L’Empereur est rentré aux Tuileries, porté en triomphe par la foule
Au soir de ce 20 mars, Napoléon a paru sous les voûtes des Tuileries, soulevé de bras en bras dans le grand escalier par une cohue d’officiers et de peuple. Le Roi avait fui le palais la nuit précédente.
Paris a vécu hier une de ces journées dont nul ne saurait dire encore ce qu’elles décideront. Le Roi parti dans la nuit, le palais des Tuileries vide depuis le matin, et le soir venu, l’Empereur reparaissant sous ses propres voûtes, porté par la foule jusqu’au seuil de ses anciens appartements : voilà ce que nous avons vu, ou recueilli de mille bouches, au long de ces vingt-quatre heures.
Tout s’est joué d’abord dans la nuit du 19 au 20. On savait depuis quelques jours l’Empereur en marche vers la capitale ; on le disait dimanche du côté de Pont-sur-Yonne, puis à Fontainebleau, où il aurait passé une partie de la nuit. À mesure qu’il approchait, l’inquiétude gagnait le Château. Au soir du 19, le Roi, longtemps incertain s’il devait demeurer ou se retirer, a pris le parti de quitter les Tuileries. On assure que, pressé par les siens, il craignait qu’on n’osât porter la main sur sa personne.
Sa voiture a roulé dans la nuit, prenant, dit-on, la route du Nord, vers Lille et la frontière. Avant de partir, le Roi aurait rendu deux ordonnances, l’une défendant l’acquittement des impôts et le service des armes au profit de tout autre que lui, l’autre touchant la vente des biens publics. Au matin, le palais était abandonné ; quelques serviteurs erraient dans les galeries désertes, et l’on ne savait plus très bien qui commandait à Paris.
C’est alors que des officiers, dont beaucoup à demi-solde et le cœur fidèle à l’aigle, ont gagné les Tuileries et fait remettre les couleurs tricolores au pavillon du palais et sur la ville. On les avait vus dès le matin sortir de Fontainebleau et marcher vers la capitale, retardés à chaque village par des populations qui voulaient les voir et les entendre. Dans Paris, le drapeau aux trois couleurs a reparu aux fenêtres et aux boutonnières, et la rumeur a couru de quartier en quartier : il vient, il sera ici ce soir.
L’attente s’est faite fiévreuse aux abords du Carrousel et du pavillon de Flore. Quant à l’heure de l’entrée même de l’Empereur dans Paris, les récits divergent : les uns la placent au plus fort de la journée, les autres ne parlent que de l’arrivée au palais, fixée au soir. Il faut s’y résoudre : entre l’instant où sa voiture a franchi les barrières et celui où elle s’est arrêtée sous les Tuileries, bien des heures et bien des récits se sont mêlés, et nous rapportons ici ce que la concordance des témoins permet de tenir pour assuré.
Ce qui ne souffre point de doute, c’est la scène du soir. Vers les neuf heures, la voiture s’est arrêtée au pied du vestibule, du côté du pavillon de Flore. Un homme en est descendu — et aussitôt il a cessé de marcher. Près de deux cents officiers, raconte-t-on, garnissaient le vestibule et les degrés du grand escalier ; ils l’ont enlevé de terre, l’ont reçu de bras en bras, voulant s’en faire comme une litière vivante.
L’Empereur, voyant qu’il ne pouvait avancer autrement, s’est laissé porter. On nous le dépeint les yeux à demi fermés, les mains tendues en avant comme un homme qui marche dans le noir, soulevé au-dessus d’une mer de têtes, les pieds ne touchant pas les marches, jusqu’à ses appartements. Autour de lui montait un cri répété sans fin, ce « Vive l’Empereur ! » qui, depuis quelques jours, paraît-il, suffit à désarmer les troupes qu’on envoie contre lui.
Dans la cour et sous les arcades, le peuple pressait, mêlé aux soldats et aux officiers. Des femmes pleuraient, des vieux grognards de l’ancienne armée se découvraient ; d’autres, plus prudents, regardaient en silence, ne sachant trop ce que demain leur réserve. Car c’est bien là le sentiment qui domine cette nuit dans Paris : on a vu revenir l’homme, on n’a point encore vu revenir l’ordre des choses, et nul n’oserait dire ce qui sortira de ce retournement.
À l’heure où nous écrivons, le palais est rendu à son maître d’hier. Mais le Roi est parti vers le Nord, les cours étrangères ne se sont point prononcées, les armées sont ce que les heures les feront. Nous nous bornons à rapporter ce que cette journée a montré, sans nous flatter d’en deviner la suite.