Le Roi a quitté Paris cette nuit
Dans la nuit du 19 au 20 mars, Sa Majesté Louis XVIII a abandonné les Tuileries sous la pluie battante. Au matin, le palais est vide. On ne sait encore où le Roi se trouvera demain.
Paris, ce 20 mars, à l'aube. — Les grilles des Tuileries sont fermées, les cours silencieuses, les fenêtres obscures. Le palais que le Roi occupait encore hier est vide. Sa Majesté Louis XVIII a quitté sa capitale dans la nuit, aux environs de onze heures et demie, sous une pluie froide et battante.
C'est M. le comte de Blacas et M. le duc de Duras qui soutenaient le Roi à son départ : la goutte qui le tourmente depuis des mois ne lui permettait guère de marcher seul. Une douzaine de voitures au total ont franchi les grilles. On rapporte que la berline royale n'était escortée que de quelques cavaliers — peu de chose au regard de l'apparat ordinaire d'un cortège de cour.
Avant même que le Roi ne montât en voiture, un autre équipage avait pris la route dans la plus grande discrétion : celui du premier valet Hue, chargé, dit-on, des joyaux de la Couronne estimés à plusieurs millions de livres. La mission qui lui était confiée était de les déposer à Lille ou de les mettre en sûreté en Angleterre si la première étape devenait impraticable.
Ce matin, on apprend que le convoi royal avait déjà atteint Abbeville en fin de nuit. La direction générale semble être celle du nord, vers Lille. Mais au-delà, rien n'est certain. Le Roi passera-t-il en Belgique ? Cherchera-t-il l'appui des puissances alliées ? Les dépêches qui nous parviennent à l'heure où nous imprimons ces lignes ne permettent pas de le dire avec assurance.
Des Tuileries abandonnées au petit matin
Les premières personnes à pénétrer dans les appartements royaux ce matin ont trouvé une résidence précipitamment délaissée. On y a laissé jusqu'aux portraits accrochés aux murs, jusqu'à des papiers épars sur les bureaux. La hâte du départ est visible partout. Aucune proclamation n'a été affichée, aucun mot d'adieu au peuple de Paris.
La Garde nationale a tenu ses postes jusqu'à une heure avancée de la nuit, mais sans ordre clair ni chef désigné pour la circonstance. Les ministres, dont plusieurs accompagnent le cortège, n'ont pas laissé d'instruction aux préfets. La ville s'éveille, désorientée, sans gouvernement visible.
La mémoire de Varennes plane sur la fuite
On ne peut s'empêcher, en apprenant ces nouvelles, de songer à la nuit du 20 au 21 juin 1791. Ce soir-là, le feu roi Louis XVI et sa famille avaient quitté les Tuileries en secret, déguisés, pour tenter de rejoindre la frontière de l'Est. On connaît la suite : arrêtés à Varennes, ramenés à Paris sous les huées, ils ne recouvrèrent plus jamais l'estime de la nation.
La situation de ce soir diffère, et en un sens elle est moins périlleuse : Sa Majesté Louis XVIII quitte Paris en souverain, non en fugitif enchaîné par les circonstances, et il n'est pas question d'arrestation au bord d'une route. Mais les esprits font inévitablement le rapprochement : pour la seconde fois en vingt-quatre ans, un roi de France abandonne les Tuileries dans la nuit, laissant derrière lui un peuple sans chef et une capitale livrée à l'incertitude.
Quelle que soit la suite — et nous n'en savons rien à l'heure présente —, cette fuite ne manquera pas de susciter de vifs commentaires. Il y a dans cet acte quelque chose qui peut être lu, selon les partis, comme la dignité d'un prince soucieux d'épargner le sang français, ou comme l'aveu d'une autorité qui s'est effondrée sans combattre.
La question qui n'a pas de réponse : le Roi reviendra-t-il ?
C'est la question que l'on se pose dans tous les salons de Paris où la nouvelle a commencé de circuler ce matin. Le Roi est parti, mais est-ce une retraite temporaire ou un exil définitif ? Les partisans de Sa Majesté assurent qu'il reviendra dès que les puissances alliées auront rassemblé leurs forces. Ses adversaires, eux, sourient et parlent d'une restauration achevée.
Notre correspondant qui suit la route du nord nous fait savoir que rien, dans l'attitude de la petite suite royale, ne trahissait un dessein arrêté. Sa Majesté n'avait pas convoqué ses ministres pour un conseil ; personne ne semblait tenir de carte ni connaître l'étape du lendemain. On partait, voilà tout. On partait vite, sous la pluie, dans la nuit.