Comment l'île d'Elbe est devenue un empire en miniature — et comment elle a cessé de l'être
Alors que Paris apprend avec stupeur le débarquement de l'Empereur sur les côtes de Provence, nos lecteurs méritent de comprendre comment celui que l'on croyait à jamais exilé a pu tromper la vigilance de ses gardiens et prendre la mer. Retour sur dix mois d'une singulière souveraineté.
La nouvelle parvenue hier à Paris est de celles que l'on relit deux fois, cherchant une erreur de copiste ou le signe d'une mystification. L'Empereur — car c'est ainsi que ses partisans le nomment encore, et qu'il se nomme lui-même — aurait quitté l'île d'Elbe et débarqué sur le sol de France. Pour comprendre comment une telle chose a pu être possible, il faut remonter au printemps de l'année dernière, et rappeler dans quelles conditions ce prince déchu reçut pour royaume un rocher de la mer Tyrrhénienne.
Après dix années de guerres qui avaient conduit la Grande Armée des rives de la Tamise jusqu'aux bords de la Moskova, la campagne de Russie de 1812 avait infligé à l'Empire une blessure dont nos mémoires gardent encore la brûlure : des centaines de milliers d'hommes partis un matin d'été ne revinrent jamais, ou revinrent défaits, transis, méconnaissables, des compagnies entières englouties par le froid et l'immensité des steppes. La Grande Armée avait occupé Moscou pour y trouver une ville vide et embrasée ; elle avait rebroussé chemin sous les assauts combinés du général Koutouzov et d'un hiver sans merci.
La campagne de France qui suivit, au premier trimestre de 1814, vit les armées coalisées franchir nos frontières de toutes parts. Napoléon Bonaparte, retranchant prodiges de manœuvre sur ce théâtre rétréci, ne put empêcher que ses propres maréchaux ne lui signifiassent l'impossibilité de poursuivre. La défection du maréchal Marmont, qui livra son corps d'armée à l'ennemi le 4 avril, précipita le dénouement. Paris était tombé le 31 mars. Le 6 avril 1814, à Fontainebleau, Napoléon Bonaparte signa son abdication.
Le traité du 11 avril : une principauté pour prison
Les puissances alliées ne manquèrent pas à une certaine générosité formelle. Par le traité conclu à Fontainebleau le 11 avril 1814, l'Empereur abdiquant conservait son titre impérial — à titre viager, et pour lui seul. Il recevait en pleine souveraineté et propriété « une principauté séparée » : l'île d'Elbe, avec ses douze mille habitants, ses mines de fer et ses salines. Une rente de deux millions de francs par an, à la charge du Trésor de France, lui était assurée pour l'entretien de sa cour réduite.
C'est sur la frégate britannique l'Undaunted que Napoléon Bonaparte gagna son île, embarquant à Saint-Raphaël le 28 avril. Il débarquait à Portoferraio le 4 mai, accueilli par les autorités locales et les cloches des églises. On lui avait assigné pour résidence principale la Palazzina dei Mulini, qui surplombe le port ; il s'y installa avec le petit état-major que les traités lui autorisaient : le grand maréchal Bertrand, le général Drouot, quelque sept cents hommes de la Vieille Garde, de la cavalerie polonaise et des milices corses.
Sur cette scène réduite, il joua au souverain avec un soin méticuleux. Il ouvrit des routes, réforma les finances municipales, ordonna des travaux d'urbanisme, s'intéressa aux mines et au cabotage. On rapporte qu'il passait en revue ses gardes chaque matin avec la même attention qu'il eût portée à une armée de cent mille hommes. Les témoins qui l'approchèrent notèrent un homme actif, apparemment résigné, déclarant à qui voulait l'entendre qu'il n'existait plus pour le monde.
La surveillance anglaise : un filet à larges mailles
Les puissances avaient commis à la surveillance de l'exilé le colonel britannique Neil Campbell, attaché à sa personne en qualité de commissaire officieux. Cet officier accomplissait sa mission avec une ponctualité qui souffrait cependant d'interruptions régulières : il était de notoriété que M. Campbell se rendait fréquemment à Livourne, sur le continent toscan, pour y retrouver une dame de connaissance. Ce fut précisément l'une de ces absences — au moins depuis le 14 ou le 16 février selon les dépêches reçues — qui semble avoir fourni à l'Empereur l'ouverture qu'il attendait.
L'on sait en outre, par les informations parvenues à Paris ces dernières semaines, que le congrès de Vienne avait laissé entendre des projets moins cléments pour l'avenir de l'exilé — mention d'un transfert aux Açores ou en quelque île plus éloignée encore avait circulé. Si ces rumeurs étaient parvenues à Portoferraio, elles auraient pu y produire un effet d'accélération sur une résolution déjà formée.
La rente promise par le traité de Fontainebleau, par ailleurs, n'avait point été versée. Le gouvernement de Sa Majesté Très Chrétienne le roi Louis XVIII n'avait pas honoré cet engagement. C'est là un fait que les défenseurs de l'ordre établi auront quelque peine à contester.
Le 26 février au soir : L'Inconstant prend la mer
Selon ce que l'on peut reconstituer des dépêches reçues, c'est dans la soirée du 26 février 1815, aux environs de neuf heures, que Napoléon Bonaparte a embarqué sur le brick de guerre L'Inconstant avec environ mille deux cents hommes — un corps composé des grognards de sa Garde, d'un escadron de lanciers polonais et d'un bataillon corse. Une petite flottille de sept bâtiments l'accompagnait. Le brick avait été peint en couleurs anglaises pour diminuer les risques d'interception.
Le lendemain de la mise à la voile, la petite escadre croisa le brick royal le Zéphyr, commandé par le capitaine Andrieux. Les deux bâtiments passèrent bord à bord. Le second de L'Inconstant, un certain Taillade qui connaissait Andrieux, échangea quelques mots avec lui. À la question de sa destination, il répondit : Gênes. Le Zéphyr continua sa route. Nul ne sait avec certitude si le capitaine Andrieux ignora réellement ce qui se passait à quelques toises de lui, ou s'il ferma les yeux. Ce détail pourrait prendre de l'importance dans les jours à venir.
Le débarquement eut lieu le 1er mars, en début d'après-midi, au Golfe-Juan, entre Cannes et Antibes. Dès lors, les nouvelles que Paris reçoit sont fragmentaires, contradictoires, et mises en doute au fur et à mesure qu'elles arrivent. Ce que l'on sait ce matin du 5 mars, c'est que la colonne remonte vers le nord. Ce que l'on ignore, c'est presque tout le reste.