Wassy : deux récits d’un même dimanche, et rien pour les départager
La nouvelle du sang versé dimanche dernier en Champagne est arrivée jusqu’à nous, mais elle nous arrive double. Les gens du duc de Guise et ceux de la religion racontent la même matinée de deux manières qui ne se rejoignent en aucun point. Nous les rapportons côte à côte, sans prétendre dire laquelle est la vraie : nous n’en avons pas les moyens.
Depuis avant-hier, Paris parle de Wassy. Le premier bruit était venu confus, une bagarre en Champagne, quelques morts autour d’une grange ; les récits complets nous parviennent maintenant, portés par des voyageurs et par des lettres, et ils se contredisent d’un bout à l’autre. Ce que l’on tient pour sûr tiendrait en trois lignes. Dimanche dernier, premier de mars, la troupe de François de Lorraine, duc de Guise, s’est trouvée à Wassy, petite ville sur les terres du douaire de la reine d’Écosse, sa nièce. Une assemblée de ceux de la religion y priait dans une grange, à quelques pas de l’église. Il y a eu tuerie. Le ministre qui prêchait, un nommé Léonard Morel, a été blessé, pris, et mené prisonnier à Saint-Dizier.
Tout le reste — qui a commencé, qui a frappé le premier, si le sang a été cherché ou subi — se raconte de deux façons inconciliables. Nous n’avons entendu, à cette heure, aucun témoin qui ne soit d’un parti ou de l’autre. Il n’existe pas, de cette matinée, de récit que les deux camps acceptent. Nous donnons donc les deux, chacun attribué à ceux qui le portent, et nous laissons le lecteur devant ce qu’ils ont d’irréductible.
Ce que font dire les gens du duc
Du côté du duc et de ceux qui le suivent, on parle d’une assemblée tenue au mépris de la loi. Le culte réformé, disent-ils, n’est souffert que hors les murs des villes closes ; or ceux-ci s’étaient assemblés dans la ville même, à portée de l’église. Le duc, passant sur ses terres, aurait voulu faire cesser ce prêche défendu, et envoyé ses gens le rompre.
C’est alors, selon ce récit, que tout aurait tourné. Les gens du duc auraient été reçus à coups de pierres ; on assure même que le duc lui-même aurait été atteint d’une pierre. On ajoute que, de la grange, des coups d’arquebuse auraient été tirés sur l’escorte, laquelle n’avait, dit-on, que l’épée pour se défendre. La tuerie qui a suivi serait de la sorte une riposte échappée à toute mesure, non un dessein arrêté d’avance. Le duc, dans cette version, n’a pas voulu ce carnage : il l’aurait provoqué sans l’ordonner, débordé par ses propres gens une fois le sang commencé.
Ce que disent ceux de la religion
Ceux de la religion racontent une tout autre matinée. Pour eux, il n’y a eu ni pierres lancées les premières, ni arquebuses, mais des fidèles désarmés, hommes, femmes et enfants, surpris en pleine prière et taillés en pièces. Ils affirment que les gens du duc seraient entrés en criant « tuez-les tous », ce qui, s’il faut les croire, ôte toute idée de riposte : on ne crie pas cela à qui vous a tiré dessus, on le crie à qui l’on est venu abattre.
Dans ce récit, le duc n’a pas été débordé : il a voulu ce qui s’est fait, ou l’a laissé faire sous ses yeux. La grange n’était pas un guet-apens tendu à son escorte, mais un lieu de prière offert sans défense. Ce que le camp du duc appelle une échauffourée qui a dégénéré, ceux de la religion l’appellent un massacre prémédité, cherché de longue main contre des gens de rien.
Ce que nul ne peut établir aujourd’hui
Il n’y a pas eu, à Wassy, de témoin qui ne fût déjà d’un bord. Le cri « tuez-les tous », la pierre reçue par le duc, les arquebuses de la grange : chacun de ces traits n’est connu que par la bouche du camp qu’il arrange. Aucun ne nous vient d’une main que les deux partis tiendraient pour honnête. Nous les rapportons donc comme on nous les rapporte — comme dits d’un camp —, et non comme des choses vues.
La préméditation elle-même est de celles qu’on ne prouve pas d’ici. Savoir si le duc était venu pour tuer ou seulement pour rompre le prêche, cela suppose de lire dans une intention, et l’intention ne laisse pas de trace qu’un voyageur puisse rapporter à Paris. Chacun des deux camps se persuade que l’autre avait tout arrangé d’avance ; ni l’un ni l’autre n’en fournit la preuve, et nous n’en avons pas non plus.
Le compte des morts n’est pas plus sûr. On nous parle de vingt à cinquante tués, quelques bouches vont jusqu’à soixante-dix et au-delà ; de cent cinquante à deux cents blessés. Il y aurait, parmi les morts, des femmes et au moins un enfant. Ces nombres flottent selon qui les donne. On entend déjà courir, sur des placards, le chiffre de douze cents victimes : celui-là, nous ne le retenons pas, car la grange dont on parle n’aurait pu en contenir le quart. De l’assemblée elle-même — cinq cents fidèles, douze cents ? —, les nombres avancés ne valent pas mieux.
Reste ceci, qui n’est pas le moindre de nos embarras : il ne circule pas deux récits de Wassy, il en circule déjà bien davantage, et chaque courrier en apporte de nouveaux, ajustés à celui qui les porte. Cette abondance même est un avertissement. Là où les versions se multiplient à ce point, c’est que la chose vue manque, et que chacun comble ce vide à sa convenance. Nous aimerions mieux un fait sûr ; nous n’en avons, pour l’heure, aucun qui vaille au-delà des trois lignes du début.