« Nous avons été reçus à coups de pierres » : un homme de la suite du duc raconte Wassy
Depuis Wassy, où le sang a coulé le dimanche 1ᵉʳ mars, nous avons entendu un gentilhomme de l’escorte du duc de Guise. Il porte la version de son camp : une assemblée tenue au mépris de l’édit, une troupe accueillie par des pierres, une échauffourée qui a tourné à la tuerie. Nous la rapportons comme un témoignage d’un seul côté. De l’autre grange sort un tout autre récit, que nous donnons ailleurs ; le journal ne tranche pas.
Cinq jours après les faits, les récits de Wassy s’affrontent d’un bout à l’autre du royaume. Pour approcher ce que virent les gens du duc de Guise, nous avons réuni les propos concordants de plusieurs hommes de sa suite en un seul témoin. Il parle en soldat, du dedans de l’escorte, et défend sans détour la cause de son maître.
Nous l’avons laissé dire sa version telle qu’il la tient pour vraie. Qu’on lise ces lignes pour ce qu’elles sont : la parole d’un camp, à mettre en regard de celle des réformés qui ont réchappé de la grange. Ce qu’il présente comme provocation, d’autres le nient ; la pierre qu’il dit reçue, nul n’a pu nous la confirmer. Le lecteur jugera ce qui, dans ce récit, est vu et ce qui est cru.
Jehan de Brécourt, homme d’armes de la compagnie d’ordonnance du duc de Guise (portrait composite)
Portrait composite reconstitué à partir de sources concordantes du temps ; les propos ne sont pas ceux d’une personne unique et identifiée.
Vous étiez de l’escorte du duc ce dimanche-là. Que veniez-vous faire à Wassy ?
Rien qui touche cette ville en particulier. Nous montions vers Paris, Monseigneur, sa maison, et la compagnie d’ordonnance, quelque deux cents chevaux — je vous donne le chiffre de mémoire, nous n’étions pas rangés pour un dénombrement. Wassy est sur la route et relève du douaire de la reine d’Écosse, la nièce de Monseigneur. Nous étions donc en terre qui, d’une manière, est la sienne. On s’y est arrêtés pour ouïr la messe, comme il sied un dimanche. Personne ne cherchait querelle.
Quand avez-vous su qu’une assemblée de la religion se tenait dans la ville ?
On a entendu sonner. Une cloche, à une heure qui n’était pas celle de l’église, et un bruit d’assemblée du côté d’une grange, tout contre le cimetière, à deux pas de l’église où nous allions. Cela a déplu à Monseigneur, je ne vous le cacherai pas. Tenir prêche là, dans les murs, collé à l’église, le jour où il passe et sur une terre de sa maison — il y a vu une bravade. Beaucoup d’entre nous l’ont vue de même.
Les réformés vous répondront que l’édit du roi leur permet désormais de s’assembler. Que leur opposez-vous ?
L’édit dit hors les villes closes, à ce qu’on nous en a rapporté. Or Wassy est ville fermée, avec ses murs et son château. Tenir culte au-dedans, ce n’est pas user de l’édit, c’est le passer. Voilà ce que nous tenions, et ce que Monseigneur tenait. Je sais bien qu’à cela ils répondent que Wassy n’est qu’un gros bourg. Je ne suis pas homme de robe pour trancher où finit un bourg et où commence une ville. Je vous dis ce que nous en pensions, l’arme au côté : ils étaient dans leur tort, et nous dans notre droit d’aller le leur dire.
Le duc a donc envoyé des hommes vers la grange. Vous ?
Quelques-uns des nôtres sont allés devant, pour voir et pour faire cesser le prêche — pas pour tuer, entendez-le bien. Monseigneur voulait qu’on les fît sortir, qu’on rompît l’assemblée. Il y a eu des paroles échangées, des cris de part et d’autre, des injures. On nous a fermé la porte au nez. C’est là que les premières pierres sont tombées sur les nôtres.
Des pierres. Vous l’avez vu de vos yeux ?
J’ai vu des hommes de la nôtre reculer la main au visage, un qui saignait. D’où venait le trait au juste, du toit, d’une lucarne, du tas de ceux qui bouchaient la porte — cela, dans la presse et le cri, je ne vous le jurerai pas. Mais que des pierres soient parties de la grange sur nos gens, oui, cela je le tiens pour vu. Nous n’étions pas venus la fronde à la main ; ce sont eux qui ont ouvert le jeu, voilà ce que je dis.
On répète que le duc lui-même aurait été atteint d’une pierre. Est-ce vrai ?
On le dit dans la troupe, et je vous le rapporte comme on me l’a rapporté, non comme chose que j’aurais vue de près. Qu’une pierre l’ait touché ou frôlé, qu’elle ait porté sur son harnois ou sur sa joue — les uns disent l’un, les autres l’autre. Moi, dans la mêlée, je ne l’avais pas sous les yeux. Je ne veux pas vous donner pour certain ce que je n’ai pas vu. Mais dans nos rangs, on l’a cru sur l’heure, et c’est cela qui a mis le feu.
Et l’on parle aussi de coups d’arquebuse tirés depuis la grange.
C’est ce que Monseigneur en dit lui-même, et plusieurs des nôtres avec lui : qu’en voulant entrer voir ce lieu, on leur a résisté, et qu’on a tiré sur eux du dedans, quand nos gens n’avaient que l’épée. Je ne prétends pas avoir compté les coups ni fouillé la grange après. Je vous donne ce que la troupe tient pour vrai. Si vous me demandez si tout homme de l’escorte le jurerait de la même façon, non — chacun n’a vu que son coin de la presse.
À quel moment cela a-t-il tourné à la tuerie ?
D’un coup, et je ne saurais vous dire la minute. Un homme des nôtres blessé, la pierre, le mot qui court que Monseigneur est touché — et voilà l’épée tirée, la porte forcée, les hommes qui entrent. Après cela, ce n’est plus une troupe qui obéit à un ordre, c’est une chose qui s’emballe. Il y avait là-dedans des femmes, un enfant, à ce qu’on a dit depuis. Je ne m’en réjouis pas. Un soldat n’aime pas frapper qui n’a pas d’armes. Mais je vous dis comment cela est venu : d’une riposte, non d’un dessein arrêté de longue main.
Les réformés, eux, disent un massacre prémédité, aux cris de « tuez-les tous ». Que répondez-vous ?
Qu’ils le disent, je l’entends bien, et je conçois qu’ayant perdu les leurs ils le croient. Mais préméditer, cela veut dire venir pour cela. Or nous venions pour ouïr la messe et passer notre chemin. Si Monseigneur avait voulu leur mort de sang-froid, il n’avait qu’à cerner la grange et point d’assemblée n’en fût sortie. Ce cri de « tuez-les tous », je ne l’ai pas entendu dans ma bouche ni dans celle de mes voisins de rang. On a crié, oui, comme on crie dans toute échauffourée. Leur prêter à tous un mot d’ordre de meurtre, cela je le nie.
Vous concédez tout de même que beaucoup sont morts, et sans armes.
Je ne le nie pas et je ne m’en pare pas. Il y a des morts, plus que de raison, et des blessés en grand nombre. Combien ? Je vous en défie de le dire au juste, et méfiez-vous de qui vous donnera un chiffre bien rond. J’ai ouï parler de milliers — c’est une fable, la grange ne les eût pas contenus. La vérité est plus basse et personne ne la tient encore. Ce que je maintiens n’est pas qu’il n’y a pas eu de sang. C’est qui l’a fait couler le premier.
Qu’est-il advenu de leur ministre, celui qui prêchait ?
Le prédicant a été pris, blessé, et mené prisonnier du côté de Saint-Dizier, à ce que j’ai su. On ne l’a pas tué sur place. Ce qu’on lui veut, ce qu’on lui fera, c’est affaire de justice à présent, non de soldat. Je ne vous en dirai pas davantage, car sur son sort je n’ai que du ouï-dire.
Et Monseigneur, depuis, que dit-il de cette journée ?
Qu’il n’a pas cherché cela, qu’on l’a provoqué, et qu’il n’a pas à en répondre comme d’un forfait. Il monte vers Paris et il y sera reçu, croyez-le, non comme un homme qui se cache. Moi, je le sers et je le suivrai. Écrivez ce que je vous ai dit sans en rien retrancher : nous avons été reçus à coups de pierres, on nous a tiré dessus, et ce qui a suivi a été une riposte qui a passé la mesure. Que ceux de la grange disent le contraire, c’est leur droit. Mais que le premier tort soit chez nous, cela, je ne l’accorderai jamais.