Wassy, terre de la reine et du duc : le droit lui-même est en litige
La bourgade de Champagne où le sang a coulé dimanche relève du douaire de la reine Marie Stuart, nièce du duc de Guise, et le quartier du château y appartient à la maison de Lorraine. De ce lien seigneurial, les catholiques tirent que « le duc était chez lui, dans son droit ». Reste la question qui décide de tout et que personne ici ne sait trancher : l’assemblée se tenait-elle dans les murs, ou hors les murs ?
À mesure que les récits de Wassy parviennent à Paris, une même phrase revient dans la bouche de ceux qui défendent le duc de Guise : il était sur ses terres, dans son droit. Il faut regarder de près ce que ce « droit » recouvre, car il mêle deux choses distinctes — un titre seigneurial sur le lieu, et l’édit de janvier qui règle depuis six semaines l’exercice de la religion nouvelle. Sur le premier point, les faits sont clairs. Sur le second, les deux camps affirment le contraire l’un de l’autre, et nul, à cette heure, ne peut départager.
Nous exposons ici le point de droit tel qu’il se plaide de part et d’autre. Nous ne prétendons pas dire de quel côté il penche : le débat n’est pas seulement affaire de conscience, il est affaire de bornes, de murs et d’enceintes, et sur ce terrain-là les témoignages se contredisent.
Une bourgade qui tient à la reine et au duc
Wassy, en Champagne, n’est pas une terre quelconque pour la maison de Lorraine. La bourgade fait partie des domaines assignés en douaire à la reine Marie Stuart, veuve du feu roi François, et qui reste à ce titre reine douairière de France en même temps que reine d’Écosse. Or Marie Stuart est la nièce du duc de Guise : sa mère est de la maison de Lorraine. Le duc, oncle de la reine, se trouve donc en pays de famille lorsqu’il traverse la Champagne pour gagner Paris.
À cela s’ajoute un droit plus direct. Une partie de Wassy — le quartier du château — relève de la maison de Guise, tenue par son capitaine sur place. C’est de ce faisceau de titres que naît l’argument seigneurial : le duc n’aurait fait, en s’arrêtant à Wassy, que passer sur des terres où il exerce autorité, et où il estime pouvoir faire respecter l’ordre du roi. « Il était chez lui », entend-on. La formule est commode ; elle ne suffit pas à trancher la question de fond.
Ce que dit l’édit de janvier
L’édit signé à Saint-Germain le 17 janvier dernier, préparé par le chancelier de L’Hospital, autorise ceux de la religion nouvelle à tenir leur culte, mais l’enferme dans des bornes précises. Le prêche public leur est permis hors les murs des villes closes ; à l’intérieur des enceintes, ils ne peuvent s’assembler que dans des maisons privées, et le culte public intra muros leur demeure interdit. C’est cette ligne — dedans, dehors — qui fait aujourd’hui toute la difficulté de Wassy.
On rappellera au passage que cet édit, favorable aux réformés, a profondément mécontenté le parti catholique, et que le parlement de Paris a longtemps rechigné à l’enregistrer. Il ne l’a fait que ce jour même, en ce début de mars, cinq jours après le sang de Wassy : jusque-là, sa force de loi restait discutée. Cette querelle d’enregistrement pèse elle aussi sur la manière dont chacun juge la conduite du duc.
Dans les murs, ou hors les murs ? La question indécidable
Tout tient donc à un point de fait : la grange où les réformés étaient assemblés dimanche se trouvait-elle dans l’enceinte de Wassy, ou au-dehors ? Si elle était intra muros, l’assemblée contrevenait à l’édit, et l’argument catholique — le duc venu faire cesser un culte illicite — trouve un appui de droit. Si elle était hors les murs, le culte était licite, et rien ne justifiait qu’on vînt l’interrompre.
Or les récits qui nous parviennent ne s’accordent pas. Du côté catholique, on assure que la grange était comprise dans les murs, à quelques pas de l’église, en pleine ville : assemblée publique interdite, que le duc avait le devoir de disperser. Du côté réformé, on soutient au contraire que le lieu échappait à l’enceinte close et que l’assemblée se tenait dans les formes que l’édit permet. Les deux versions sont affirmées avec la même assurance, et chacune fait de la topographie de Wassy la clef de la légalité.
Nous ne sommes pas en mesure de dire laquelle est exacte. La ligne d’une enceinte de bourgade n’est pas toujours nette ; un même bâtiment peut être dit « en ville » par les uns, « au bord » par les autres, selon qu’on compte de telle porte ou de tel fossé. Ce qui devrait être une donnée matérielle simple — un mur, un dedans, un dehors — est devenu un objet de dispute, parce que de sa réponse dépend qui, du duc ou des assemblés, était dans son tort.
Le droit comme champ de bataille
Il faut mesurer ce que cela signifie. La querelle de Wassy n’oppose pas seulement des armes à des psaumes : elle oppose deux lectures d’un même texte de loi appliqué à un même lieu, et chacune se donne pour la seule fondée. Le titre seigneurial du duc, réel, n’efface pas la question de l’édit ; l’édit, réel lui aussi, ne dit rien de clair tant qu’on ignore où passait exactement le mur. Entre les deux, il n’y a pas, aujourd’hui, d’arbitre reconnu par les deux camps.
Dire « le duc était dans son droit » ou « les réformés étaient dans le leur » revient à trancher d’avance un litige que les faits, en l’état, ne tranchent pas. Le droit, à Wassy, n’est pas au-dessus de la mêlée : il en fait partie.