et répondront de leur conduite. Mais voyez le revers : point de culte public au-dedans des villes, point d’assemblée de nuit ni en armes, nulle occupation des églises, restitution de ce qu’ils ont pris, nul impôt levé pour bâtir des temples. J’aime mieux une religion que l’on voit se tenir au jour, dans un champ, sous la garde de l’officier du roi, qu’une religion qui se cache la nuit dans les caves et qu’on ne peut ni compter ni retenir. Défendre une chose ne l’éteint pas ; elle se fait clandestine, et le clandestin échappe à la loi. La protéger sous condition, c’est la soumettre à la loi. Voilà pourquoi l’officier doit garder ces assemblées : non pour les favoriser, mais pour qu’elles demeurent paisibles et sous la police du roi.
Le peuple catholique, lui, ne fait pas ces distinctions. Il voit qu’on autorise le prêche que l’on brûlait hier. Ne craignez-vous pas de heurter la conscience de la plus grande part du royaume ?
Je la connais, cette conscience, et je la respecte ; je suis moi-même de l’ancienne Église. Mais gouverner n’est pas caresser le sentiment du plus grand nombre, c’est empêcher que le royaume ne s’entre-déchire. Le peuple voit qu’on souffre le prêche ; qu’il voie aussi qu’on lui rend ses églises, qu’on défend l’injure, les livres séditieux, le bris des images, et qu’on châtie durement qui trouble le repos public. L’édit ne désarme pas l’ancienne foi ; il désarme la haine des deux côtés. Ce n’est pas contenter les catholiques que de les mener à la guerre contre leurs voisins ; c’est leur promettre le pillage de leurs propres villes. La douceur, ici, sert mieux la vieille Église que le fer.
On dit pourtant qu’il n’y eut jamais de royaume durable avec deux religions. Une foi, une loi, un roi : n’est-ce pas la règle même de la France ?
C’est un beau souhait, et je le partagerais volontiers si les choses le permettaient. Que le royaume n’eût qu’une foi, comme il n’a qu’un roi, ce serait le repos parfait. Mais nous ne sommes pas maîtres de faire que les hommes croient tous d’une même sorte ; la religion s’est divisée, non par l’édit, mais avant lui, malgré les bûchers. Voilà le fait devant lequel je me tiens. Or de deux choses l’une : ou l’on veut ramener l’unité par la force, et il faut la guerre, le sang, des villes ruinées, sans qu’on soit même sûr de vaincre les âmes en tuant les corps ; ou l’on souffre pour un temps ce que l’on ne peut empêcher, et l’on garde au moins la paix et le royaume. L’unité de foi est mon vœu ; l’unité par le massacre n’en est pas une, c’est un désert qu’on nomme la paix. Je choisis une paix imparfaite plutôt qu’une belle devise écrite avec du sang.
Vous parlez comme si la force ne pouvait rien sur la foi. Le glaive du roi ne peut-il donc ramener ses sujets dans le droit chemin, comme il a toujours fait ?
Le glaive fait beaucoup, mais non cela. Il tranche un corps, il ne persuade pas une âme. On force un homme à se taire, à fuir, à feindre ; on ne le force pas à croire, et la conscience qu’on presse trop se roidit au lieu de céder. Combien de temps a-t-on brûlé, banni, condamné ? Et la religion nouvelle, au lieu de s’éteindre, a crû sous le feu. C’est que la foi ne se commande pas comme un impôt. Je tiens que le couteau peut peu de chose contre l’esprit, et que ce qui doit ramener les égarés, c’est l’instruction, l’exemple, la décision d’un concile, non la main du bourreau. Laissez ce soin à l’Église et au temps ; au prince, gardez la paix publique, qui est son vrai office.
Justement, l’Église est assemblée à Trente. Pourquoi ne pas attendre son jugement plutôt que de trancher par un édit du roi ?
Mais je n’ai rien tranché de la foi, et c’est là ce qu’on ne veut pas entendre. L’édit est provisoire ; il le dit lui-même : il vaut en attendant que le concile, qui se tient à Trente, ait pourvu à ces différends ou que le roi en ait autrement ordonné. Ce n’est pas une décision sur la religion, c’est une mesure de police pour le temps où la religion demeure en débat. Fallait-il, cependant que les docteurs disputent à Trente, laisser le royaume s’égorger de ville en ville ? Le concile jugera de la doctrine, et le roi, bon fils de l’Église, s’y rangera. En attendant son jugement, il faut bien que quelqu’un garde la paix des rues ; et cela, ce n’est pas le concile, c’est le roi, par la main de sa justice.
Vous aviez tenté l’accord des docteurs, l’automne dernier, à Poissy. Il a échoué. Cet édit n’est-il pas l’aveu que la conciliation des religions est impossible ?
À Poissy, nous avons voulu que les deux partis s’entendissent sur la doctrine même, et il est vrai qu’ils ne se sont pas accordés ; sur la présence au sacrement de la Cène, la dispute a montré combien les esprits étaient éloignés. J’en ai tiré cette leçon : puisqu’on ne peut, pour l’heure, réunir les deux religions en une seule croyance, il faut du moins réunir les hommes en une seule obéissance civile. C’est pourquoi, de l’accord des doctrines qui a manqué, nous sommes venus à la concorde civile, qui seule est en notre pouvoir. On ne fera pas d’un huguenot un catholique par ordonnance ; on peut faire qu’un catholique et un huguenot vivent côte à côte sans se tuer. Poissy n’a pas rendu la paix impossible ; il a montré par où elle ne passait pas, et par où il fallait la prendre.
Venons au parlement, qui hier a lu l’édit et rechigne à l’enregistrer. Vous fûtes de cette cour. De quel droit lui demandez-vous d’enregistrer ce qu’elle réprouve en conscience ?
Du droit du roi, qui est le maître de la loi. Entendons bien l’office du parlement : il vérifie les édits, il remontre au roi ce qu’il y trouve à redire, il l’avertit ; c’est là une charge grande et utile, et je ne veux point la rabaisser, l’ayant portée moi-même. Mais vérifier n’est pas gouverner, et remontrer n’est pas commander. La cour peut dire au roi : voyez ce qui nous semble à craindre. Elle ne peut lui dire : nous ne voulons pas de votre loi. La souveraineté est au roi et, durant sa minorité, à la reine sa mère ; le parlement en est le serviteur, non l’égal. S’il refuse d’enregistrer ce que le roi, mûrement, a résolu pour la paix de son État, il sort de son office et se fait juge de ce qui ne relève pas de lui.
Mais la cour ne juge pas ici d’une matière ordinaire. Elle dit défendre la loi de Dieu et la religion du royaume. N’est-ce pas son devoir de conscience de s’y opposer ?
C’est ici qu’il faut être ferme. Le parlement est établi pour juger des causes et vérifier les lois du roi, non pour décider de la religion ni pour se faire concile. Qu’un conseiller ait, en son âme, telle croyance, je le respecte ; mais qu’il oppose sa conscience de particulier à la décision publique du prince, cela renverse tout ordre. Si chaque corps, chaque cour, chaque officier prétend n’obéir qu’aux lois qui contentent sa conscience, il n’y a plus de roi, il y a autant de rois que de robes. La loi de Dieu, l’Église en répond, et le concile en jugera ; la paix du royaume, le roi en répond, et l’édit y pourvoit. Que la cour tienne son rang, qu’elle remontre tant qu’elle voudra, et qu’ensuite elle enregistre : c’est ainsi qu’on sert Dieu et le roi ensemble, en ne mêlant pas les deux glaives.
Vous parlez de remontrances. Si la cour persiste dans son refus, le roi la contraindra-t-il ? Ira-t-on jusqu’au lit de justice ?
Je ne veux point présumer d’un refus obstiné, et j’espère encore que la cour, mieux éclairée sur l’intention de l’édit, reconnaîtra qu’il ne touche pas à la foi mais à la paix. Qu’elle remontre, on l’écoutera ; les remontrances d’un parlement sont chose sérieuse, et le roi n’est pas un tyran qui refuse d’entendre. Mais que l’avertissement une fois donné, on obéisse. Le roi tient de Dieu les moyens de faire respecter sa loi, et chacun sait qu’il ne manque pas de voie pour faire enregistrer ce qu’il a résolu. Je préférerais de beaucoup que la cour vînt d’elle-même à la raison, plutôt qu’il y fallût la contrainte. Comment cela ira, je ne le sais pas encore ; je sais seulement que la volonté du roi ne saurait demeurer suspendue au bon vouloir de sa cour.
Vous nous avez dit à Orléans, il y a un an, qu’il fallait ôter ces noms de partis. Le redites-vous aujourd’hui que le sang menace de couler ?
Je le redis, et plus que jamais. Ôtons ces mots diaboliques, de luthériens, de huguenots, de papistes ; ne changeons pas le nom de chrétiens. Ce sont ces étiquettes qui font les factions, et les factions qui font les guerres. Tant que les hommes se rangeront sous ces bannières et se compteront en deux camps ennemis, ils chercheront à s’exterminer les uns les autres. Qu’ils se souviennent qu’ils sont d’un même royaume, sujets d’un même roi, chrétiens sous un même nom, et la moitié de la querelle tombe. L’édit ne fait rien d’autre, au fond : il veut que le huguenot et le catholique se regardent comme deux sujets du roi, non comme deux ennemis rangés en bataille. Rendez-leur le nom de Français et de chrétiens, ôtez-leur celui de parti, et vous aurez fait plus pour la paix que dix armées.
Un dernier mot, Monseigneur. Si cet édit échoue, si la guerre vient malgré lui, ne vous en fera-t-on pas porter la faute, à vous qui l’avez conseillé ?
Je n’ai pas conseillé la guerre ; j’ai conseillé le seul chemin que je voie pour l’éviter. Si l’on m’en fait grief, je répondrai que je n’ai cherché que le repos du royaume et le service du roi enfant que Dieu nous a donné. On me reproche de trop souffrir ceux de la religion ; d’autres me reprochent de trop peu leur accorder ; c’est peut-être la marque que j’ai tenu le milieu, qui est le lieu du magistrat. Je n’ai pas la certitude que cet édit tiendra ; les passions sont vives, les grands sont ombrageux, et je vois bien les périls. Mais je sais qu’en défendant la conscience et en gardant la paix publique, je fais l’office que le roi m’a commis. Le reste est entre les mains de Dieu et des hommes, et je ne réponds que de mon devoir.