Des placards de 1534 à l’édit de janvier : le fil d’une longue querelle
Le mois dernier, à Saint-Germain, le roi a accordé à ceux de la religion nouvelle un lieu pour leur culte hors les villes closes. Pour comprendre qu’on en soit venu là, il faut remonter près de trente ans en arrière — jusqu’à ces affiches contre la messe qui, une nuit d’octobre, réveillèrent la colère du roi François.
L’édit signé le 17 janvier dernier à Saint-Germain-en-Laye n’est pas tombé du ciel. Il est l’aboutissement d’une querelle qui travaille le royaume depuis une génération, et que ni le fer ni le feu n’ont su éteindre. Avant de juger ce que la régente et son chancelier ont voulu faire, il n’est pas inutile de rappeler par quels degrés on est arrivé à cette concession, inouïe pour beaucoup, d’un culte toléré hors les murs.
On remontera donc le fil : la rupture des années 1534, l’essor d’une religion qui s’est donné des Églises et une discipline, les rigueurs du feu roi Henri, sa mort inopinée, l’échec du grand débat de Poissy l’automne dernier, et enfin ce rapprochement de trois grands seigneurs catholiques que les réformés nomment le triumvirat.
La nuit des placards (octobre 1534)
On tient communément que la rupture éclata au grand jour dans la nuit du 17 au 18 octobre 1534. Cette nuit-là, des affiches — les placards — parurent contre la messe à Paris, mais aussi à Blois, à Rouen, à Tours et à Orléans. On en trouva jusque sur la porte de la chambre du roi François, alors à Amboise. Le texte, intitulé « Articles véritables sur les horribles, grands et importables abus de la messe papale », niait que le sacrifice pût se renouveler à l’autel.
On attribue ces feuilles à un prédicant nommé Antoine Marcourt, passé à Neuchâtel. Le roi, qui jusque-là ménageait volontiers les esprits nouveaux et entretenait des accords avec les princes luthériens d’Allemagne, y vit un attentat à sa personne et à la religion du royaume. Il fit profession publique de sa foi et lâcha la bride à la répression : dès le début de l’année suivante, plusieurs furent menés au bûcher à Paris. De cette nuit-là date, pour beaucoup, le vrai commencement des rigueurs.
Une religion qui se donne des Églises
La doctrine ne s’en trouva pas étouffée pour autant. De Genève, où il s’est fixé, Jean Calvin, natif de Noyon en Picardie, a donné aux réformés de langue française un livre et une méthode : son « Institution de la religion chrétienne », d’abord en latin puis en notre langue, sert de bréviaire à ceux de la religion. De cette ville, les prédicants passent en France par dizaines, et l’on dit que des assemblées se tiennent désormais dans mainte province.
Le fait nouveau de ces dernières années n’est pas seulement qu’on prêche : c’est qu’on s’organise. Au printemps de 1559, des députés de plusieurs Églises se réunirent secrètement à Paris et y arrêtèrent une confession de foi et une discipline commune, se donnant pasteurs, anciens et diacres. Ce n’était plus des fidèles épars, mais un corps réglé, avec ses assemblées et ses règles. C’est cette force nouvelle, autant que la doctrine, qui inquiète les tenants de l’ancienne foi.
Le règne d’Henri, le feu sous la cendre
Le feu roi Henri, deuxième du nom, ne se montra pas plus indulgent que son père. Son règne fut celui des édits sévères : celui de Châteaubriant, en 1551, qui multipliait les défenses et les peines, et jusqu’à un édit d’Écouen, l’été de sa mort, qui ordonnait de poursuivre les sectaires avec la dernière rigueur. On instruisit, on brûla, on confisqua ; les prisons du royaume ne désemplirent pas.
Cette fermeté n’empêcha pas la religion nouvelle de gagner jusque dans la noblesse et le parlement. Et voici que le sort en décida autrement des affaires : le 30 juin 1559, dans un tournoi donné rue Saint-Antoine à Paris pour les noces de sa fille, le roi Henri reçut au visage un éclat de lance du comte de Montgommery, qui courait contre lui. Malgré les soins des chirurgiens, il en mourut le 10 juillet suivant. Ce coup de malheur ouvrit une suite de règnes brefs et de minorités dont nous ne sommes pas encore sortis.
Un royaume aux mains d’enfants
À Henri succéda son fils aîné, François, deuxième du nom, jeune et de santé fragile, sous qui les affaires furent gouvernées par la maison de Guise. C’est de ce temps que date la surprise d’Amboise, au printemps de 1560, quand des gentilshommes réformés tentèrent d’enlever le roi à ceux qu’ils tenaient pour leurs oppresseurs : l’entreprise fut découverte et châtiée avec grande rigueur.
François ne régna guère plus d’un an et mourut à la fin de 1560. La couronne échut à son frère Charles, neuvième du nom, aujourd’hui âgé de onze ans. La reine mère, Catherine de Médicis, en a pris la régence, et s’appuie sur le chancelier Michel de L’Hospital, homme de robe et de conciliation. C’est de leur main qu’est venue une politique nouvelle : moins de bûchers, des tentatives d’apaisement, et l’idée qu’il faut composer avec un mal qu’on ne peut extirper. L’édit de janvier procède de cet esprit.
Poissy, le colloque sans accord (1561)
Le plus marquant de ces efforts fut le colloque tenu à Poissy l’automne dernier, à partir du mois de septembre 1561. La reine mère y fit venir, en présence du jeune roi, les prélats de l’Église romaine et les docteurs de la religion réformée, pour voir si l’on pouvait accorder les esprits sur les points de la foi. Du côté réformé parla surtout Théodore de Bèze, venu de Genève ; du côté catholique, le cardinal de Lorraine, de la maison de Guise, mena la dispute.
On y débattit surtout de la présence au sacrement de l’autel, et l’on ne s’accorda point. Les paroles de Bèze sur le corps du Christ, qu’il dit éloigné du pain autant que le ciel l’est de la terre, scandalisèrent les prélats. Une commission tenta une formule commune ; nul n’en voulut. Le colloque se sépara sans conclure. Beaucoup y ont vu la preuve que le dialogue des théologiens ne mènerait à rien, et que force serait au roi de trancher par voie d’édit ce que les docteurs ne savaient dénouer.
Le triumvirat des trois grands
À mesure que la Cour penchait vers l’accommodement, les tenants fermes de l’ancienne foi se sont rapprochés. Dans le courant de l’an dernier, et plus ouvertement depuis l’automne, trois des plus grands du royaume se sont liés pour la défense de la religion catholique : François de Lorraine, duc de Guise ; Anne de Montmorency, connétable de France ; et Jacques d’Albon, maréchal de Saint-André, jadis favori du feu roi. Les réformés nomment cette entente le triumvirat, du nom de ces trois Romains qui se partagèrent autrefois le pouvoir.
Ces seigneurs tiennent qu’on ne saurait souffrir dans le royaume deux religions, et voient d’un très mauvais œil qu’un édit accorde aux réformés un lieu pour leur prêche. Voilà où en sont les choses en ce mois de février : d’un côté une régente et un chancelier résolus à l’apaisement, de l’autre de grands seigneurs qui le tiennent pour une faiblesse, et un parlement de Paris qui rechigne encore à enregistrer l’édit. Le royaume attend de savoir laquelle de ces volontés l’emportera.