De Fontainebleau à Fontainebleau
En avril 1814, l'Empereur signait son abdication dans ce château et faisait ses adieux à la Vieille Garde dans la cour du Cheval-Blanc. Ce matin du 20 mars 1815, à quatre heures, il y passait de nouveau — pour repartir aussitôt vers Paris. Retour sur onze mois qui ont tout changé.
Il y a moins d'un an, le château de Fontainebleau voyait se jouer l'un des épisodes les plus déchirants de l'histoire militaire de France. À l'aube du 21 mars, l'Empereur Napoléon y a fait halte quelques heures avant de rallier Paris — ce même Fontainebleau qu'il avait quitté en larmes onze mois plus tôt. La boucle est d'une rigueur qui confond l'imagination.
Pour comprendre ce que signifie ce retour, il faut revenir sur ce qui s'est noué en ce château au printemps dernier, puis sur les mois qui ont suivi, sous le règne nouvellement restauré de Sa Majesté le Roi Louis XVIII.
L'abdication d'avril 1814 : la chute au château
Tout avait basculé en quelques jours à la fin de mars 1814. Paris capitulait le 31 mars devant les armées coalisées ; le lendemain, les souverains alliés entraient dans la capitale. À Fontainebleau, Napoléon attendait encore, espérant retourner la situation par une campagne sur les arrières ennemis. Mais ses maréchaux, épuisés et convaincus que la cause était perdue, lui firent défaut l'un après l'autre.
Le 4 avril, après la défection du maréchal Marmont qui livra son corps d'armée sans combat, Napoléon signa une abdication conditionnelle en faveur de son fils. Les Alliés la rejetèrent : ils exigeaient l'abdication pure et simple. Le 6 avril, les plénipotentiaires de l'Empereur — le maréchal Ney, le maréchal Macdonald et le général Caulaincourt — arrachaient aux représentants de l'Autriche, de la Russie et de la Prusse le traité qui porterait le nom du château.
Le traité de Fontainebleau, signé définitivement le 11 avril 1814, accordait à Napoléon des conditions que peu eussent espéré pour un vaincu : il conservait ses titres et qualités d'Empereur, se voyait accordé en pleine souveraineté la principauté de l'île d'Elbe, et devait recevoir une rente annuelle de deux millions de francs sur le grand-livre de France, dont un million réversible à l'Impératrice. Il lui était permis de garder une garde personnelle.
Pendant les jours qui suivirent, Napoléon demeura prostré dans ses appartements. Dans la nuit du 12 au 13 avril, il absorba, dit-on, un poison qu'il conservait sur lui depuis la campagne de Russie. Le remède était trop vieux ou la dose insuffisante : il survécut, épuisé et défiguré, et dut faire face au lendemain.
Les adieux du 20 avril 1814 : la scène de la cour du Cheval-Blanc
Le 20 avril 1814, aux environs de midi, Napoléon descendit le grand escalier en fer à cheval et s'avança vers ses grognards assemblés dans la cour. La scène, rapportée par les officiers présents, est d'une intensité que les mots peinent à rendre. Il prononça ses adieux devant les grenadiers et colonels de la Vieille Garde, leur signifiant qu'il partait pour Elbe, que la France réclamait la paix, et qu'il sacrifiait tous ses intérêts à ceux de la patrie.
Avant de monter en voiture, il embrassa le général Petit qui tenait l'aigle du régiment, et porta les couleurs à ses lèvres. Plusieurs de ces soldats aguerris, qui avaient traversé l'Egypte, Austerlitz, Wagram et la retraite de Moscou sans verser une larme, pleuraient ouvertement. À deux heures de l'après-midi, les voitures s'ébranlèrent. Napoléon quittait pour la première fois depuis des années le sol de la France impériale.
L'île d'Elbe : dix mois de souveraineté réduite
Napoléon débarqua à Portoferraio le 4 mai 1814 à bord de la frégate anglaise l'Undaunted. Il s'installa dans ce qu'il était convenu d'appeler sa principauté avec une énergie qui surprit ses observateurs : il réorganisa l'administration, fit améliorer les routes, inspecta les mines de fer, dessina des jardins et maintint une garde de quelque sept cents hommes triés sur le volet. Mais les deux millions de francs de rente ne parvinrent jamais, ou presque jamais, des caisses du nouveau gouvernement français ; les fonds manquaient, les paiements étaient différés.
Sa mère, Laetitia Bonaparte, et sa sœur Pauline vinrent lui tenir compagnie. Marie-Louise, retenue par l'Autriche avec le roi de Rome, ne fit pas le voyage — et les nouvelles de sa conduite à Vienne, filtrées par les gazettes, nourrissaient les rumeurs les plus diverses. Les anciens grognards qui l'entouraient gardaient le moral, mais le cadre était étriqué pour celui qui avait commandé à vingt nations.
La première Restauration : une France en mutation
Pendant ce temps, Louis XVIII, frère de Louis XVI, avait fait son entrée solennelle à Paris le 3 mai 1814, acclamé par une foule mêlée de curiosité et de lassitude de la guerre. Le nouveau régime s'empressa d'afficher la réconciliation : la Charte constitutionnelle, octroyée le 4 juin 1814, reconnaissait l'égalité devant la loi, la liberté religieuse, la protection de la propriété — y compris des biens nationaux vendus depuis 1789. Une Chambre des Pairs nommée et une Chambre des Députés élue au suffrage censitaire complétaient le tableau d'une monarchie tempérée.
Mais la Charte, bien qu'elle parût un compromis habile, déçut en même temps les ultra-royalistes, qui voulaient l'Ancien Régime dans sa plénitude, et les libéraux, qui jugeaient le corps électoral trop restreint. La formulation même du texte, présenté comme une grâce royale plutôt que comme un contrat entre le roi et la nation, blessait la fierté des hommes qui se rappelaient la souveraineté du peuple.
L'armée, surtout, nourrissait des griefs profonds. Le budget militaire fut amputé du tiers. Les généraux impériaux, décorés de vingt ans de campagnes, se virent reléguer au second rang derrière des officiers émigrés rentrés dans leurs bagages. Les hommes mis en demi-solde — des milliers d'officiers réduits à végéter dans des garnisons de province — ne cachaient pas leur amertume. Dans les estaminets et les cercles, on murmurait que la cocarde blanche était celle des vaincus et non des vainqueurs.
Des tensions apparurent aussi sur les questions religieuses : le rétablissement du repos dominical obligatoire irrita les milieux urbains ; le retour en grâce du clergé, qui réclamait ses biens et son influence, ravivait des querelles que l'Empire avait su étouffer. Le traité de Paris du 30 mai 1814, qui ramenait la France à ses frontières de 1792 en lui ôtant les conquêtes d'une génération de soldats, pesait comme une humiliation nationale sur des esprits habitués aux bulletins de victoire.
Le matin du 20 mars : Fontainebleau de nouveau
C'est dans ce contexte de mécontentement latent que l'Empereur avait quitté l'île d'Elbe le 26 février au soir avec quelque mille hommes, abordé le golfe Juan le 1er mars et remonté vers le nord en longeant les Alpes pour éviter les régions royalistes du Midi. Ce matin du 20 mars, à quatre heures, ses voitures entrèrent dans la cour du château de Fontainebleau.
Le même château. La même cour. Onze mois plus tôt, il en partait vaincu, les yeux rouges, embrassant le drapeau de ses grognards. Ce matin-là, ces mêmes soldats — ou leurs semblables — l'avaient rejoint tout au long de la route, un régiment après l'autre, sans qu'un seul coup de feu fût tiré contre lui. Au petit matin, les voitures reprirent la route de Paris. À neuf heures du soir, l'Empereur était aux Tuileries.
La boucle de Fontainebleau est refermée. Ce qu'elle annonce pour la France, nul ne peut le dire avec certitude ce 21 mars 1815. Mais les faits sont là, nus et têtus : l'homme que le traité de l'an dernier reléguait souverain d'une île de vingt-deux lieues de tour est de retour dans les appartements que lui disputait, il y a trois jours encore, un roi.